‹ Études morales et littéraires: épopées et romans chevaleresquesChapitre 35 sur 49 · OV · texte numérisé non relu

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(3) Comenzo de nuovo el Cid los ojos como de fuego

y el rostro como una gualda... R. 129 Keller.

» les fibres du cœur (i)/ Lorsque vous êtes » partis de Valence, puisque vous ne vouliez » plus de mes filles, chiens de traîtres, pourquoi » les avez vous emmenées hors de leur fief?

» Pourquoi les avez-vous battues et laissées » pour mortes, abandonnées aux bêtes sauvages, » au milieu de la forêt? Donnez-moi satisfaction » ou que la cour prononce (2). »

Don Ferran Gonzalez de Carrion, l'aîné des frères, se lève et dit : « Nous sommes, de naisn sance, les comtes de Carrion; nous devions » épouser des filles de roi. Des filles de simple » gentilhomme ne sont pas de notre rang. En » rompant notre mariage, nous avons agi selon » notre droit, nous n'avons pas mal fait, mais » bien fait ; nous nous en estimons davan- » tage (3). »

Le Cid se tourne vers son neveu Pero :

« Parle donc, baron Silencieux ! c'est te taire trop » longtemps. Parle donc, il faut bien que tu le » défies, si tu veux te battre ensuite avec lui ! »

Le Muet se lève, et dit avec effort :

« Cid, vous avez d'étranges habitudes. Tou- )) jours dans les cortès vous m'appelez le Muet...

(1) ... Descubriestes las telas del coraçon.

Belle expression passée dans la langue usuelle . — D, Quichotte^ dans sa lettre à Dulcinée, se nomme : « el llagado de las telas del corazon» (part I, ch. XXV).

(3) V. 33oo.

» On fait ce qu'on peut, vous le savez bien... Je » ne sais guères parler, moi ; mais je sais agir. » Je parlerai mal ; mais je dirai ce que j*ai à faire, » et puis, je le ferai. »

Don Pero bégaie d'abord et cherche longuement ses paroles : mais quand il commence, il ne s'arrête pas à mi-chemin. Bientôt il s'anime, et sa langue se dénoue : — « Don Ferran ! crie- » t-il, tu en as menti ! C'est toi qui es honoré de » l'alliance du Cid... Rappelle-toi la guerre de » Valence. Tu as demandé le premier coup de » la bataille; puis, voyant un cavalier maure qui » venait à toi, tu t'es sauvé. C'est moi qui tuai » le Maure; je te donnai son cheval... Jusqu'ici » je ne l'avais dit à personne : tout le monde, et » mon Cid lui-même t'ont cru vainqueur du » Maure ; et tu t'en vantais partout. Ah ! tu es » beau, toi, et tu sais parler... Langue sans » ma//?/... Et l'aventure du lion, t'en souviens-tu? » Quand le lion captif s'est détaché dans la cour » de l'alcazar, où donc étiez-vous, ton frère et » toi, pendant que nous accourions pour défendre » notre seigneur? Je te défie, lâche et traître !... » Quand votre naissance, traîtres, quand même » votre naissance serait plus noble que celle des » filles de mon Cid Campéador, fallait-il donc » les insulter? Ce sont des femmes, et vous êtes » des hommes (i)! Tu t'es aviU, déshonoré,

(i) Elias son mugeres e vos sodés varones.

Ce vers m'a causé de cruels embarras. Yaron n'est pas

25o CHAPITRE IX.

» don Ferran Gonzalez de Carrion ; et tout à » l'heure, tu le vas confesser toi-même, comme )) un lâche que tu es (i) 1 »

commode à rendre en français. Dans la langue de Cervantes varon correspond au mot latin vir. Sancho, quand Dulcinée s'est mise en sueur à vanner son grain, lui trouve une légère odeur hommasse, « un olorcillo algo hombruno w, tandis que don Quichotte se vante de descendre de Gulierre Quijada apor linea recta de varonia, de mâle en mâle.

Telle est la nuance dans le langage moderne. Mais dans le poème du Cid, le mot varon est presque synonyme du vc\oXbers, baron de la chanson de Roland; outre l'idée d'une mâle vigueur, d'une énergie virile, il renferme un sentiment vague «le noblesse, d'élite. Voyez les vers 408, 2847, 2851, 3125, 3154, 3303, 3525 etc.

Dans les romances qui se sont inspirées de notre poème, le sens n'est pas douteux : (R. 1 26 et 128. Ed. Keller) :

Poner mano in mugeres Non es de caballeria

« Mettre la main sur une femme n'est pas d'un chevalier 1 »

Cest pourquoi j'avais pensé d'abord traduire :

Elles sont femmes et vous êtes chevaliers !

Mais, comme je l'expliquerai tout à l'heure, c'eût été un anachronisme. D'ailleurs, j'aime encore mieux, somme toute, le mot tout simple du brave Muet : « ce sont des femmes et vous êtes des hommes ! » Seulement il faudrait lui donner Vaccent, {Note de l'Abbé).

Martin Antolinez défie à son tour l'autre des infants, don Diego (i).

