‹ Études morales et littéraires: épopées et romans chevaleresquesChapitre 38 sur 49 · LE CID ET ROLAND · texte numérisé non relu

LE CID ET ROLAND

Suite du manuscrit de CAbbé,

II y a beaucoup de rapports entre le Cid et la chanson de Roland; mais c'est une ressemblance toute extérieure et qui n'entame en rien la forte originalité du poème espagnol. De part et d'autre, on trouve comme éléments principaux d'intérêt, la religion, la guerre, une cour féodale, un combat judiciaire, le châtiment d'une trahison. Le costume, les exercices, les armes sont les mêmes. La langue du Cid reproduit les images, les formes et souvent jusqu'aux idiotismes de celle de Roland.

Mais l'esprit du poème espagnol ne ressemble guères à celui du poème français. Ce sont comme deux vases à peu près semblables de forme et de couleur, mais contenant des liqueurs absolument différentes.

Dans le Roland ce n'est pas seulement le lan-

gage, c'est la pensée qui est barbare en même temps que grandiose. L'auteur (si Ton peut s'exprimer ainsi quand on parle d'une épopée vraiment naturelle et spontanée, d'une œuvre inspirée par les sentiments et les croyances de toute une race,) l'auteur est un barbare de génie. Il est ignorant, naif et crédule ; mais il est vraiment poète.

L'auteur du Cid est un esprit cultivé. Il a marqué son œuvre d'une empreinte personnelle. Il est historien autant que poète. Il invente ou reproduit des fictions ; mais il le fait, je crois, à dessein, poursuivant, au dessus des réalités de son temps, un idéal plus élevé, et faisant tout concourir, avec une intelligence rare, au but qu'il se propose.

La vérité du dialogue et des caractères, la peinture animée des coutumes et des mœurs, la vraisemblance des événements, la précision des détails, la simplicité grave du ton, qui est plutôt celui de l'histoire que celui de l'épopée, ont trompé Sismondi, Bouterweck, Southey, Damas-Hinard et bien d'autres.

Lorsque nous comparons le Cid et Roland, la première différence qui nous frappe, c'est la dureté des mœurs, la férocité, l'intolérance d'un côté; l'humanité, la charité, la douceur, au moins relative, de l'autre.

Le Cid traite les vaincus avec une admirable

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humanité, qu'ils soient maures ou chrétiens.

Souvent il met en liberté, sans rançon, une partie de ses prisonniers ; parfois même il leur donne des frais de route pour les rapatrier ; et quand il a conquis un pays infidèle, il le gouverne avec tant de bonté, que les maures le préfèrent à leurs anciens maîtres. Les ennemis le craignent, le haïssent avant la défaite : mais dès qu'on a connu son pouvoir, on l'aime ; et quand il abandonne une ville conquise, maures et mauresques le pleurent et le bénissent à son départ (i).

Il en faut convenir, le Cid historique ne paraît guères avoir mérité ces éloges. Mais il s'agit ici des sentiments du poètd et non de ce que fut en réalité son héros.

L'humanité envers les infidèles n'empêche pas le sentiment religieux d'être aussi vif dans le Cid que dans la Chanson de Roland. Chimène prie longuement pour son mari ; don Rodrigue combat pour la chrétienté ; il a pleine confiance en Dieu, et l'invoque dans la mêlée; son cri de guerre est : Saint-Jacques ! il entend la messe, avec ses guerriers aussi souvent que possible. Ils se confessent et communient avant la bataille. Dans la première nuit passée sur le sol étranger, l'ange Gabriel apparaît en songe à

Rodrigue (i) pour le consoler et l'encourager dans son exil.

Le poète du Cid est donc un chrétien plein de ferveur; mais, à ses yeux, les maures n'en sont pas moins des hommes; on fait avec eux des traités, qu'on respecte de part et d'autre; entre eux et les chrétiens, il y a des sentiments et des idées communes. Les uns et les autres croient en un seul Dieu et l'invoquent; Us suivent les uns et les autres les lois du même honneur. Abengalvon, le chef maure, est tout à fait un galant homme (2); le Cid et lui sont liés d'une véritable amitié. L'un et l'autre, ils comprennent la loyauté de la même façon ; ils ont l'un en l'autre une confiance entière.

L'auteur du Cid connaît bien les Maures.

