‹ Études morales et littéraires: épopées et romans chevaleresquesChapitre 3 sur 49 · LA PREMIÈRE ENTREVUE DE SIFRID ET DE KRIMEHILDE · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE ENTREVUE DE SIFRID ET DE KRIMEHILDE

A la cour de Worms, dans le pays des Burgondes, vit une jeune fille d'une ravissante

(i) Comme le fait M. Km.de Laveleye dans sa traduction des Nibelungen, que M. Heinrich, très bon juge assurément, regarde comme la meilleure des traductions françaises. Bien que je ne Tni pas suivie en tout, je m'en suis beaucoup aidé. M..Heinrich lui fait de nombreux emprunts. (V. HcxnrichMist.de la littérature allemande, 1870. — T. 1^ p. i34 et i35.)

beauté. Elle se nomme Krîmehilde (i); c'est la fille du vieux roi qui est mort. Elle a trois frères qui n'ont point partagé l'héritage paternel : ils régnent ensemble sur les Burgondes. L'aîné se nomme Gunther et le plus jeune, qui est le meilleur, Giselher (2). Tâchez de bien retenir leurs noms. Ce sont des rois puissants, riches en braves et généreux chevaliers. Leur cour est célèbre dans le monde entier. Ensemble, ils protègent leur mère et veillent sur leur sœur, la belle Krîmehilde.

La jeune fille ne voulait pas se marier. Elle ne voulait pas se soumettre à l'amour. Quand sa mère lui disait : « Dieu veuille t'unir, ma fille, à quelque brave et bon chevalier!» — « Ah! ma mère, lui répondait Krîmehilde, je veux vivre sans aimer ; la douleur vient à la suite de l'amour. »

Elle aima pourtant un jour un brave et bon chevalier ; et de terribles douleurs vinrent à la suite de son amour! A cause de cet amour, maintes mères ont pleuré leurs fils (3).

Un jour, on voit arriver à la cour des rois

(1) Ed. de Karl Bartsch, Leipzig, 1870. St. 1 à 8. L'abbé se permet de déformer un peu les noms afin de les rendre prononçables pour une bouche française.

(2) Le G est toujours dur. Il faut faire entendre toutes les lettres

(3) St. 8 à 19.

Burgondes une troupe de guerriers inconnus, magnifiquement équipés. Tout le monde est en émoi. Quels sont donc ces chevaliers, quel est ce cortège magnifique, tout éclatant de pourpre et d'or? Que les destriers sont beaux, d'une allure fière et rapide ! Comme Tacier des armes étincelle au soleil ! Qui les connaît, ces étrangers? Il y avait là, près du roi Gunther, le plus illustre de ses vassaux, Hagen ; Hagen de Tronèje, un homme hardi, aventureux et fier, avide et cruel. Il avait longtemps couru le monde sur terre et sur mer et connaissait bien des nations. Il dit : « Ou je me trompe, ou ces chevaliers sont des hommes du Niderlant ; » il nomme leur chef, Sifrid (i); il en raconte des histoires étranges. Bien que tout jeune encore, Sifrid est un héros. Tout au loin dans l'Ouest il a conquis une terre inconnue, le pays enchanté des Nibelungen, région mystérieuse perdue dans les brumes du grand océan. Là, tout est sortilèges épouvantables et prodiges merveilleux. C'est là que Sifrid s'est rendu maître d'un trésor inépuisable qui grandit à mesure qu'on y puise plus largement. Deux frères se le disputaient ; ils ont pris Sifrid pour arbitre ; mais se trouvant mécontents du partage qu'avait fait le jeune chevalier, ils l'ont

(i) Edda : Sigurdr; Nib. nôt : Sîvrit, Sîfrit ; ail. mod. Siegfried^ c'est à dire celui qui donne la sécurité par la victoire.

insulté : Sifrid les a tués tous les deux. Puis il s'est emparé du trésor, bien qu'il fut gardé par un nain d'une force prodigieuse , par douze géants et par un horrible dragon. Il s'est baigné dans le sang du dragon, ce qui le rend invulnérable (i).

