SCIENCE ET POÉSIE
A « ï heure du cigare », on était réuni dans la bibliothèque; mais le Commandant manquait. Je crains d'avoir blessé notre ami, dit V Archiviste, Non, répondit le Président; mais votre théorie du traître poétique, vraie d'ailleurs, lui a fait de la peine. C'est facile à comprendre. Voyez vous, le Commandant est une âme épique... il voudrait croire ce que croient les meilleurs de ses soldats : « 11 y avait des traîtres partout, dans la guerre de 1870; des centaines de mille russes combattaient sous l'uniforme prussien » : malheureusement, il n'a pas la foi de son brosseur ; et vous lui avez donné des doutes. Va chercher le Commandant, l'Abbé; dis lui que les défaites... Non, dis lui ce que tu voudras ; tu sais mieux que nous tous ce qu'il faut dire. Ramène le nous.
Au moment ou TAbhé se levait pour suivre ce conseil, le Commandant entrait, regardant les gens d'un air indécis^ et s'assejrait, avec un soupir de fatigue, dans son fauteuil habituel.
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Le Président prit la parole :
L'Âbbé nous disait hier : « Les Nibelungen étaient le passé ; Roland , c'était l'avenir, n M. Gaston Paris exprime parfaitement cette idée dans cet article de la Romania que nous avons déjà cité plusieurs fois :
L'épopée allemande est restée liée à son passé lointain. Elle ne s'est pas pliée aux conditions du monde nouveau, créé par la pénétration intime des deux mondes romains et germains ; aussi est-elle demeurée sans influence en dehors de son pays d'origine, sans importance, malgré ses hautes qualités, dans l'histoire du développement littéraire de l'Europe. Au contraire l'épopée française, s'accomodant à l'esprit des temps successifs, est arrivée à produire, au xi« et xii« siècles ce qu'attendaient toutes les âmes, ce qui répondait aux besoins et aux aspirations du monde sorti du chaos barbare ; aussi a-t-elle été adoptée, traduite, imitée dans l'Europe entière, depuis l'Islande jusqu'à la Sicile, et l'Allemagne même a-t-elle emprunté avec admiration ce qu'elle n'avait pas pu produire et ce qu'elle ne savait pas avoir indirectement suscité. Notre épopée est allemande d'origine, elle est latine de langue ; mais ces mots n'ont pour l'époque où elle est vraiment florissante, qu'un sens scientifique : elle est profondément, intimement française ; elle est la première voix que l'âme française, prenant conscience d'elle-même, ait fait entendre dans le monde, et, comme il est arrivé souvent depuis, cette voix a éveillé des échos tout alentour. Ainsi quand l'olifant, dans la Chanson de Roland, fait « brudir » ses notes puissantes, des montagnes et des vallées lui répondirent mille cors qui les répètent.
M. Paris donne ces idées à une forme plus étudiée et plus complète dans ses leçons sur la
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poésie du moyen âge ( i ) . Mais j'en ai préféré saisir , dans cet article écrit au courant de la plume au sujet du livre de M . Rajnajexpression toute spontanée et vraiment naturelle... L'écrivain, dont la science en général se tient fort en garde contre les surprises de l'enthousiasme tant qu'il cherche la vérité, ne doute plus ; il est certain de l'avoir conquise et s'abandonne sans remords à l'amour passionné de la patrie française. Il y a, dans cette explosion tardive et subite des sentiments de Thonmie, comprimés si longtemps par les scrupules de l'érudit, quelque chose de touchant et de profondément sympathique.
Le Commandant. Qu'est-ce donc, cette revue, où vous nous avez la ces belles paroles de M. Paris?
Le Président, La Romania.
Le Commandant, La Romania?,.,
L'Archiviste. Une revue spéciale, consacrée à l'étude des langues et des littératures romanes,
Pur remenbrer des ancessurs Les diz et les faiz et les murs...
Le Commandant, Qui est-ce qui lit ça?... On devrait bien tirer ce beau morceau d'éloquence française de cette cave, et lui donner de l'air...
L^ Archiviste. Le savant — le vrai savant — n'aime pas beaucoup le grand air. Pour lui la
(i) La poésie du moyen âge, leçons et lectures. (Hachette, i885).
SCIENCE ET Poésie. itrj
science n'a d'autre but que la recherche de la vérité, sans avoir aucun égard aux conséquences, utiles ou nuisibles,que cette vérité peut avoir dans la pratique. Il abandonne volontiers le soin de tirer ces conséquences aux vulgarisateurs habiles qui ont Tamour et le talent de la propagande plus que la passion du vrai. En communiquant au public le résultat de ses recherches, le savant craindrait de se mêler aux luttes humaines, d'y perdre une partie de sa clairvoyance et même peut-être, sans le vouloir, une partie de son inpeccable sincérité. Il a peur de devenir poète !
Le Commandant, Bah!
