‹ Études morales et littéraires: épopées et romans chevaleresquesChapitre 34 sur 49 · LE CHATIMENT · texte numérisé non relu

LE CHATIMENT

Don Rodrigue de Bivar demande justice au roi. — « Le mariage de mes filles est son œuvre, dit-il. « La conduite de mes gendres est infâme. » S'il en rejaillit sur nous quelque déshonneur, • je n'en accepte aucune part , ni petite ni » grande. L'affront tout entier est pour mon » seigneur le roi (i)! »

Les infants de Carrion comparaissent avec lui devant les cortès, à Tolède. Le Cid est arrivé la veille, mais il n'a pas dormi. Il a passé la nuit en prière dans une église. Le lendemain, il se présente à l'assemblée, accompagné d'Alvar Fanez, de Pero le Muet et de cent chevaliers d'élite.

On nomme les juges.

Les infants de Carrion étaient venus à la cour avec une bande nombreuse de partisans :

mais le roi, dans le choix des juges, les récuse tous (i) et n'accepte que des gentilshommes justes et sages.

Mon Cid se lève et dit : — « Je ne crains nul » déshonneur de l'insulte que les infants ont » faite à mes filles. C'est vous que cela regarde, » roi don Alphonse; car c'est vous qui les avez » mariées, et vous saurez bien que faire aujour- )) d'hui. Mais quand les comtes de Carrion sont » partis de Valence, je les aimais ; et je leur ai » donné deux épées, Colada et Tizon. Je les » avais gagnées bravement; et je les leur ai » données pour leur honneur et pour votre ser- » vice. Ils ont abandonné mes filles et m'ont » renié. Qu'ils me rendent mes épées puisqu'ils » ne sont plus mes gendres (2). »

Les infants de Carrion se disent entre eux :

« Nous en sommes quittes à bon compte. Ren- » dons lui ses épées ; et quant au roi, nous nous » arrangerons sans peine avec lui. » Ils mettent donc les épées dans la main du roi, leur Seigneur.

Le Cid va les prendre, baise la main de son roi, puis revient s'asseoir à son banc ; et posant les épées sur ses genoux, il les contemple long-

(1) V. 3oioet 3i36.

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temps toutes les deux : ensuite il appelle Pero le Muet et lui tend celle qu'il nommait Tizon :

« Prends-là, neveu, elle aura bon maître. » Il donne à Martin Antolinez, le brave Burgalais, l'autre épée nommée Colada (i).

Alors il se lève pour la seconde fois :

« Lorsque je mariai mes filles, dit-il, je leur )) donnai à chacune trois mille marcs d'argent. » Que les infants de Carrion me rendent leurs » dots puisqu'ils ne sont plus mes gendres (2). » Après un débat assez long, où le roi lui-même intervient en faveur du Cid, les juges lui octroient sa demande.

Alors mon Cid se lève une troisième fois. Ses yeux s'allument et son visage bronzé pâlit sous le hâle (3) :

« Croyiez-vous donc, dit-il, que j'oublierais » le plus grand sujet de plainte? Ecoutez-moi, » vous tous des cortès, et comprenez mon mal- » heur. Puis-je laisser sans défi les infants de » Carrion? Répondez, infants, répondez vous- » mêmes : vous vous êtes vengés, disiez-vous ? » Vengés, de quoi? Dites, vous ai-je fait offense, » fût-ce en plaisantant? Vous niave:^ déchiré

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