CHARLEMAGNE ET L EUROPE. I
» provoquer TefFort de rintelligence vers la vé- » rite », il faisait de la métaphysique.
Le Commandant, « La fonction providentielle, etc.. )) En français ordinaire, est-ce que ça ne veut pas dire : « nous regardons avec attention les choses qui nous paraissent belles ou simplement étranges? »
Le Président, Oui...
Le Commandant, C'est un fait d'expérience.
Où donc est la métaphysique ?
Le Président. Attendez. Si l'Abbé s'était contenté d'affirmer un fait, ce ne serait pas de la métaphysique ; mais il a dit ; « la fonction de Tétonnement.,. »; « la fonction »: vous entendez.
Le Commandant. Eh bien ?
Le Président. Eh bien, « la fonction », c'est de la métaphysique.
Le Commandant, Je n'y suis pas encore.
Le Président. Voulez-vous un autre exemple?
Si je dis : mon estomac digère (il digère encore très passablement pour son âge, grâce à Dieu)... Si je dis : mon estomac digère, je fais de la science positive ; mais si je dis : — la fonction de l'estomac est de digérer, mon estomac est fait pour digérer, — alors je suis en plein dans la métaphysique.
Le Commandant. « L'estomac est fait pour digérer »... Y a-t-il des gens qui disent le contraire?
Le Président. Certes. Nombre de philosophes
200 CHAPITRE Vm.
pensent que si l'estomac digère, c'est tout à fait par hasard. Les plus célèbres sont Épicure et Lucrèce...
Le Commandant, Vous m'étonnez... En fait de doctrines d' Épicure, je ne connais guères que sa morale. J'ai lu ce dialogue entre Molière et Chapelle, dans le bateau, vous savez... « Passe encore pour la morale »... — Alors, pourquoi donc est-il fait, Testomac ?
Le Président, Pour rien. Ça s'est fait tout seul, par hasard, vous dis-je. C'est un accrochement fortuit d'atomes.
Le Commandant, Et ceux qui raisonnent ainsi, font-ils de la métaphysique?
Le Président, Sans doute. C'est un autre système. C'est la métaphysique du hasard, ou de la cause première sans raison, opposée à la métaphysique de la cause première intelligente, vulgairement, du bon Dieu. C'est là ce que l'Abbé voulait dire avec son grec : ô ^éyoç...
TÔ a^oyov...
Le Commandant. Alors, pour ne pas faire de métaphysique, dites moi comment il faut s'y prendre ?
Le Président, Pour ne pas faire de métaphysique, il faudrait dire, tout simplement ; « la plupart des estomacs observés digèrent » et ne pas sortir de là.
Le Commandant, Bon. Y a-t-il des gens qui ne sortent pas de là?
CHARLEMAGNE ET l'eUROPE. 201
Le Président. Il y en avait qui prétendaient n'en point sortir... mais ils en sortent, tout doucement, sans en avoir l'air... Ils disent que si les estomacs digèrent, au moins pour la plupart, c'est une habitude qu'ils ont prise, de père en fils; ceux qui ne digéraient pas ayant tué leurs propriétaires, et par conséquent n'ayant pas fait souche; ils ajoutent : « cela se comprend très bien sans idée de fonction^ de cause finale ; ce qui prouve que l'estomac n'est pas plus fait pour la nutrition que pour la gastrite ».
Le Commandant. Darwinisme, hein?
Le Président. Non, ce n'est pas le Darwinisme; ce sont des gens qui se disent darwinistes. Quant à l'hypothèse de Darwin, elle est insuffisante, je crois, pour expliquer l'évolution des êtres vivants ; mais elle est très concilia ble avec l'idée d'un Dieu souverainement intelligent. N'est-ce pas une preuve d'intelligence que d'obtenir des résultats merveilleux avec des moyens très simples?
En vérité, ces gens qui se prévalent de la « concurrence » et de la « sélection » pour nier la suprême Intelligence me font l'effet de ce rustre qui dans une exposition d'art, passe, dédaigneux, devant une superbe gravure à l'eau forte, en disant : « ça n'est pas fait à la main ! »
Le Commandant. Ce qu'on peut dire en faveur de ce rustre, c'est qu'il ne raisonne pas...
Le Président. D'accord : cela vaut mieux que
de raisonner faux. Si le rustre, ayant une idée vague des procédés de la gravure à l'eau forte, disait : « Ce prétendu chef-d'œuvre s'explique très bien, sans cause intentionnelle et finale, par la lutte et la concurrence entre un corps gras et un acide à la surface d'un métal ))...
