E CID
messager, lui faisant savoir que le Cid, seigneur de Valence, lui rendait hommage et lui offrait son présent. Le roi fut joyeux; il se mit en route pour aller au-devant de ceux qui venaient de la part de mon Cid ; il chevauchait le premier en tête de son escorte (i).
« Minaya et Pero le muet, dès qu'ils voient don Alphonse, mettent pied à terre, s'approchent du roi, s'agenouillent et lui baisent les deux pieds (2). « Cest pour mon Cid Campea- » dor, dit Minaya, que nous vous honorons de » cette manière : il vous proclame son seigneur, « et se reconnaît votre vassal. Il y a peu de » jours, mon Cid a vaincu Jussuf, le roi de » Maroc, il a fait un butin considérable; il a » enrichi tous ses hommes, il vous envoie la » tente du roi maure avec ses pieux incrustés » d'or (3) et deux cents chevaux de prix. »
« Le roi, prenant à part Minaya et Pero le muet, leur dit : « Écoutez-moi : mon Cid Cam- » peador me sert bien ; je lui en sais gré : je lui » pardonne. Qu'il vienne me voir, s'il lui plaît » ainsi (4)... Vous lui direz que j'irai le voir où » il lui plaîra, sur la frontière du royaume. Et » je lui souhaite tout le bonheur ppssible (5). »
(2) V. 1841 et ss.
(4) V. 1896 et ss.
« Lorsqu'on rapporte au Cid ce message, il répond : w Ce n'était pas au roi à se déplacer, » mais à nous. S'il nous l'avait permis, nous » aurions été le trouver n'importe où il eut été. » Nous lui devions cet honneur ; mais sa volonté » sera la nôtre (i). »
Rendez- vous est donné sur le Tage ; et c'est là que se fit la rencontre et la réconciliation de mon Cid et de son seigneur.
Dès que mon Cid vit de loin l'armée de son roi, il fit arrêter sa troupe, et vint à la rencontre d'Alphonse avec quinze de ses gentilshommes seulement, ceux qu'il aimait le mieux. Ils descendirent de cheval; et don Rodrigue fit alors ce qu'il avait résolu, l'ayant médité longuement. Il se prosterna devant le roi, les genoux, les mains et la face dans l'herbe. Mon Cid pleurait de joie. C'est ainsi qu'il sait faire hommage à son seigneur. Le roi lui dit : « Le- » vez-vous, Cid Campeador ! Levez-vous donc, » ou nous resterons ennemis !» Mais, toujours à ses genoux, don Rodrigue répondit : « Je vous » demande merci, mon légitime et naturel sei- » gneur, et je demeure prosterné jusqu'à ce que » vous m'ayez rendu votre amour, par tel signe » visible et de telle façon que l'entendent et le » comprennent tous ceux qui nous voient (2). »
(1) V. igSo.
(2) V. 2014 et ss.
Le Cid voulait que nul soldat, dans l'armée qui l'entourait au loin, ne put supposer qu'il rentrait en grâce comme un révolté, traitant avec son roi d'égal à égal.
— « De toute mon âme et de tout mon cœur, » je vous pardonne et je vous rends mon amour», dit le roi. — « J'en remercie Dieu d'abord et » vous ensuite, répondit le Cid, et j'en prends » à témoins tous ces braves gens qui nous en )) tourent. »
)) Alors, à la vue de l'armée, le roi lui donna ses mains à baiser ; et les genoux en terre, le Cid les lui baisa ; puis il se leva ; et le roi et lui s'embrassèrent au visage (i). »
N'est-ce pas, que c'est d'une beauté, d'une grandeur incomparable?
Comme nous l'avons constaté déjà, dans les poèmes héroïques du moyen âge, le type le plus admiré, le plus exalté, c'est le vassal. Mais quelle distance entre les situations violentes des Nibelungen (2), entre les exagérations inhumaines, révoltantes de Renier (3) et la haute et ferme raison du Cid !
Le roi don Alphonse un personnage est sacrifié. Le poète est injuste; il dénature l'histoire et calomnie le suzerain pour grandir son héros.
(2) Voir p. 66 et 184 de ce livre.
(3) p. i37 id.
Le vassal écrase doublement le roi de sa supériorité morale.
Aux cortès, le Cid est inflexible devant Alphonse : il pose fièrement, rudement ses conditions; il ne cache pas sa défiance outrageante... Don Alphonse n'est pas encore son seigneur.
Mais une fois que, le dernier de tous, comme à regret et gardant un doute dans son cœur, le Cid a plié le genou devant cet homme et lui a baisé la main, cet homme est, pour lui, devenu le Roi. Que le roi soit injuste et perfide, qu'il prenne au Cid ses fiefs et ses biens; qu'il réduise à la misère sa femme et ses filles ; qu'il lui prenne jusqu'à sa patrie et Tenvoie en exil; n'importe. Quel que soit l'homme, c'est la royauté qui est grande et sacrée. Le Cid exilé, dépouillé, calomnié, restera fidèle.
Et remarquez bien ce trait caractéristique :
le Cid est fidèle au roi malgré le roi lui-même. Pour le Cid, la vassalité n'est plus seulement, comme pour Bernier ou Rudiger, un lien personnel : c'est un devoir public.
Le sentiment de la patrie n'est peut-être pas moins vif dans la chanson de Roland. Mais il est plus vague, moins conscient de lui-même; dans le plaidoyer de Thierry, pour s'affirmer en se dégageant du sentiment féodal, il a recours à des subtilités juridiques (i).
(i) p. io5 et i33 de ce livre.