— « Voyez, dit Hagen, voilà Sifrid. Il paraît soucieux. Dieu sait ce qu'il médite et quelle aventure terrible il vient chercher au pays des Burgondes (2). »

On fait grand accueil à Sifrid et à ses chevaliers. Je passe le récit des guerres, des joutes et des fêtes où le poète se plaît à faire briller la valeur,radresse, la force, le courage, les largesses et la beauté du jeune Sifrid. Plus d'une femme serait heureuse de lui plaire. Mais il a d'autres pensées.

Pourquoi Sifrid a-t-il quitté son château de Santen sur le Rhin, son burg imprenable et magnifique, et le pays qu'il gardait et protégeait par sa vaillance depuis qu'il était armé chevalier ? Car il était investi de tout le royaume ; s'il ne portait pas la couronne, c'est qu'il voulait laisser à son vieux père les honneurs d'un suzerain et n'en prendre pour lui que les devoirs et les dangers (3). Pourquoi Sifrid a-t-il quitté son

(2) St. io3.

(3) St. 43.

père qu'il aime tant et sa mère qui pleurait en le voyant partir?

C'est qu'il avait entendu parler de Krîmehilde, de sa beauté merveilleuse et de la fierté de son âme rebelle à tout amour. Il avait voulu tenter ce qui paraissait impossible. Il avait résolu de la conquérir et de l'épouser.

Mais le temps se passe, les jours succèdent aux jours : depuis un an tout entier qu'il est à la cour des rois Burgondes, Sifrid n'a pas encore vu la jeune fille ; pour être fidèle à sa résolution de fuir l'amour, elle n'assiste jamais aux tournois ni aux fêtes qui réunissent dames et chevaliers.

Cependant (il faut l'avouer), quand les jeunes gens, écuyers et chevaliers, joutaient dans la cour du château, souvent, à la dérobée, elle a regardé par sa fenêtre sans se laisser voir. C'est depuis que Sifrid est l'hôte de ses frères, qu'elle a pris goût à ce spectacle des tournois (i).

Mais voilà qu'après une campagne glorieuse contre les Danois et les Saxons, une guerre terrible où Sifrid a fait des exploits surhumains, quand revient l'armée féodale victorieuse, Gunther ordonne à sa sœur de se joindre aux dames de la cour pour faire accueil aux chevaliers.

Elle entra donc, accompagnée de sa mère et suivie de son cortège de jeunes filles, dans la grande salle où se trouvait réunie toute la cour.

(i) St. i33.

On crut voir la première lueur du matin sortant des nuages sombres,quand la jeune. vierge entra dans la salle.

En la voyant s'avancer dans sa grâce timide et dans son éclatante beauté, plus d'un héros sentit grandir son âme.

Pour Sifrid, il éprouvait l'angoisse de l'amour. Il pensait en lui-même : « Comment s'est-il fait qu'il me faille t'aimer ainsi ! C'est une imagination d'enfant. Et pourtant s'il fallait te quitter... J'aimerais mieux mourir. »

Quand la jeune fille vit debout devant elle l'homme au grand courage, une flamme colora ses joues. Elle dit : « Soyez le bienvenu, seigneur Sifrid, noble et bon chevalier. » Ce salut lui éleva le cœur (i).

Il s'inclina vers elle; elle lui prit la main. Jamais, au réveil du printemps , dans les beaux jours de mai, il ne ressentit une joie si vive.

En les voyant ensemble, maint guerrier se disait : « Ah I que ne puis-je être aimé d'elle ! En moi s'éteindrait toute haine (2). »

(1) St. 292.

Do si den hôhgemuoten — vor ir stênde sach do erzunde sich sîn varwe. — diu scœne maget sprach « sît willekomen, her Sîvrit — ein edel ritter guot. » do wart im von dem gruoze — vil wol gehœdet der muot.

(2) St. 296.

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