Mais avant que les conditions du combat aient été réglées, arrivent et se présentent au roi don Alphonse des ambassadeurs qui demandent les deux filles du Cid en mariage pour les infants de Navarre et d'Aragon. Avec le consentement de leur père, le roi les leur accorde. Ces mariages nouveaux placent les filles de mon Cid plus haut que les premiers; elles ont aujourd'hui des rois d'Espagne pour descendants.

Le duel est ajourné à trois semaines et la cour se sépare. Mon Cid retourne à Valence.

Prenant congé de ses champions, il leur dit : — « Soyez fermes en champ clos, comme de » vrais barons ! » — Antohnez répondit : — « Pourquoi, nous dites vous cela ? Vous appren- » drez un jour que nous sommes tués,peut-être ; » mais vaincus, jamais (2) ».

Au terme fixé pour le combat, les champions du Cid étaient au rendez-vous : on attendit deux jours les infants de Carrion. Ils avaient tramé de surprendre et d'assassiner leurs adversaires ; mais le roi don Alphonse les gardait; ils n'osèrent

(i) Il y a un troisième défi, suivi d'un troisième duel : ils ne sont pas essentiels à l'action ; je les passe pour simplifier et pour abréger cette analyse déjà longue.

(Note de l'Abbé),

tenter le crime. Avant de combattre, ils soulevèrent des difficultés que les juges du camp et le roi refusèrent d'admettre.

Enfin, le duel a lieu.

Les juges et le roi marquent les limites du champ clos. Tous les spectateurs se retirent à six longueurs de lance au-delà ; il est convenu que celui des combattants qui sortira de Tarcne, par cela seul, sera vaincu.

On divise le champ entre les champions de manière à partager le soleil, on lire au sort les places qu'ils doivent occuper avant le combat : puis les juges se retirent, les laissant face à face.

Pero le Muet et Ferran Gonzalez fondent l'un sur l'autre. La lance de Ferran traverse l'écu de son adversaire et s'y engage ; le fer porte à faux, et la hampe se plie et se brise deux fois contre le corps de Pero, qui tient ferme sur son cheval. Sa lance, à lui, brise l'écu de Ferran et le frappe droit en pleine poitrine. L'infant avait un triple haubert de mailles, et bien lui en prit : deux doubles sont rompus, le troisième résiste, mais il s'enfonce de la largeur d'une main dans la chair avec tous les vêtements. L'infant de Carrion vomit le sang et tombe. Pero met alors l'cpée à la main ; Ferran Gonzalez reconnaît Tizon. Il n'attend pas le coup et crie : « Je suisvaincu ! » Les juges du camp lui octroient merci et Pero le laisse.

LE aD. 253

Quant à Tinfant don Diego, blessé à la tête, il fuit lâchement, poursuivi par Antolinez qui le frappe à grands coups du plat de son épée et le chasse hors de l'arène.

« Grande est la honte des infants de Carrion. A tout homme qui outrage dame honnête, puisse-t-il en arriver autant et, si possible, plus encore (i)! »

L'auteur ou le copiste du vieux poème, avant de déposer la plume, ajoute : « Ici finit l'histoire de mon Cid. Dieu veuille donner le paradis à celui qui l'a écrite! Amen. »

On ne connaît pas, on ne connaîtra probablement jamais l'auteur du Cid, le grand poète, l'homme de cœur et de génie qui a versé dans un chef-d'œuvre la noblesse et la grandeur d'âme de tout un peuple. Vanité de la gloire humaine !

lU

Après avoir terminé cette analyse des Chansons du Cid, Vabbé voulut, avant de les examiner et de les apprécier lui-même, connaître dmpression de ses amis. Il fit passer de mains en mains son manuscrit.

Le Président, qui le reçut le premier, le transmit au Commandant avec la note suivante :

Je vous signale une comparaison assez curieuse, mon cher Commandant.

Remarquez bien, mon ami, dona Sol, cette brave fille du Cid : — « Coupez nous la tête, ne nous battez pas! » — L'automne dernier, sur votre demande, nous avons acte que dans les Nibelungen, les héros adorent leur fiancée et battent un peu leur femme. D'autre part, dans le Cid^ les femmes se contentent d'être aimées, «honorées», et ne demandent point de culte; mais elles ne veulent pas être battues : elles

UN PEU DE CRITIQUE 2b 5

aimeraient mieux mourir. Ne vous y trompez pas, il y a là deux théories absolument opposées de l'amour.

Que préfèrent — et que doivent préférer les femmes, — d être adorées et battues, ou de n être ni Tun, ni l'autre ? Cet automne, dans nos réunions annuelles, je compte former, si possible, une cour d'amour à l'exemple de celles du moyen âge, une assemblée de dames, et nous lui donnerons à résoudre cette question. — Nous demanderons rapport pour et contre , mais rapport anonyme ; et vote au scrutin secret. Si nos dames disent tout ce qu'elles pensent, vous verrez, ce sera fort intéressant... Et même si, par impossible, elles n'étaient pas absolument sincères, ce serait encore très curieux.