Le Commandant, Il serait aussi bête qu'un philosophe. '
Le Président, C'est le cas de beaucoup de rustres. Dans notre époque de vulgarisation scientifique à outrance, le vieux bon sens populaire tend à disparaître... Ce sont les systèmes les plus absurdes qui se vulgarisent le mieux.
Le Commandant, Et que dit notre ami l'Archiviste de ces effets de l'apostolat scientifique sur les masses ?
Le Président. L'Archiviste ne croit pas au bon sens populaire.
Le Commandant. Et l'Abbé?
Le Président, L'Abbé prétend expliquer par des causes étrangères à la science la fortune étonnante de ces philosophes qui soutiennent que le tube digestif n'est pas plus fait pour la digestion que pour la gastrite... cette doctrine, dit-il, chez les plus zélés et les plus bruyants de ses défenseurs, a pour cause finale de justifier les goinfres... malheureusement, elle ne guérit pas la gastrite.
Le Commandant, Et si je disais, moi, que la gastrite a pour cause finale et pour fonction pro-
CHARLEMAGNE ET l'eUROPE. 2o3
videntielle de corriger le goinfre et même, au besoin, de le supprimer, s'il est incorrigible ?
Le Président, Vous feriez de la métaphysique, à haute dose, comme l'Abbé, dans le sens religieux et providentiel.
Le Commandant. Eh bien, je vous comprends, vous, mon Président. Je ne veux pas vous retenir plus longtemps à la porte de votre chambre ; mais si vous faites un jour un cours de métaphysique, je m'inscris. Bonsoir.
Les quatre amis en étaient là de leurs lectures et de leurs causeries^ quand il fallut se séparer^ chacun ayant ses devoirs ou ses affaires qui rappelaient ailleurs. On se quitta donc, à regret, promettant de se revoir. Mais on avait pris goût aux poèmes chevaleresques. De commun accordy on résolut de continuer y par correspondance , les études commencées,
L'Abbé s'était déjà préparé, le mieux possible, à parler du Cid : il prit rengagement décrire une analyse du poème espagnol. Cette étude passerait de main en main ; chacun r annoterait à son tour, puis elle reviendrait à son auteur. Voici le manuscrit de FAbbé :
Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu, dans aucun pays, de héros plus populaire que le Cid en Espagne ; jamais la fierté, Tidéal de valeur et de vertu, les rêves de grandeur et de gloire de tout un peuple ne se sont incarnés à ce point dans un seul homme.
Le Cid, j'entends le Cid épique, celui de la légende, et non celui de l'histoire, me paraît le type le plus admirable du chevalier chrétien.
Le Cid fournit à lui seul une matière, un cycle héroïque inépuisable : depuis le XII« siècle, Fimagination des poètes espagnols ne se lasse pas de reprendre et d'orner sans cesse de nouveaux exploits leur Cid, le défenseur de la justice, de la patrie, de la foi, le champion de toutes les grandes causes, don Rodrigue Diaz de Bivar, el mio Cid Campeador,
Choisissons quelques tableaux dans ces légendes, mais sans sortir du moyen âge. Notre guide est le poema del Cid, En complétant le récit au moyen d'autres sources, j'essaierai de restaurer, dans la mesure du possible, ce poème qui nous est parvenu mutilé. Je ne me contenterai pas, je l'avoue, de combler quelques lacunes au moyen de fragments empruntés à d'autres œuvres qui répètent la même histoire et coïncident avec les parties du poème qui nous sont conservées ; je tâcherai parfois de deviner l'inspiration primitive, la pensée génératrice, originale du poème sous les erreurs d'un copiste ou les surcharges d'un arrangeur maladroit.
Je sais à quoi je m'expose. Mais vous ayant loyalement avertis, je ne puis au moins être accusé de supercherie. Comme pour les Nibelungen, en toute occasion je renvoie au texte lui-même ; ce qui suffit à la probité littéraire.
Ce qu'on nomme le poème du Cid se compose de deux chansons de geste étroitement unies et se faisant suite. La première pourrait avoir pour titre : VExil du Cid,
Il ne s'agit pas du jeune chevalier amoureux et duelliste de G. de Castro et de Corneille : le héros du vieux poème est un autre Cid, bien plus noble et plus grand encore dans sa mâle austérité.