LES INFANTS DE CARRION
Les deux filles du Cid, dona Elvire et dona Sol, ont été, par les soins du roi de Castille, données en mariage aux deux fils d'un Seigneur illustre et puissant, aux infants de Carrion, Ferran Gonzalez et Diego Gonzalez. Ce sont eux qui, voyant grandir la fortune du Cid, ont prié le roi de faire ce mariage.
Quel que soit l'honneur de cette alliance, le Cid n'accepte qu'à regret ces gendres qu'il n'a pas choisis.
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Avec cet esprit de formalisme qui est des traits de son caractère, don Rodrigue tient à constater par une déclaration solennelle que ce n'est pas lui qui donne ses filles aux infants de Carrion. C'est au roi, sur sa demande, que le Gid confie ses filles; c'est au roi qu'il délègue ou plutôt abandonne ses droits paternels.
« Puisque c'est vous, dit-il, puisque c'est vous )) qui les mariez comme il vous plaît, Sire, pre- » nez-les : choisissez un mandataire et chargez-le » de les marier en votre nom...
» C'est bien, dit le roi. Voici Minaya; je le » choisis pour mon fondé de pouvoirs. Prenez » les filles de mon Cid, Alvar Fanez Minaya ; je )) les accepte des mains de leur père et je les » remets entre vos mains, par ma parole, tout » comme si elles étaient ici présentes. Prenez-les: » soyez leur parrain jusqu'au moment du ma- » riage ; donnez-les aux infants : quand je vous » reverrai, vous me rendrez compte de votre )) mission. »
Alvar Fanez répondit : « J'y consens. »
Sachez, ajoute alors le vieux poète, que tout cela fut réglé d'une façon très prudente.
Valence est en fête à l'arrivée des infants de Carrion (i). Il sont, tous les deux, mais Ferran surtout, beaux, fiers, de grande mine et de façons courtoises. Tout le monde leur fait grand accueil. Le Cid seul reste inquiet, froid et pres-
23h CHAPITRE IX.
que sombre : « Dona Chimène, chère femme » honorée, dit-il, tilles chéries, dona Elvire et » dona Sol, je rends avec vous grâce à Dieu de » cette alliance qui fait croître Thonneur de » notre maison. Mais je veux que vous sachiez » pourtant que je n'en ai pas eu le premier la » pensée. C'est mon Seigneur et mon roi qui )) m'a demandé, qui m'a prié de consentir à ce » mariage, avec tant d'autorité et tant d'aflfec- » tion, que je n'ai pu le lui refuser. C'est à lui, « mes filles, que j'ai confié votre bonheur. C'est » le roi qui vous marie, et non votre père (i). » Les pressentiments du Cid ne l'ont pas trompé. C'est le malheur et la honte qui sont entrés dans sa famille avec les infants de Carrion : c'est à deux lâches qu'on a donné les filles de don Rodrigue de Bivar. Cette lâcheté des infants apparaît d'abord dans un incident presque grotesque. Un jour mon Cid était dans la cour de son palais de Valence avec un certain nombre de ses vassaux et ses deux gendres. Mon Cid, fatigué, s'était endormi, couché dans son grand fauteuil. Un lion captif qu'il nourrissait rompit sa chaîne. En un clin d'œil, les gentilshommes, le manteau sur le bras gauche et l'épée nue à la main, sont rangés autour de leur Seigneur; don Ferran Gonzalez, éperdu, ne voyant point d'issue par où s'échapper, s'affaisse et se cache sous le fau-
teuil même du Cid : don Diego, son frère, va se glisser derrière la poutre d'un pressoir.
Cependant le Cid s'éveille, et voyant tout ce monde qui l'entoure, demande : — « Qu'y a-t-il » donc, braves gens? — Il y a. Seigneur, que » le lion s'est échappé. » — Mon Cid s'appuie sur le coude, se lève, et, tranquille, marche au lion qui baisse la tête devant son regard ; et lui posant doucement la main sur la crinière, il l'emmène et le reconduit à sa chaîne.
Après cette alerte on s'aperçoit que les infants ont disparu. On les appelle : point de réponse. Il fallut quelque temps pour les retrouver ; et quand on les eût découverts encore tout pâles, je vous laisse à penser quelle gausserie parmi les chevaliers ! Le Cid imposa silence aux railleurs et l'on n'osa pas recommencer en sa présence. Mais les infants de Carrion restèrent honteux de cette aventure et pleins d'aigreur secrète en leur âme(i).
La guerre avec les infidèles recommence. Le Cid se défie de la bravoure de ses gendres. Il a chargé Pero le Muet et Nuno Gustioz, un autre de ses neveux, d'observer leurs faits et gestes. Le Muet n'a rien dit ; mais Nuno Gustioz apprend à mon Cid que ses gendres ont grand'peur et se disent entre eux qu'ils ne re-
verront jamais Carrion, leur domaine. C'est pourquoi mon Cid leur conseille de rester à Valence pendant qu'il ira combattre les Maures ; mais les infants protestent qu'on leur fait injure et qu'ils sauront prouver leur vaillance dans la bataille. Don Ferran demande même l'honneur d'être au premier rang et de frapper le premier coup (i).