Du reste, l'ensemble du vieux poème espagnol est splendide ! Le Cid est le chef-d'œuvre épique du moyen âge.

Le Commandant ne fut pas de ce dernier avis. Sans doute, écrivit il à la suite, il y a de belles choses dans ce poème, entre autres le mot de dona Sol... mais le Président a beau dire, j'aime beaucoup mieux Roland. Roland est bien plus un vrai soldat que le Cid. Roland se fait tuer. Le Cid n'en fait pas autant. Il n'y a rien à répliquer à cela.

L'Archiviste, en recevant le manuscrit^ mit

25b CHAPITRE X.

au bas de la note du Commandant : mais je vous demande bien pardon. Je réplique, moi, que si don Rodrigue de Bivar ne s'est pas fait tuer, ce n'est pas sa faute; il a fait, — comme vous-même. Commandant, — il a fait tout ce qu*il pouvait faire, honnêtement et raisonnablement, pour cela. Et si j'osais, je dirais que Roland, lui, S3 fait tuer comme un égoïste, voulant tout rhéroisme pour lui tout seul, et préférant sa propre gloire à l'honneur de Charlemagne et de la chrétienté tout entière. Roland est un soldat, soit; mais le Gid est vraiment un homme.

Ajrant écrit ces lignes, F Archiviste garda le manuscrit et se mit à l étudier : il resta huit jours sans donner signe de vie ; puis il adressa la lettre suivante à l'Abbé :

... Mon cher ami, je suis vraiment désolé de vous gâter un peu votre Gid... Mais l'analyse que vous en donnez est très incomplète. Il y manque l'évêque de Valence, don Jérôme, un prélat-chevalier, un émule de Turpin ; puis les deux banquiers juifs, Rachel et Vidas... En outre, vous auriez bien fait de vous rappeler que le Gid « vit à augures » c'est à dire croit aux présages tirés du vol des oiseaux, chose assez étrange pour un bon chrétien. . . Puis encore, vous mettez, il me semble un peu trop de fantaisie dans votre don Pero le Muet.... Sur ce point vous avez interprété les chroniques et le poème avec un sentiment tout moderne. A votre place, j'aurais

fait Pero, le bâtard, amoureux de sa cousine dona Sol.. . c'eût été complet.

Voilà quelques observations générales. Entrons maintenant dans certains détails :

I . Le serment du Roi, Ce fragment n'est pas dans le poème. Vous le reconstituez en puisant d'une façon très libre dans les chroniques et dans les romances, et je vous soupçonne de prendre partout ce qui vous paraît embellir votre héros. En bonne critique, il faudrait pouvoir donner d'autres raisons de votre choix.

Dans la Chronique du G*âf,en prose, on trouve une grande quantité de vers à peine altérés par le compilateur : ceux-ci, par exemple, précisément dans ce passage qui nous occupe, le Serment du roi :

Tal muerte murades como(morio)el rey don Sancho... — Villano vos mate, que non sea fijo d'algo. — De otra tierra venga, que non sea castellano.

Puissiez-vous mourir de telle mort que mourut don Sancho : qu'un vilain vous tue, et non un gentilhomme ; qu'il vienne d'une autre terre et ne soit pas Castillan.

Et, dans le second serment, la même imprécation répétée en variant les assonnances :

Villano vos mate, ca fijo d'algo non. — De otra tierra venga, que non de Léon.

Mais voici un passage très caractéristique.

Vous vous êtes gardé, mon cher ami, de le mettre

dans votre Cid. Après la scène du serment, le roi dit à don Rodrigue :

Varon Ruy Diaz, Porque me afincades tanto? — Ca hoy me juramentastes e cras beserades la mi mano. — Respondio el Cid : como me fizieredes el algo , — ca en otra tierra sueldo dan al fijo d'algo ; — e ansi faran a mi, quien mi quesiere por vassalo.

Baron Ruy Diaz, pourquoi me pressez-vous tant? Aujourd'hui vous m'imposez le serment et demain vous me baiserez la main. — Le Cid répondit : cela dépend du bien que vous me ferez ; car dans les autres pays on donne une solde aux gentilshommes. Ainsi me traitera quiconque me voudra pour vassal.

N'y a-t-il pas quelque raison de supposer que le compilateur emprunte ces passages aux feuilles perdues de notre poème? Pourquoi les avez-vous négligés? Ils auraient mis en relief un côté positif et pratique du caractère de votre héros, mon cher Abbé.

Je me demande encore pourquoi vous donnez, dans la scène du serment, un rôle odieux à Pero Anzurez. Où avez-vous pris cela ? Ce Pierre Anzurez était, je pense, un très brave homme.

2. La première journée dexil. Vous suivez assez exactement le poème. Cependant, vous faites deux corrections arbitraires.

Voici la première : en décrivant l'entrée du Cid à Burgos, vous parlez des c. rues vides et silencieuses. » Il semble que les bourgeois s'en-

ferment dans leurs maisons ; or le texte dit précisément le contraire,

Exien lo ver mugeres e varones (i), femmes et maris sortent pour le voir.

