LA FAMILLE
Le Cid avait eu trois enfants : un fils et deux filles. Son fils, à la fleur de l'âge, est mort glorieusement sur le champ de bataille ; le Cid alors a reporté tout son amour de père sur ses deux filles, dona Elvire et dona Sol. A chaque victoire, il envoie des messagers en Castille, à sa femme Chimène et à son roi : sa famille et sa patrie, sa première affection et son premier devoir. Quand il est maître de Valence et dès que son pouvoir est établi d'une manière sûre, il charge son fidèle Minaya d'aller en Castille prendre à l'abbaye de Saint-Pierre Chimène et ses filles, pour les amener dans leur nouveau domaine. Il y avait bien longtemps qu'il en était séparé.
(i) CJinm. r..v. 557 ^^ ^- ^^'^- ^^ Cid, Damas- Hinard.
Lorsqu'on vint annoncer à mon Cid que Chimène était à trois lieues de Valence , ce fut la plus grande joie de toute sa vie (i).
Il envoya deux cents chevaliers au devant du cortège, que Minaya conduisait; mon Cid lui-même restait à Valence, pour surveiller et garder la ville. Il fit occuper FAlcazar, les tours, les lieux élevés, les portes, toutes les issues et toutes les entrées. Ayant mis tout en sûreté, il s'habilla magnifiquement, prit ses armes de fête et sauta sur son cheval de bataille, qu'on nommait Babieça.
Prodigieuse fut la carrière que Babieça fournit quand mon Cid allait au devant de Chimène ! C'est de ce jour là qu'on sut toute la vitesse dont il était capable.
Quand Chimène vit mon Cid, elle se mit à ses pieds, et lui dit : — « Merci, Campéador! )) bénie soit l'heure où vous avez ceint l'épée! » Vous m'avez gardée de toute honte. Me voici » devant vous, mon Seigneur, et je vous remets )) vos deux filles : avec la grâce de Dieu, je les ai )) bien élevées. »
Sans répondre, le Cid pressait dans ses bras sa femme et ses filles, en pleurant de joie; ils s'embrassèrent mille fois.
— « Femme honorée, filles chéries, dit enfin » mon Cid, vous êtes mon cœur et mon âme.
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» Entrez avec moi dans Valence la Belle ! C'est » le domaine que je vous ai gagné. »
« Pendant que les chevaliers se réjouissaient dans la plaine, joutant et behourdant ( i ),mon Cid conduisit dona Ghiméne, dona Elvire et dona Sol sur la plus haute tour de T Alcazar ; il leur fit voir toute la ville s'étendant à leurs pieds, puis d'un côté la mer et de Tautre les campagnes et les vergers à perte de vue. — Elles étaient émerveillées, levaient les mains au ciel et remerciaient Dieu (2).
Mais le Cid ne devait pas longtemps jouir en paix de son nouveau royaume. Au printemps, le roi de Maroc passe la mer avec cinquante mille Maures; il vient camper devant la ville. Le Cid était inquiet, mais il n'en laissa rien paraître.
— « Grâces soit rendues en tout à Dieu, se dit- » il, j'ai conquis Valence ; c'est mon domaine et » mon héritage, et je le défendrai jusqu'à la mort. » Grâces soient rendues en tout à Jésus et à sa » Mère! J'ai près de moi tout ce que j'aime. Ma » femme et mes filles me verront combattre.
)) Elles verront comment, en pays étranger, on » se fait son logis, et comment, dans notre mé- » tier, se gagne le pain (3). »
(1) Le behourd était un exercice consistant à renverser ou percer des barrières en planches avec la lance.
23o CHAPITRE IX.
Il fit une seconde fois monter à TAkazar sa femme et ses filles. Elles virent, au loin, des tentes qui couvraient la plaine. — « Qu'est-ce que » cela, mon Gid ? s'écria Ghimène. » — « Gela, )) chère femme honorée, répondit joyeusement le )) Gid, c'est le Maure qui, sachant votre arrivée, )) vous apporte son présent de bienvenue ; cela, )) mes filles, c'est le Maure qui, vous sachant en )) âge de vous marier, vous apporte un trousseau )) de noce ! »
Voilà qu'on entend le bruit des tambours qui battent au camp des Maures : Ghimène pâlit et frémit à ce bruit inconnu. Mais le bon Gid Gampeador, caressant sa longue barbe, lui dit : « N'ayez donc point de peur de cet épou - )) vantail. Je vous apporterai ces tambours, et » vous verrez de près comment c'est fait (i). »
On trouvera peut-être au Gid, en cette occasion, quelque peu de forfanterie : n'oublions pas cependant qu'il s'agit pour lui de rassurer sa femme et ses filles.
Naturellement, il gagne la bataille et les maures sont mis en fuite.
Les personnages secondaires dont le Gid est entouré forment un groupe dans lequel, à mon avis, se réalise à merveille la condition esthétique de l'unité dans la variété.
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Ils sont beaucoup plus nettement dessinés que ceux de la chanson de Roland. Leur caractère se montre dans tous leurs actes, dans toutes leurs paroles, et ne se dément jamais : c'est, par exemple, Alvar Fanez Minaya, lieutenant du Cid et son meilleur ami, prudent et sage, d'un dévouement à toute épreuve, généreux autant que brave, plus soucieux de l'honneur d'une victoire que du butin pris sur l'ennemi (i); puis le burgalais Martin Antolinez, l'intendant le majordome du Cid. zélé pour les intérêts de son seigneur mais n'oubliant pas ses propres intérêts ; homme de ressource, soldat très brave et financier très habile, un peu trop fin peutêtre et de taille à lutter avec les juifs... Mais le plus intéressant de tous, me semble-t-il, est don Pero le Muet, le porte-étendard. J'esquisse rapidement cette figure attachante, en puisant librement dans la Chronique rimée, dans la Chronique du Cid et dans le Poème. Ma critique est téméraire et mes reconstructions au moins très aventureuses, j'en conviens. Mais les sources où j'ai puisé sont tellement troublées qu'on me pardonnera, j'espère, mon audace. Au reste si l'on m'attaque, j'essaierai de me défendre.
(i) V. 488 et ss.