Les chrétiens sortent de Valence en bon ordre. Don Ferran de Carrion et don Pero marchaient en tête avec une faible escorte : ils rencontrent une avant-garde ennemie qui se replie vers le corps d'armée des infidèles : les chrétiens se mettent à les poursuivre; don Ferran, plein d'ardeur, galoppait en avant des siens, hors de vue, seul avec Pero le Muet,
Tout à coup un des fuyards, un maure d'une taille gigantesque, s'arrête, fait volte face et court sur Ferran qui tourne bride et se met à fuir à son tour.
Mais Pero le Muet fond sur le maure, le renverse, le tue, s'empare de son cheval et l'offre à don Ferran : — « Acceptez-le, dit-il, et si vous )) vous vantez de l'avoir pris à l'ennemi, je ne )) vous démentirai pas. Ce que je fais, c'est pour » l'honneur de mon Cid. Mais, à l'avenir, tâ-
(i) Il y a, ici, dans le manuscrit, une lacune que j'essaie de combler à l'aide des chroniques et des romances.
{Note de l'Abbé).
» chez de vous montrer digne d'être de sa fa- » mille. »
Tous deux rejoignent alors l'escorte et se replient sur l'armée. Ferran était tout heureux. Il allait montrant à tout le monde le cheval qu'il avait conquis, disait-il, sur un guerrier maure. Le Cid commençait à reprendre confiance. « S'il >) plaît à Dieu, disait-il, mes gendres seront » braves au champ de bataille! »
Déjà les deux armées se rapprochent. Déjà Ton entend les tambours des Maures... Beaucoup de chrétiens s'en étonnent, car ils sont nouveaux arrivés à l'armée du Cid... Les infants de Carrion voudraient bien être ailleurs ..
Le Cid appelle son cher neveu, don Pero :
« Veille bien sur mes gendres, don Diègue et « don Ferran, lui dit- il ; cela me tient au cœur. » — « Ah! mon Cid, répondit le Muet, franche- )) ment, s'occupe d'eux qui voudra! Je ne serai )) pas leur gouverneur aujourd'hui : j'ai bien )) autre chose à faire !(i)))
Pero semble avoir un peu d'humeur; avouez que c'est excusable ! Les amis les plus dévoués de don Rodrigue, les vassaux d'élite de la maison de Bivar s'efforcent de cacher à tous que les enfants de Carrion sont des lâches. Dans un premier mouvement, Pero cède à cet instinct qui le porte à couvrir la honte de Ferran Gonzalez.
Mais ensuite les mensonges impudents, lesvanteries de ce misérable dégoûtent le noble et généreux Muet. Il rougit d'en être complice, même par son silence.
Alvar Fanez n'a pas les mêmes scrupules.
Après la bataille, quand les Maures sont défaits, il dit au Cid : « Vos gendres , aujourd'hui, se » sont essayés; ils sont las de s'être battus (i).»
« Je suis content, dit mon Cid. Puisque » maintenant ils sont braves, désormais ils se )) feront estimer. » — Il parlait ainsi de bon cœur; mais ses gendres le prirent mal. Mon Cid était joyeux. Il dit encore : — « Grâces en soient )) rendues au Christ, Maître du monde! Je vois )) le jour que j'ai désiré : mes deux gendres ont » combattu sur le même champ de bataille que » moi (2). »
Lorsque la cour de mon Cid fut assemblée, il appela ses gendres : « Venez ici, mes enfants. » Chère femme, dona Chimène, et vous, mes )) filles, dona Elvire et dona Sol, embrassez-les » bien; nous avons battu les Maures et tué leur » traître de roi. Vos mariages, mes filles, vous )) feront honneur ; nous enverrons de bons mes- » sages au pays de Carrion. »
Cependant les vassaux de mon Cid se regardaient en souriant. Ils chuchotaient ensemble,
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se rappelant et se racontant les divers incidents de la bataille ; les uns étaient ici, les autres là ; mais nul ne se souvenait d'avoir vu ni Diego, ni Ferran (i).
l'outrage.
Chaque jour se découvrent des traits de vilenie et de couardise des infants de Carrion qui les exposent au mépris et aux risées de leurs compagnons. Ils n'y peuvent plus tenir; après avoir demandé l'autorisation du Cid,qui la leur accorde à regret, ils partent avec leurs femmes, sous prétexte de les conduire dans leur domaine.
En se séparant de leurs filles, mon Cid et surtout Chimène pleurèrent longtemps. Mais ils ne voulaient pas les empêcher de suivre leurs maris. Ils embrassèrent mille fois dona Elvire et dona Sol ; l'un et l'autre, ils les bénirent au moment de leur départ; et mon Cid, qui gardait encore de vagues inquiétudes, chargea Pero le Muet (2) de les accompagner jusque dans le comté de Carrion.
