DON PERO LE MUET
Pero Bermuez était le neveu du Cid,un bâtard de son frère, fils d'une paysanne. Ce jeune paysan était taciturne, pensif; on l'avait surnommé Pero le Muet. Arrivé à l'âge d'homme, il s'arme comme il peut, et se joint à l'armée du Cid, son oncle. Il n'y avait point de cavalier plus misérable et plus mal équipé ; mais il n'y en avait pas de plus brave. Un jour, le Cid remarque ce soldat monté sur un mauvais cheval sans harnais, lui-même en guenilles, sans chaussure, les pieds en sang, déchirés par les broussailles; il l'interroge. — « Je suis votre neveu, le fils d'une » paysanne que votre frère a rencontrée, un jour, » à la chasse, et qui l'a aimé. On m'a oublié. » J'ai froid et j'ai faim, et je n'ai rien pour cou- » vrir mon cheval. » — « Ne te plains pas, dit » Rodrigue : tu es de bon sang ; tu as le cœur » hardi et tu sais souffrir ; tu t'élèveras au rang » que tu mérites. » — Puis mon Cid, coupant avec son épée une bande à son manteau, pique ce lambeau d'étoffe au bout d'une lance et le remet à son neveu, disant : - « Sois mon vas- )) sal et mon porte-étendard ! » Pero le Muet reçoit le drapeau, baise la main de Rodrigue et dit : « En face de Dieu, je l'accepte; avant que
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» le soleil se couche, je porterai ce drapeau plus » loin dans les rangs ennemis que ne pénétra » jamais étendard maure ni chrétien !» — « Je » vois bien, répondit le Gid, que tu es vraiment » le fils de mon frère (i). »
Don Pero fait ce qu'il avait dit. Lorsqu'on se trouve en vue des Maures, le Gid, craignant l'excès d'ardeur de ses chevaliers, les arrête et leur défend de sortir des rangs. Pero désobéit ; levant son étendard, il éperonne son cheval. Le Gid le rappelle à grands cris : mais il n'écoute rien et se lance en carrière du côté de l'ennemi.
— « Secourez-le, par charité ! » - dit mon Gid. Alors les trois cents chevaliers qui l'entouraient, serrant leurs boucliers, baissant leurs lances, se penchant sur leurs chevaux, suivent la bannière de Bivar. Mon Gid lui-même se jette et s'enfonce avec eux au plus épais des bataillons ennemis (2). Alors, que de boucliers vous eussiez vus percés et brisés, que de hauberts faussés et rompus, que de lances dont les pennons blancs sortent, rouges de sang, des poitrines traversées ! Que de chevaux affolés courent sans maîtres ! Les maures crient : Mahomet ! et les chrétiens : Saint Jacques ! Qu'il était beau dans la mêlée, sur les hauts arçons de sa selle, mon Gid Ruy Diaz de Bivar le bon Batailleur!...
(1) Chronique rimée, v. 840-868.
Don Pero manque de discipline, on le voit ; mais c'est le type du dévouement infatigable, modeste, obscur. Si l'on a besoin d'un service pénible, dangereux et sans gloire, ce sera lui qui s'empressera de le rendre ; et le Cid lui-même n'en saura rien. Ce dévouement s'étend à toute la famille de Rodrigue ; Don Pero se sacrifie en se cachant. Nous le verrons à l'œuvre. Il conserve ses façons taciturnes; il est gauche,timide, et jamais il ne se lève dans les cortès pour donner son avis ; on l'appelle encore Pero le Muet. Il a la main prompte et le cœur ardent : mais sa langue est paresseuse. Cependant un jour, une émotion violente l'arrache à son silence et tout d'un coup il devient éloquent.