^Archiviste. Oui, Commandant. Il craint de ternir, au souffle des passions populaires, l'éclat immaculé de son intelligence, qui doit rester claire, dure, froide, absolument neutre, conmie un miroir d'acier poH.
Voilà pourquoi le savant n'aime pas la foule. Il ne se livre qu'aux autres savants, ses confrères. Les hautes études, absolument impartiales, dans tous les partis et chez tous les peuples, forment, au-dessus des luttes implacables de rivalité, de race et de religion, une grande patrie des âmes d'élite où régnent la paix et l'unité...
Le Commandant. Allons donc ! Ils sont toujours à se quereller comme des chiens, vos savants ! La grande patrie de la science ! — un tas de petites coteries, qui se détestent, se disent
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des injures ou font semblant de ne pas se connaître...
L'Archiviste. Vous les connaissez beaucoup, mon cher Commandant ?
Le Commandant, Non, mais j'en ai beaucoup entendu parler par mon cousin l'orientaliste, vous savez, celui qui traduit le... comment dites-vous? — la langue des anciens Perses... du reste, demandez au Président ce qu'il pense de votre grande patrie de la science...
Le Président. J'ai tant soit peu varié le dessus. Lorsque je n'avais que votre âge, mon cher Commandant, j'admirais beaucoup une fable de Lessing, la poule aveugle :
« Une poule aveugle ne cessait de gratter la terre, sans trêve et sans repos. Une autre poule voyait fort bien, mais voulait ménager ses pattes ; elle suivait la première et profitait de son travail. Chaque fois qu'il arrivait à la poule aveugle de déterrer, par hasard, quelque grain, quelque vermisseau, la poule clairvoyante le prenait et le mangeait. »
La poule aveugle, me disais-je dans mon irrévérence de ce temps là, c'est Térudit, le « philologue » allemand pur. C'est une espèce de taupe. Il s'est fait dans quelque coin des sciences historiques ou littéraires un trou profond, une tannière où il gratte sans relâche, tout à fait indifférent à ce qui se passe à la luniière du jour. « Il demande qui est aujourd'hui roi de Bohême...
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en revanche, malgré Tavis d'auteurs graves, il se croit bien fondé à soutenir que c'était la main gauche d*Artaxercès, et non la droite, qui était plus longue que Tautre. » Il fouit avec ardeur son terrier, rejetant pêle-mêle au dehors du graviet, de la boue et parfois des paillettes d'or qui s'y trouvent mêlées. Peu lui importe, au reste. Il a des dédains d'aruspice pour le vulgaire, le profane, l'amateur, qui préfère l'or au gravier. Pour lui, philologue, toute la question, c'est de faire un trou plus profond que celui du philologue voisin, dont il est jaloux. Et si leurs galeries viennent à se rencontrer sous terre, gare la griffe et la dent I
Ce travail a son utilité. L'érudition de cette espèce présente des garanties d'exactitude et d'impartialité. Le vrai philologue n'a pas de système historique, religieux, ni moral ; il n'aime rien, .ne hait rien, ne veut rien prouver ; il ne porte dans l'étude aucune passion, si ce n'est un grand désir de trouver ses confrères en défaut : excellente disposition de critique. Grâce à lui s'amassent des montagnes de documents et de renseignements, qui serviront à d'autres.
Vient ensuite la « poule clairvoyante » de Lessing, le véritable savant, l'homme qui sait et qui pense ; dans ces entassements informes de matériaux, il choisit ce qui présente un sens réel, ce qui donne une idée des mouvements sociaux, de la marche de l'esprit humain ; ce qui est vrai-
ment de l'histoire, de l'art ou de la poésie. Telle est la loi de la division du travail. Pour devenir ■ dieu sous la main du sculpteur, il faut que le bloc de marbre soit d'abord sorti de la carrière; le ciseau de l'artiste a besoin du pic du mineur.
Voilà ce que je pensais, il y a quelque trente ans; mais (saluant F Archiviste) depuis que j'ai l'honneur de vivre en pays d'érudition, bien que toujours profane, et que j'ai pu connaître de plus prés le domaine de la philologie, même allemande, je m'en fais une idée plus juste. Je n'oserais dire que ce type, que j'essayais tout-àl'heure de peindre d'après La Bruyère, n'existe pas : mais le savant de cette espèce n'est qu'un kelluo librorum, faon tout au plus à dresser des catalogues et des tables de matières. L'érudition véritable, celle qui fait des découvertes, exige bien d'autres qualités que la patience laborieuse!
Or, voyez à quel point, au dehors, on se fait une idée fausse de l'ensemble des érudits! Le défaut le plus commun chez eux, c'est l'excès d'imagination. Il faut en avoir : mais cette imagination du savant doit être contenue; prudente sans trop de timidité, elle doit parcourir en éclaireur le champ de l'hypothèse, sans impatience de s'y établir, et toujours prête à se replier sur le territoire .déjà conquis et possédé. L'érudition contemporaine est souvent pleine d'étourderie et de présomption, surtout lorsque les partis philosophiques.politiqueset religieux vont