Dans leur voyage vers Carrion, ils traversent
(2) V. 2618. Ce n'est point Pero dans le poème, mais Fêlez Munoz. Ceci est une des hardiesses que j'essaierai de justifier... ou de faire pardonner. {Note de l'Abbé).
le domaine d'un chef maure, allié du Cid, Abengalvon, qui les reçoit avec de grands honneurs et les héberge somptueusement ; il fait aux filles du Cid ses présents d'hospitaHté et donne des chevaux magnifiques aux infants de Carrion ; il les fait escorter par deux cents cavaliers et les accompagne lui-même. Tout cela, c'était par amour pour le Cid. Les infants, voyant la splendeur de cette cour, complotèrent une trahison. « Si nous pouvions, disaient-ils entre eux, tuer )) ce maure et nous emparer de ses trésors... » Un des cavaliers du chef qui savait le roman (i) les entendit et prévint son maître. Alors le bon et brave Abengalvon vint se placer en face des infants, leur barra la route et leur dit : « Que )) vous ai-je fait, comtes de Carrion, pour que » vous complotiez ma mort? Sans le respect )) que Je porte à mon Cid, Rodrigue de Bivar, » Je ferais de vous telle Justice que le monde en » parlerait au loin. Vous ne reverriez plus Car- )) rion, et je ramènerais ses filles, veuves, au » loyal Campeador. Dona Elvire et dona Sol, » permettez- moi de vous quitter. Je ne chemine )) pas avec les traîtres. Puisse Dieu, qui est le » Maître de tout en ce monde, puisse Dieu » faire que mon Cid n'ait pas à se repentir » d'une telle alliance (2) ! »
{\) Un Moro latinado.
La nuit suivante les infants campèrent sur le penchant d'une montagne,au milieu d'une épaisse forêt de chênes, dans une clairière, auprès d'une source vive; au matin, ils firent partir d'avance toute leur troupe et restèrent seuls au camp avec leurs femmes. Ils avaient prémédité une abominable félonie (i).
« Nous allons vous outrager et vous aban- )) donner au milieu de ces âpres montagnes, )) dona Elvire et dona Sol! dit Ferran. Vous » n'aurez point de part aux terres de Carrion, )) Ces nouvelles parviendront au Cid et nous » serons vengés de l'aventure du lion. »
Alors les infants prirent en main les sangles de leurs chevaux, les sangles fortes et dures.
La plus jeune des deux sœurs, dona Sol, se mit à les supplier. — « Pour l'amour de Dieu. )) don Diègue et don Ferran ! . . . Vous avez des )) épées tranchantes que vous a données mon » père ; pour l'amour de Dieu, coupez-nous la )) tête, ne nous battez pas ! Si vous nous battez, )) vous êtes infâmes aux yeux de Maures et Ghré- » tiens, et Ton vous en demandera compte, » d'homme à homme et dans les cortès (2). »
Mais les deux lâches frappent à l'envi leurs femmes et les laissent évanouies au milieu de la forêt. Puis ils s'en vont, se félicitant, les misérables ! de s'être vengés.
Mais écoutez maintenant ce qu'avait fait don Pero le Muet. Lorsque les infants donnèrent à toute leur suite Tordre de marcher en avant et de les laisser seuls avec leurs femmes, au milieu de la forêt, Pero soupçonna quelque perfidie. Il parvint à s'écarter des autres sans qu'on s'aperçut de son départ ; il revint sur ses pas ; et rentrant seul dans la forêt, il se cacha derrière un fourré pour épier les infants de Carrion. Il les vit revenir seuls et les entendit se vanter de leur infâme prouesse. Pero courut à la clairière où ses cousines étaient restées et les trouva toutes les deux évanouies, sans mouvement et comme mortes.
Il saute de cheval, s'agenouille près d'elles, leur soulevant tour à tour la tête : il voit qu'elles respirent encore et les appelle : « Cousines! )) cousines ! Dona Elvire et dona Sol ! revenez à » vous ! )) — Elles ouvrirent les yeux. — « Cou- » rage! dit Pero ; pour l'amour de Dieu, mes » pauvres cousines, courage ! Il faut partir avant » la nuit. Dès que les infants de Carrion (Dieu » puisse les récompenser comme ils le méritent), )) dès que les infants s'apercevront de ma fuite, » ils reviendront sur leurs pas avec toute leur » bande; partons, et que Dieu nous aide, ou » nous sommes perdus ! »
Puis, les prenant l'une et l'autre, les enveloppant dans son manteau, les plaçant sur son cheval qu'il tenait par la bride, il les emmena.
pour les mettre en sûreté, dans la tour de done Urraque, près du Duero; puis il courut seul jusqu'à la ville de San Esteban où se trouvait Diègue Tellez, ancien vassal d'Alvar Fanez. Ce Diègue Tellez vint, avec une escorte, chercher les filles du Cid'. Elles furent parfaitement reçues et traitées à San Esteban, où le Cid les fit chercher pour les ramener à Valence.