Et voici la seconde : ce n'est pas aux portes de Burgos, sur la grève, au bord de la rivière Arlanzon, que le Cid a campé, comme vous le dites, mais à trois lieues et demie de là, sur le champ dé manœuvre de la ville d' Arlanzon (2). Vous me direz que c'est peu de chose. Je vous* répondrai : vous n'en savez rien. Il faut toujours être scrupuleux dans la constatation des faits. On ne sait jamais d'avance tout ce qui peut sortir d'un fait ou d'un texte.

Je m'en tiendrai là pour aujourd'hui, l'Abbé. J'ai beaucoup d'autres observations à vous faire. Permettez-moi, je vous prie, de garder votre manuscrit, afin de l'éplucher à mon aise.

L'Abbé répondit à F Archiviste :

... Quant au prélat-chevalier don Jérôme, aux banquiers juifs, à la science des augures cultivée par le Cid, je l'avoue; dans une certaine mesure, vous avez raison : si je n'en parle point dans mon analyse, mon principal motif est la crainte de gâter l'impression d'ensemble par ce qui nous paraît, à nous, de véritables disson-

(2) V. 55 et 56.

nances, bien que les hommes du XII« siècle en aient jugé autrement.

Puisqu'il faut avaler ce calice, exécutons-nous tout de suite.

Plusieurs traits de F'évéque de Valence don Jérôme semblent empruntés à l'archevêque Turpin de Roland, Ce qui n'empêche pas le type de prélat-guerrier d'être vrai, en Espagne comme en France.

Cet évêque don Jérôme, ce tonsuré (i) se joint un jour à Tarmée du Cid. Il arrive de je ne sais quelle région mystérieuse de l'Orient (2), et vient en Espagne pour tuer des Maures, afin de se réjouir l'âme et d'honorer l'ordre dont il fait partie. C'est un chevalier; il porte des armoiries et blasonne d'une crosse le pennon de sa lance (3). De même que Turpin, don Jérôme est aussi vaillant que lettré (4). Comme l'évêque de la chanson de Roland, il absout les guerriers qui vont combattre et leur promet le paradis s'ils meurent sur le champ de bataille (5) ; il demande, comme récompense de ses bons services d'évêque, le premier coup de la bataille (6) et se conduit en héros.

(1) Cid V. 1288 : coronado, Roland V. i563 : curune\

(2) Le vrai don Jérôme était un moine de Cluni.

(3) Armas de senal V. 2375 — Escuz de conoisances. Ch, de R. V. 3090.

(4) Cid 1290. Roi. 2242.

(5) Cid 1703 ss. Roi. 11 33 ss.

(6) Cid 1709 ss. Roi. 1748.

Je conviens aussi que le Cid observe le vol des oiseaux, consulte les augures, dans les circonstances les plus graves de la vie (i). C'est un trait historique du Cid réel. Le poète ne voit aucun mal dans cette superstition païenne. Son héros n'en est pas moins, à ses yeux, un parfait chrétien. C'est une des preuves de l'ancienneté de notre poème.

Passons à l'histoire du prêt sur gage obtenu de ces deux banquiers juifs associés dont la situation paraît non seulement paisible, mais honorée. Alvar Fanez les nomme ses chers amis.

C'est qu'en effet, dans l'Espagne chrétienne de cette époque, les juifs n'ont pas été persécutés. Il n'y a point contre eux d'explosions de haine populaire. Ils peuvent posséder des biens de ville et de campagne. Parfois des chrétiens s'associent avec eux pour faire le commerce. Alphonse VII, surnommé l'Empereur, octroie, le II mars ii52, aux familles juives qui « peuplent )) Sahagun, les fueros concédés par son aieul Alphonse VI (le roi du Cid) aux juifs de Léon (2).

Dans cet emprunt contracté par le Cid, avouons qu'il ne donne en gage que deux coffres pleins de sable. Ajoutons qu'Antolinez met à

(3) V. La ruine de l'Espagne gothique, par J.Tailhand, S. J. Revue des questions historiques, avril 1882.

profit les calomnies dont le Cid a été l'objet, et pour faciliter l'emprunt, laisse croire aux juifs que le loyal Campéador (pauvre comme Job en ce moment), est obligé de cacher ses richesses, pour avoir gardé quelque chose de la part du roi dans le butin pris sur l'ennemi. Cela n'est pas héroïque : mais don Rodrigue l'ignore. Il est encore vrai que le poète des chansons du Cid ne nous dit pas — comme les chroniques et les romances — que Rodrigue, avec le sable, avait mis dans les coffres « l'or de sa parole » et que la dette fut largement payée.

