LE COMTE DE BARCELONE
Le Cid continue sa route. A chaque étape viennent se réunir à son armée des gentilshom-
(i) Edit. VolmOUer, v. 367 à Sgo.
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mes qui, pour le suivre, ont quitté leurs maisons, abandonnant leurs biens et leurs fiefs et bravant la colère du roi. Bientôt Rodrigue se trouve « à la tête de cinq cents lances, toutes avec pennons ; quant aux fantassins, bien que ce soient des hommes vaillants, on n'en sait pas le compte (i). »
On passe la frontière ; les premiers combats sont heureux ; le Cid avance en pays ennemi : mais le comte Raymond de Barcelone, allié des infidèles, vient lui barrer le passage avec une armée de Maures et de Français (aux yeux des Castillans^ les Catalans sont des étrangers, des français, ou pour être plus exact, des francs, francos) (2).
Ce sont deux races antipathiques en présence. Pour les gens de Barcelone, les Castillans sont de^s barbares. Pour les Castillans, ou plutôt pour le poète du Cid, les gentilshommes du comte Raymond, qui chantent le plaisir dans la langue des troubadours, sont, comme nous dirions aujourd'hui, des romains de la décadence. — « Voyez les donc là-bas descendre au » pas la côte ! dit le Cïd ; ils ont tous des sou- » liers et des bas ; ils ont des selles à coussins » et des sangles de cuir assoupli. Nous autres, » nous enfonçons nos chausses dans nos bottes
(1) V. 419 et 917.
(2) V. ioo3.
2l6 CHAPITRE IX.
)) et nous chevauchons sur des selles galiciennes. » A cent chevaliers, nous leur passerions sur le » corps. Pour un que nous descendrons, deux » tomberont de peur, et nous en abattrons trois » d'un coup (i). ))
L'armée du comte de Barcelone est battue ; lui-même est fait prisonnier ; il est au désespoir d'avoir été défait par de « tels va-nu-pieds (2) ». Il veut se laisser mourir de faim. Mais le Cid l'encourage, le console de son mieux, le traite magnifiquement et le renvoie libre avec deux de ses gentilshommes. Il l'accompagne jusqu'à la limite du camp, et prend congé en lui disant : « s'il vous vient un jour fantaisie d'essayer une » revanche, vous saurez où me trouver. » Le comte don Raymond ne peut croire à cet excès de générosité. En s'éloignant à toute bride, il se retourne et regarde en arrière, craignant que le Cid ne vienne à se repentir et ne le fasse poursuivre : « mais l'Excellent n'eut point fait une » telle déloyauté pour l'empire du monde (3). »