Dans les conditions où se trouve le Cid, Bernier ou Rudiger, et même Roland peut-être, se trouveraient absolument libres de tout lien féodal. « Attila, mon roi! dit Rudiger... reprenez tout ce que j'ai reçu de vous, richesses, domaines et châteaux; laissez-moi quitter vos terres, nupieds, mendiant, traînant par la main ma femme et mes filles... laissez-moi quitter vos terres et m'en aller (i). »
Don Alphonse a pris au Cid tout ce qu'il possédait; il lui a dit : « Je ne veux plus de toi comme vassal. Tes services me sont odieux. Je ne suis plus ton seigneur. Sors de mes terres : va-t-en ! » Il le chasse après l'avoir spolié; et si don Rodrigue de Bivar ne s'en va point mendiant, traînant par la main sa femme et ses filles, c'est grâce à l'amitié de l'abbé don Sanche, grâce au courage, au dévouement de ses propres vassaux qui bravent, pour le suivre dans son exil, la colère du roi, cette colère qui terrifie les bourgeois de Burgos.
Certes, si jamais vassal peut se considérer comme ayant reçu « congé », c'est bien le Cid. Mais le roi, pour lui, c'est la patrie : il continuera à servir, malgré le Roi, sa chère Castille, son noble pays, Castielia la gentil (2). C'est à
(0 p. 77 de ce livre.
(2) V. 672, 82g etc.
la couronne de Castille qu'il fait hommage de ses conquêtes sur les infidèles.
Il ne permet pas au roi d'abaisser en sa personne la grandeur et la noblesse de sa patrie.
Aussi faible qu'il est violent, Alphonse, en face de la grandeur du Gid victorieux, s'empresse, malgré son rang, de faire plus de la moitié du chemin vers son ancien vassal. Rodrigue en est blessé. — « C'était à nous d'aller le trouver, dit il, dans quelque lieu qu'il eût été (i). » — Néanmoins il cède à la volonté du roi, mais à regret, et lui donne rendez-vous.
Il estime peu le caractère d'Alphonse. Il le croit capable d'oublier la dignité royale, capable peut-être de l'avilir. Il saura l'en empêcher au besoin.
Il a médité ce qu'il avait à faire, lo comidia ; il a consulté sa conscience et sa raison : tous les détails de l'entrevue sont arrêtés d'avance dans son esprit : rien ne le fera dévier de la ligne de conduite qu'il s'est tracée. Et cependant, il est profondément ému, quand il s'agenouille devant le roi de Castille; c'est qu'il retrouve sa patrie; c'est devant la grandeur de sa patrie qu'il se prosterne; c'est le sol de l'Espagne chrétienne qu'il embrasse avec une sorte de fureur (2). Son
(1) V.ig5i et 1952.
(2) Je n'ai pas osé traduire le vers 2022 :
Las yerbas del campo a dientes las tomo.
(Il saisit avec ses dents les herbes du champ).
LE QD. 225
cœur éclate, il fond en larmes de joie... Mais Alphonse a beau le prier de se lever, lui en donner Tordre même, cette fois le Gid n'obéit point : il veut rester à genoux, aux yeux de toute l'armée, et faire jusqu'au bout tout ce que doit faire un vassal qui rentre en grâce auprès de son seigneur.
Quelle hauteur de raison dans le dévouement au devoir!
Don Rodrigue rentre dans tous ses fiefs et tous ses honneurs. Le roi demande en mariage ses deux filles pour les deux infants de Carrion, les fils de Tune des plus hautes et des plus puissantes familles du royaume de Léon. Le mariage se fait à Valence, Valencia del Cid, au milieu de fêtes splendides. Cest le dénouement de la première chanson de geste. Elle est d'une parfaite unité.
Le second poème a pour sujet Tinsulte faite au Cid par ses gendres et leur punition. Mais avant d'aborder cette deuxième partie , je veux emprunter un épisode célèbre, non plus aux chansons du Cid mais à la Chronique rimée.
LE LEPREUX .
Don Rodrigue chevauchait avec trois cents lances. Il allait pour soutenir les droits de son
seigneur, le roi de Castille, au défi que lui avait porté don Martin Gonzalez de Navarre, champion du roi d'Aragon. Mon Gid se hâtait, car la route était longue encore ; il s'en fallait de trois jours que le délai fut expiré. Il eut mieux aimé mourir que d'arriver trop tard à tel rendez-vous. Gomme il passait le gué du Duero (il faisait un rude froid, ce jour-là), comme il passait le gué du Duero, on vit sur la rive un pauvre lépreux. Ge pauvre homme demandait à tous les chevaliers qu'on voulut bien, par pitié, lui faire traverser la rivière. Les chevaliers du Gid ne l'écoutaient pas ; ils détournaient la tête et crachaient de dégoût, tant le pauvre lépreux était horrible à voir. Mais mon Gid en eut compassion. Il revint sur ses pas, le prit, l'enveloppa dans sa cape et lui fit passer le gué sur une mule de son équipage ; puis, au campement, il le fit coucher à côté de lui, s'abritant avec lui sous le même manteau.
Pendant qu'il dormait, mon Gid entendit le lépreux lui parler à l'oreille, disant : « Rodrigue » de Bivar! Rodrigue de Bivar! je ne suis pas » un lépreux ; je suis saint Lazare. Mon Sei- » gneur le Ghrist m'envoie vers toi pour te )) donner un souffle de vigueur qui te fasse )) triompher dans toutes tes entreprises. » Et mon Gid sentit comme un souffle qui lui traversait la poitrine en le faisant tressaillir jus-
qu'à la moelle des os. Il s'éveilla en sursaut et ne vit plus le lépreux (i).
Cette légende est assez commune dans la littérature hagiographique du moyen âge. Ce qui est remarquable et très espagnol, c'est l'attribution au Gampéador, au guerrier par excellence, d'un trait qui fait, d'ordinaire, l'ornement de la vie des saints.