Il faut bien reconnaître qu'on fait attendre les créanciers. Lorsque le lieutenant du Cid, Alvar Fanez Minaya, revient en Castille,Rachel et Vidas tombent à ses genoux. — « Le Cid nous a ruinés ! » Qu'il nous rende au moins le capital; nous lui » abandonnons les intérêts. » — « J'en parlerai » au Cid, répond Minaya, si Dieu me ramène » à Valence ; soyez en sûrs, il vous tiendra géné- » reusement compte de ce que vous avez fait » pour lui (i)! »

Mais dans toute cette afïaire, la part du Campéador est bien petite. La négociation tout entière est conduite par son intendant ; le Cid ne se résigne à l'emploi de la ruse qu'à regret et contraint par la nécessité : « Que Dieu et tous » ses saints m'en soient témoins, » dit-il, « je ne

» puis faire autrement, et je le fais malgré » moi(i). »

Est-ce là le ton d'un homme qui a l'intention de faire faillite et qui se félicite de jouer un bon tour à ses créanciers?

Les cantares del Cid nous sont parvenues fort mutilées; un copiste n'a-t-il pas, volontairement ou par mégarde, omis un passage où le Cid s'acquittait envers les juifs? Tous les auteurs de romances nous affirment qu'il a largement et généreusement payé sa dette.

Et don Pero? Vous me raillez cruellement, mon cher Archiviste. « A votre place, j'aurais fait Pierre le Muet amoureux de sa cousine... » Eh bien, je vous le dirai naïvement, j'y ai pensé. Que cet aveu vous désarme ! Le Cid redevient fort à la mode. Il y aurait à faire une jolie nouvelle ou bien un petit poème dont ce brave Muet serait le héros. J'aurais grandi son dévouement en y joignant un grand sacrifice. C'eût été moderne... Je le veux bien. Mais eût-ce été plus moderne et n'eût-ce pas été tout aussi légitime que de prendre, dans les romances les plus sauvages ce qu'il y a de plus féroce, et de grandir encore cette férocité, comme le fait, par exemple, M, Leconte de Lisle, dans la Tête du comte (2) :

(1) V. 94 et 95.

(2) Poèmes tragiques.

Don Diego, sur la table abondamment servie.

Songe, accoudé, muet, le front contre le poing. Pleurant sa flétrissure et l'honneur de sa vie...

Rodrigue entre tout-à-coup, lui apportant la tête du comte,

Et la pose en un plat devant le vieux guerrier. Le sang coule et la nappe en est rouge...

. . Diego murmure une oraison Et tous deux s'asseyant côte à côte à la table Graves et satisfaits mangent la venaison Et regardent saigner la tête lamentable.

Or dans le texte du romance, il n'est pas question de cet atroce repas. (1)

Notez que les romances, à part quelques unes des plus anciennes peut-être, sont déjà des remaniements, des surcharges de la vieille poésie spontanée. Je vous en donnerai tout à Theure un exemple curieux. En imitant cette imitation, en la surchargeant encore, on s'éloigne de plus en plus de la source.

Voici maintenant « la Ximena » :

Pour tout clore, il advient que trente fidalgos Entrent, de deuil vêtus, et par deux rangs égaux. La Ximena Gomez marche au centre. Elle pleure Son père mort, pour qui la vengeance est un leurre. La sombre cape enclôt, de plis raides et longs, Son beau corps alangui, de l'épaule aux talons ;

(1) Romancero del Cid, édit. Keller, 6.

Et, de l'ombre que fait la coiffe, et qu'il éclaire Sort comme un feu d'amour, d'angoisse et de colère. Devant la chaise haute, en son chagrin cuisant Elle heurte aux carreaux ses deux genoux,disant:..(i)

Les vers sont très beaux, soit ; mais ils sont très modernes et nullement barbares.

S'imagine-t-on ressusciter une époque en disant Jidalgo pour hidalgo, Hernan pour Fernan?

Le pittoresque à outrance, les mètres savants, les rimes opulentes, tous ces raffinements d*un art curieux et difficile n'ont rien de commun, soit avec le vers cassé en deux par la césure et largement assonnancé, soit avec la passion naïve et l'énergique brièveté du poema del Cid et des plus vieux romances.

M. Leconte de Lisle cherche à nous étonner.

Si j'osais, je dirais à nous épater. Il nous montre un Cid coupeur de têtes, que la vue du sang met en appétit, un Cid orgueilleux, taciturne et

(i) M. Leconte de Lisle fait une mosaïque, empruntant à des romances divers, pour les développer, les traits qui lui plaisent le plus :

Arrastrando luengos lutos

Entraron treinta fidalgos

Escuderos de Jimena (R. 12, Ed. Keller).

Cubierta toda de luto Tocas de negro cendale La rodillas por el suelo Comenzara de fablare ^R. 10).

féroce, dédaignant de rendre hommage à son roi, un Cid meurtrier et non duelliste, brisant le crâne à qui Tinsulte, à l'instant même, et sans appel ni défi (i)!

Franchement, n'est-il pas aussi légitime d'adoucir et de moderniser un peu le moyen âge, que d'en exagérer à plaisir les côtés odieux, sous prétexte « d'évocation lointaine et barbare? » D'ailleurs, se croire d'autant plus « fort » qu'on est plus inhumain, n'est-ce pas bien moderne aussi?

Casimir Delavigne « évoquait » jadis un autre Cid, au moins aussi conforme aux sources et surtout aux sources les plus anciennes.

