‹ Études morales et littéraires: épopées et romans chevaleresquesChapitre 26 sur 49 · LE SERMENT DU ROI · texte numérisé non relu

LE SERMENT DU ROI

Don Rodrigue de Bivar est dans la maturité de Tâge. Il est droit, sincère, inflexible dans la justice, fidèle à son roi, mais avant tout fidèle à son pays et à Dieu. Infatigable, il vit à cheval, en campagne, et va passer de rares et courts loisirs dans son domaine de Bivar, entouré de sa famille et de ses vassaux, qui laiment comme un père.

Le commencement du poème est perdu. Le premier fragment s'ouvre au départ du Cid pour Texil. Pourquoi donc est-il en disgrâce? Les historiens discutent sur les motifs allégués par le roi de Castille pour justifier son ingratitude envers le plus ferme soutien de son royaume.

Qu'importe le prétexte ? La vraie cause, la voici :

Le roi don Ferdinand a partagé ses états

entre ses trois fils qui se sont disputé, les armes à la main, l'héritage paternel.

Le plus jeune, don Garde, est détrôné le premier... Don Sanche, roi de Castille, Faîne de ces frères enneniis, est assassiné par un traître. Alors don Alphonse, le second des fils du roi, se présente devant les cortès pour se faire proclamer et reconnaître comme suzerain par la noblesse castillane. Le Cid, seul dans l'assemblée, lui refuse Thommage :

« Roi don Alphonse, dit-il, mon Seigneur don » Sanche est mort assassiné. Cest à cause de ce » meurtre que vous seriez mon roi. Il y a des » gens qui ont dit que le traître, Vellido Dolfos, » a tué son Seigneur par vos conseils. Or, je ne » vous donnerai mon hommage et ma foi que si » vous vous lavez par serment de toute part » dans ce crime ! »

Le roi jeta les yeux sur l'assemblée , et voyant qu'on approuvait mon Cid, il consentit à faire le serment.

On se rendit à Burgos, dans l'église Sainte- Agathe : c'est là que le roi, comme il est d'usage, doit jurer avec douze de ses vassaux.

On apporte le saint Evangile; le roi pose dessus la main, et mon Cid parle ainsi : — « Roi don Alphonse, dites avec moi : par le » saint Évangile^ je jure que c'est à mon insu » quon a tué mon frère. Et si je mens, puisse-

» je périr par la main dun traître, mon vassal ^ » comme don Sanche, mon frère ^ périt de la » main de Vellido^ son vassal, » — Les douze gentilshommes, vassaux d'Alphonse, répondent : Amen, Un instant le roi paraît hésiter. Alors Pero Anzurez, son ancien précepteur, son familier et son confident, lui dit : « Avancez la » main, et jurez. » Puis, à voix basse, il ajoute : « Jurez donc. Sire ; soyez sans crainte. )) Jamais roi ne fut parjure, ni pape excommu- » nié. » — Le roi fit le serment ; mais il pâlit et sa voix trembla. Alors, une seconde fois, mon Cid prit la parole : « Roi don Alphonse, redites » avec moi : Par le saint Évangile^ c'est à mon » insu qu'on a tué don Sanche, mon frère ; et » si je mens, puissé-je mourir de la main dun » traître ! » Le roi jura pour la seconde fois ; mais il pâlit encore davantage.

» Alors mon Cid fléchit le genou et lui baisant la main, le reconnut pour son roi (i). »

Voilà pourquoi don Alphonse n'aimait pas le Cid ; et les envieux n'eurent pas de peine à le faire tomber en disgrâce.

Don Rodrigue est exilé de Castille. Il prend la résolution d^aller, avec ceux de ses vassaux qui voudront le suivre, combattre les Maures.

(i) Chronique générale, chronique du Cid et romances divers.

LE aD. 209

Il doit abandonner sa famille : son fils unique est mort glorieusement, tout jeune, sur le champ de bataille : sa femme, dona Chiméne et ses deux filles vont donc rester sans protecteur ; il les envoie, pour les mettre en sûreté, au monastère de Saint-Pierre de Cardègne, les confiant à Tabbé, don Sanche, qui est son ami.

Cette abbaye de Saint-Pierre est célèbre en Espagne. Je cède à la tentation de m*éloigner un peu de mon sujet pour vous en parler, en citant un passage de ce « Pèlerinage au pays du Cid », un des fragments d*Ozanam que j'admire le plus :

 deux lieues au sud de Burgos s'élève l'abbaye de Saint- Pierre de Cardena, la plus ancienne colonie de l'Ordre de saint Benoit en Espagne : une princesse de la race royale des Goths l'a fondée en 537 pour y déposer les restes de son fils. Cest une maison gk>rieuse et qui a pris sa part de la lutte nationale contre les Sarrazins. En 872(1) les infidèles la saccagèrent et massacrèrent sous ses cloîtres l'abbé Etienne avec deux cents moines. En 899, Âlfonse III releva le monastère ; mais on dit que pendant six cents ans, au jour anniversaire du massacre, le sang des martyrs reparut sur les pierres où il avait été versé. On ajoute qu'il cessa de se montrer en 1492^ quand la prise de Grenade eut lavé pour toujours l'injure des Chrétiens.