Oserai-je le dire ? Ne le répétez à personne. Je préfère (non pas assurément pour la puissance du style, mais pour la façon de comprendre le Cid), je préfère Casimir Delavigne à Leconte de Lisle.

Il n'y a rien dans le Romancero que je place au-dessus de cette admirable charité du Cid relevant de la honte un homme qui se croyait à jamais déshonoré et faisant un héros de celui dont le mépris de ses compagnons d'armes allait faire, pour toute sa vie, un misérable et un lâche.

Le Cid a pris par la main, sans mépris et sans colère, le jeune Martin Pelaez qui venait de fuir dans la bataille ;

(i) L*accldent de Don Inigo. Comp. Romancero, éd. Kell. 7.

TJN PEU DE CRITIQ.UE. 267

et pour mieux le reprendre, il l'a fait asseoir à sa table, seul à seul, et lui parle doucement, avec une tendre amitié... (1).

Casimir Delavigne, je le sais, a gâté cette donnée si grande et si simple en y mêlant une intrigue d'amour invraisemblable et déplacée; mais je lui sais gré pourtant de l'avoir choisie pour sujet d'un drame (2).

J'avouerai même que je ne le trouve point trop malheureux dans son audace, quand il tente d'insérer, à la mode espagnole, un romance de tournure archaïque dans la trame de ses alexandrins.

Les Espagnols de la belle et grande époque littéraire ont la religion des souvenirs. De même que la Grèce au temps d'Eschyle, l'Espagne au temps de Lope avait le don précieux de tirer de son propre sein, de ses épopées nationales, une matière tragique féconde et vraiment populaire. Le Cid, Bernard del Carpio, les sept infants de Lara, Mudarra le bâtard prennent le peuple Espagnol tout entier par les entrailles : de père en fils, il sait par cœur le romancero : ces courts poèmes sur des traditions connues de tous, ces vers aux assonnances éclatantes, martelées dans la mémoire par un rythme saccadé, ce sont les titres de gloire des aïeux, qu'il

(1) Romancero, éd. Keller, 91.

(2) Dans Lajille du Cid.

faut transmettre aux descendants : c'est un trésor national et populaire, inaliénable et sacré. Cest la Bible de l'honneur espagnol : y changer un mot serait un crime.

Un poète du XVIF siècle, G. de Castro, par exemple, peut essayer d'accroître encore la gloire du Cid. Mais s'il touche aux romances , il doit les prendre tels qu'ils sont. Plus ils sont anciens et frustes, plus le peuple aime à les entendre, à les revoir enchâssés dans de beaux vers modernes, comme de vieux joyaux de famille sertis dans le brocart d'un manteau d'empereur : ils attestent la noblesse antique de l'héroïsme castillan.

Voilà pourquoi, dans la monotonie de ses alexandrins, Casimir Delavigne a jeté des couplets en décasyllabes d'un style volontairement disparate.

C'est la lettre d'Alvar Fanez Minaya,le lieutenant et le meilleur ami du Cid, rendant compte de sa mission, lorsqu'il est allé demander au roi de Castille des soldats pour défendre Valence :

Quand devant son trône il m'a vu paraître :

Que veut un ingrat? m'a crié ton maître.

J'ai dit : cet ingrat vous offre aujourd'hui Les forts et châteaux conquis par sa lance ; Il vous offre aussi les clefs de Valence Où mille dangers vont fondre sur lui.

S'il les brave seul... l'ingrat, c'est vous, sire! Nul n'a fait assez pour vous l'oser dire ; Le Cid l'aurait pu : partant je le puis.

Où le Cid n'est pas, c'est moi qui le suis.

X)N PEU DE CRITIQUE. iGq

Je ne sais quel duc, pendant Tambassade,

Murmurait ton nom d'un air de bravade.

Pour lui faire au cœur rentrer son dédain.

J'enfonçai, du poing, à double reprise.

Mon casque d'acier sur ma tête grise

Et je dis tout haut à ce baladin :

Qui parle du Cid se taise, ou demeure

Pour bien averti que je veux, sur l'heure

Châtier sa langue, et que je le pais :

Où le Cid n'est pas, c'est moi qui le suis! (i).

Pardonnez-moi cette longue digression. P.evenons à Pero le Muet. J'ai commencé par avouer mon crime. J'ai puisé très librement, arbitrairement si vous voulez, un peu partout, les traits de mon héros. Il y a là même un fait contraire au texte du poème. Cest grave, comme vous vovez.

Dans la seconde chanson du Cid, ce n'est pas Pero Bermuez, c'est un autre neveu du Cid, Fêlez Munoz, qui secourt dona Elvire et dona Sol abandonnées par leurs maris. Mais (voici mon excuse) sur ce point, la plus grande confusion règne dans les sources poétiques... Tantôt c'est Fêlez Munoz, tantôt c'est Ordono, tantôt c'est Alvar Fanez; seulement il y a une tendance, bien naturelle, à réunir pour les attribuer à un même personnage trois aventures ': le secours donné aux filles du Cid, le combat victorieux contre le Maure qui avait mis en fuite

(3^ V. Romancero, éd. Keller, R. 94.

270 CHAl»ITRE X,

don Ferran de Carricn (i), et le défi qui lui est porté dans les Certes (2).

Or, ces deux dernières aventures, dans le poème, sont à Pero. Voilà pourquoi j'ai cru pouvoir lui restituer la première.

Si cela vous déplaît, cher Archiviste, je vous autorise pleinement à n'y voir qu'une fantaisie littéraire. Veuillez ne pas l'oublier : je ne vous ai jamais promis une exactitude matérielle scrupuleuse dans mes analyses... mais, chaque fois que je m'écarte du texte, je vous en avertis loyalement (p. 238 et 241).

Passons maintenant à vos critiques de détail. D'abord le Serment du Roi (3).

Je pense que cette scène, le Serment du roi, se trouvait dans la partie perdue de notre poème et qu'elle en était le début. Elle entre parfaitement dans le cadre et dans l'unité de la première chanson de geste, qui a pour sujet Vexil du Cid, Or, d'après toutes les sources, historiques et légendaires, ce serment imposé au roi fut l'origine de la disgrâce où tomba le héros (4).

(1) Page 238 de ce livre.

(2) Page 248 id.

(3) Page 206 id.

(4) Castellani... juramentum exegcrunt... sed cum nemo vellet ab eo recipere juramentum, ad recipiendum se obtulit solus Rodericus Campiator. Unde et postea, licet strenuus, non fuit in ejus oculis graciosus. (Rodrigue de

VN PEO DE CRmOUÈ, 27 1

Les sources poétiques dont je me suis servi pour compléter le récit des chansons du Cid et pour essayer de restaurer le vieux poème dans la mesure du possible, sont les suivantes ;

I. La Chronique générale, que l'on peut appeler aussi ï Histoire d'Espagne (i). C'est par ce dernier nom que nous la désignerons désormais, pour éviter la répétition trop fréquente du mot Chronique. Elle a été composée par l'ordre d'Alphonse X, le Savant (el Sabio); et peut-être, au moins en partie, par lui-même. Elle appartient à la seconde moitié du Xllie siècle.

Un des érudits qui connaissent le mieux l'Espagne du moyen âge constate que dans cette histoire « l'auteur a souvent fait usage de vieux » poèmes espagnols, absolument comme l'a fait » Tite-Live, et quelquefois il ne s'est pas donné » la peine de faire disparaître la mesure ou les )) assonances. On y trouve les esquisses d'une )) foule de poèmes épiques que, sans lui, nous » ne connaîtrions pas du tout (2). »

Tolède.) — Cum nullus esset, qui juramentum a rege auderet accipere, ... Rodericus Didaci, strenuus miles, juramentum accepit. Quapropter rex Adefondus semper habuit eum exosum. (Lucas de Tuy.)

(1) V. Amador de los Rios, historia critica de la litt. espanola, t. III p. 565 et ss.

(2) Dozy, Recherches sur l'histoire et la littérature de VEspagne pendant le moyen âge, t. II, p. 3o et 3i- (Leyde 1881).

Parfois, du reste, il s'interrompt par une allusion à ces sources : « Algunos dicen en sus cantares de gesta... » « Il y en qui disent dans leurs chansons de geste...»

Alphonse X avait une admiration particulière pour ces vieux poèmes. Dans les Siete Partidas, qui sont à la fois un code et une sorte de traité de philosophie sociale, il regrette le temps où les chevaliers prenaient plaisir à ces cantares héroïques et ne permettaient aux jongleurs de réciter devant eux que des chansons de geste, ou du moins des vers où Ton célébrait les exploits des héros (i).

2. La Chronique du Cid. Ce n'est autre chose, d'après Dozy (et je pense bien qu'il a raison), ce n'est autre chose que la partie correspondante de V Histoire d'Espagne, augmentée de quelques traits nouveaux empruntés aux poèmes populaires et retouchée, refondue, sans aucune intelligence, par quelque ignorant du XV® ou tout au plus de la fin du X1V« siècle, puis retouchée et refondue pour une seconde fois, au commencement du XVie siècle, par l'éditeur Jean de Velorado.

Les changements faits à V histoire df Espagne^ selon M. Dozy, sont « tous, sans exception, très malheureux et souvent ridicules (2). »

(1) Part: II. fit. XXI, leyXX.

(2) Dozy, Op. cit., t. II, p. 48.

3. La Chronique rimée. Cest une compilation d'éléments hétérogènes et parfois contradictoires appartenant à des époques différentes, où se trouvent des passages d'une date certainement postérieure à celle du poème (i).

4. Les Romances du Cid, qui sont de petits poèmes séparés, généralement très courts, de dates différentes, incertaines, s'échelonnant jusqu'au XVie et même jusqu'au XVI l« siècle, du reste mettant en œuvre les mêmes traditions légendaires que les sources précédentes.

Ces romances ont progressivement remplacé les chansons de geste et les ont effacées de la mémoire populaire.