Ce lieu fut aimé du Cid. C'est à l'abbé de Cardena qu'il confie sa Chiméne et ses deux filles en partant pour l'exil ; c'est à Saint- Pierre qu'il veut avoir sa sépulture, c'est là que sa veuve et ses amis le ramènent de Valence,

(1) Je crois cette date inexacte.

embaumé, lacé dans son armure, dressé sur son cheval de guerre. Cest là qu'ils le déposent, non point couché dans une tombe comme le vulgaire des morts : mais assis sur un escabeau, enveloppé dans son manteau et la main sur son épée...

Les romances ont chanté les martyrs de Tabbaye de Cardègne :

 Saint-Pierre de Cardena, où reposent le Cid et dona Chimène, gisent encore maints rois, maints chevaliers valeureux et renommés.

Mais entre toutes ces gloires, il en est une surtout dont les cieux admirent la merveilleuse grandeur.

Là, deux cents moines, disciples de saint Benoit par le vêtement et par la vie, sont morts martyrs en un jour.

Deux cents. D'autres Ordres bénis donnent des saints un par un. Mais saint Benoît est riche ; il peut être généreux. Il donne deux cents martyrs d'un seul coup.

Bienheureux Cardena ! Tous tes enfants sont hommes de guerre : les uns tuent, les autres meurent : ils sont tous vainqueurs.

Lorsque les infidèles ont violé ton sanctuaire, ils ne pensaient pas y trouver un Cid : ils en ont trouvé deux cents.

LA PREMIÈRE JOURNÉE d'eXIL,

Mon Cid exilé de Castille chevauchait vers le pays maure. Il avait à sa suite soixante gentilshommes fidèles. « Il passait à côté de son château de Bivar. Il tourna la tête, et vit d'un coup d'œil

la maison vide : les portes ouvertes, les serrures forcées, la fauconnerie sans attirail de chasse, les porte- manteaux sans pelisses, les perchoirs sans oiseaux. Mon Cid soupira, car il eut grand'peine: il parla bien, et d'une voix très calme : « Gloire » à toi, Dieu mon père qui es aux cieux ! Voilà » ce que m'ont valu des méchants, mes enne- » mis. »

« Mon Cid poursuit sa route. Il traverse la ville de Burgos. La cité semble morte. Cachés derrière leurs fenêtres, les bourgeois, hommes et femmes, regardent passer leur Cid en pleurant ; aucun n'oserait lui parler, car le roi don Alphonse, par chartes scellées, arrivées la veille, a fait de terribles menaces à ceux qui donneraient aide ou asile à Rodrigue de Bivar. A travers les rues vides et silencieuses, mon Cid arrive à son logis. La porte en était fermée. Le roi le voulait ainsi, que mon Cid ne put entrer chet lui qu'en forçant la porte. Les gentilshommes de sa suite appellent à grands cris : mais les serviteurs, du dedans, n'osent répondre. Alors mon Cid poussa son cheval tout près de la porte : il tira le pied de l'étrier, et frappa vigoureusement du talon : mais en ce moment, tout à coup, une petite fille de neuf ans, venue tout doucement en cachette, parut devant mon Cid et lui dit : « Campeador, soyez » béni! Le roi l'a défendu. Le roi ne veut pas » que vous entriez, ni \k, ni nulle part. Si nous

» VOUS laissons entrer, nous perdrons nos biens » et nos maisons, et les yeux de la tête. Mon » Cid, vous ne gagneriez rien à notre malheur : » allez vous-en : que Dieu et tous ses anges » vous conduisent : allez vous-en I » Et la petite fille s'enfuit vers sa maison.

» Mon Cid alors tourna bride et poursuivit son chemin. En passant devant l'église Sainte- Marie, il la vit ouverte, mit pied à terre, et pria de tout cœur. Puis il repartit, et, passant la porte de la ville, il s'en alla camper au bord de la rivière, sur la grève. Il campa sur la grève, mon Cid, à la porte de Burgos, comme s'il eût été dans les montagnes ; il mangea le pain et but le vin qu'il portait avec lui (i). »

N'est-ce pas admirable? Ce domaine de Bivar abandonné ; cette fauconnerie vide et dévastée ; (n'oublions pas que pour châtelain féodal la chasse est le plaisir noble, utile et mâle par excellence, la joie et l'honneur des loisirs du gentilhomme ;) puis cette ville de Burgos, muette et désolée, où toute porte se ferme devant lui, même celle de sa propre maison ; et cette petite fille de neuf ans, peut-être envoyée par son père, qui s'est dit qu'on ne punit pas de mort un enfant ; cette petite fille de neuf ans qui seule ose exprimer à la fois, avec sa naïveté d'enfant, la

(i) Edit. Vollmoller, v. la 68.

LE cm. 21 3

peur et Famour de toute une ville ; cette prière dans une église, car la seule maison qui soit ouverte au Cid en Castille, c'est la maison de Dieu ; ce campement dans la plaine sablonneuse, au bord de la rivière, comme en pays ennemi ; et ce repas aux dépens des provisions de campagne, aux portes de sa ville de Burgos, à deux lieues de son château de Bivar : tout cela est d'une réalité vivante; ce n'est pas imaginé, c'est vu et senti. Et quelle sobriété d'expression dans cette poésie si simple et grande !

Page 1