Ceci posé, mon cher Archiviste, l'intervention de Pierre Anzurez dans le Serment est un emprunt que j'ai fait aux Romances. J'ai eu tort peut-être; mais voici mon excuse : le contraste entre le Cid et ce conseiller du roi m'a tenté. Ce Pierre Anzurez était un excellent vassal ; mais n'avait-il pas la conscience un peu large quand il s'agissait de servir son seigneur ? Nous aurons peut-être l'occasion d'en reparler.

J'ai pris tout le reste de la scène dans Vhistoire d'Espagne du roi don Alphonse le Sage.

J'aurais dû puiser ailleurs, d'après vous.

(1) J'avoue que le plaidoyer, très ingénieux, de D. José Amador de los Rios en faveur de la « Leyenda de las mocedades de Rodrigo» ne m'a pas convaincu.

Vous me citez un passage de la Chronique du Cîd où se trouvent des assonances, et vous me dites : c'est donc un fragment du poema del Cid.

Je puis faire exactement le même usagé et tirer la même conclusion du passage correspondant de Vhistoire d Espagne ; non pas il est vrai d'après l'édition de Florian d'Ocampo, donnée en 1541, (sans doute l'éditeur a quelque peu dérîmé la prose du Roi Savant) mais d'après le manuscrit que cite don José Amador de los Rios dans son histoire littéraire :

... El Cid dixo otra vez : don Alfon — Por la muerte de don Sancho, venides me vos jurar — ^Que nol' conseiastes, nin r mandastes vos matar. — Si mentira vos jurastes, mateos (un vuestro) vassalo a trayçion — como mato vellido Dolfo al rey don Sancho mio sennor. — El rey respondiol' : amen, cambiogele la color(i).

Le Cid redit une seconde fois : Don Alphonse, vous jurez, quant à la mort de mon seigneur don Sanche, que vous ne l'avez ni conseillée, ni commandée : et si votre serment est faux, puissiez-vous être tué par un de vos vassaux, en trahison, comme le roi don Sanche, mon seigneur, fut tué par Vellido Dolfo. Le roi répondit : Amen, mais il changea de couleur.

Vous le voyez, sur ce point mon raisonnement est aussi fort, au moins, que le vôtre. Vous

(1) Manuscrit j. X. 4 de la biblioth. de l'Escurial, cité par Amador de los Rios, Hist, critic, de la litt, esp., t. III, p. 71. (part. II, cap. II.)

allez me dire peut-être : où donc ont été pris les vers dont on retrouve les traces dans la Chronique du Cid? La question pourrait être embarrassante, s'il n'avait jamais existé sur le Cid d'autres vers assonnancés que ceux de notre poème. Mais il en existait, comme le dit M. Dozy,((une foule, • dont la plus grande part sont perdus.

Je vais vous citer un exemple des erreurs que peut produire une conclusion précipitée :

Don Andres Bello, dans son édition du Cid (r suppose que le récit du mariage avec Chimène, la Chimène légendaire (2), fille du comte deGormas, faisait partie de notre poème. Cela m'étonnait; je regarde notre poème comme antérieur à la formation de cette légende; dans un cycle de légendes poétiques, les enfances (las mocedades) du héros arrivent ordinairement en dernier lieu.

Voici le raisonnement d' Andres Bello : c'est le vôtre, mon cher Archiviste. Il a trouvé dans la Chronique du Cid le vœu suivant que fait Rodrigue au moment de son mariage :

(1) Poema del Cid. — Œuvrer complètes, t. II, p. 65. — Santiago (Chili) 1881. Edition très intéressante d'ailleurs, où l'auteur fait preuve de goût et de sagacité. Mais il n'avait à sa disposition que des instruments d'étude très incomplets.

(2) La Chimène véritable était fille de Diego, comte d'Oviedo; elle était cousine germaine du roi Alphonse VI du chef de leur aïeul commun, Alphonse V. (Dozy, op, cit. t. II. p. 56.)

Que nunca se viese con alla en yerno nin en poblado, — Fasta que vinciese cinco lides en campo.

Ce sont en effet bien des vers, mais il est inutile de supposer qu'ils ont été pris dans le poème du Cid, attendu qu'ils se trouvent à peu près textuellement dans la chronique rimée :

Nin me vea con ella nin en yermo nin en poblado Ffasta que vensa cinco lides en buena iid in campo (1).

Et que je ne me verrai avec elle, ni en pays désert, ni en pays habité, avant d'avoir gagné cinq bonnes victoires en champ de bataille.

Il me semble résulter de tout ceci, mon cher Archiviste, que vous n'avez aucun droit de m'imposer, pour vaon poema del Cid, les débris de vers que vous trouvez dans les chroniques, attendu qu'ils peuvent être pris ailleurs ; et j'espère vous montrer, moi, que j'ai des raisons plausibles de ne point laisser imputera mon Cid, celui du poème, les sentiments chevaleresques « pratiques et positifs » qu'il vous plaît de lui prêter.

(1) Chronique rimée, édit. du Cid de Damas-Hinard, v. 421 et 422.

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