Peut-être les a-t-il combattus. Mais il ne les hait point.

L'auteur du Roland déteste, abhorre tous les infidèles sans distinction ; mais il ne les connaît pas le moins du monde.

A ses yeux, les Sarrasins sont à peine des hommes, ci:sl\a geril diabolique, \agenl averse.

Ils servent Mahomet: ils invoquent Apollon, le dieu félon, et Tervagant. L'enchanteur Signorel est conduit en enfer parla magie de /w^j'/er.

(2) Î67G. E! moro Auengaluon mucho era buen barra-

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On sait comment Charlemagne, dans le Roland, traite les païens vaincus. Dès qu'une ville est prise, on réunit la population tout entière dans les temples ; on la somme de se convertir. Ceux qui résistent sont décapités, pendus ou brûlés vifs (i).

La férocité de mœurs éclate peut-être davantage encore dans le jugement de Ganelon. Avant d'être jugé, l'accusé, livré à la valetaille, subit mille outrages ; et cependant, il sera bien près d'être absous; sa race étant puissante, redoutable, personne d'abord n'ose le « juger ». Enfin grâce au courage de Thierry, le combat judiciaire lui ayant donné tort, Ganelon est écartelé. Soit ; c'est un traître. Mais les trente parents qui l'ont cautionné, qui ne sont pour rien dans la trahison sont mis à mort : et cet abominable massacre à froid est conté par le trouvère comme la chose la plus naturelle du monde ; et notez que, s'ils n'avaient pas soutenu leur parent dans sa querelle, ils n'eussent pas été gens d'honneur.

Je ne veux pas comparer les gendres du Cid à Ganelon. Ils sont plus vils ; mais leur crime est moins grand. Cependant, je ne crois pas que l'auteur du Roland leur eût fait grâce de la vie. L'auteur du Cid pense que la honte suffit à" les punir.

(1) V. p. 118 de ce livre.

SfgO CHAPITRE XI.

L'ignorance du poète de Roland est étonnante. Les marches de ses armées supposent mieux que les bottes de sept lieues. Sa géographie est fantastique : c'est la terre de Montnigre, où le soleil ne luit point ; il n y pleut jamais ; on prétend que c'est la demeure des diables. Les gens de Mycènes sont couverts de soies comme des porcs ; les gens d'Ociant, la déserte, n'ont pas d'armure, parce qu'ils ont la peau dure comme du fer, etc.

Dans le Roland, il y a peu d'art militaire. On a deux ou trois réserves. Le premier corps d'armée battu, on fait donner le second. On se rencontre, et l'on frappe à tour de bras : voilà toute la stratégie et toute la tactique.

Dans le Cid, au contraire, les marches et les manœuvres sont parfaitement expliquées : on connaît le pays, on choisit le terrain, on surprend Tennemi ; parfois on le coupe, souvent on le tourne; on envoie au loin des éclaireurs; en fait des razzias, on se disperse pour trouver de quoi vivre, on se réunit pour combattre, on feint la retraite pour attirer l'ennemi dans un piège.

Dans le Roland, point d'autres personnages que des hommes de guerre. Si le mot bourgeois n'était prononcé à propos de la ville de Sarragosse, on pourrait supposer que dans l'imagination du vieux poète il n'existe pas d'autres gens au monde que des chevaliers.

Le Cid est bien une épopée militaire ; mais

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on y voit la ville de Burgos avec sa bourgeoisie, la famille du Cid, ses vassaux qui lui forment une cour, le mariage de ses filles, la hiérarchie de la noblesse avec ses variétés, ses rivalités, ses partis ; la défaveur des mésalliances ; l'union temporaire, sorte de. mariage inférieur, défendu par l'Eglise, réglé et toléré plutôt qu'autorisé par la loi entre personnes de rang différent : la Velada et la Barragana ( i ) ; le divorce étonnamment facile et le second mariage de dona Elvire et dona Sol, qui pourtant étaient des veladas (2); la fonction utile et méprisée des juifs; la raison sociale don Rachel et Vidas ^ ces deux banquiers tellement inséparables qu'on ne leur donne qu'un

(1) V. Sitîte Partidas, III, Lei 85. — Barraganas defiende santa Eglesia que non tenga ningunt cristiano, porque viven con ellas in pecado mortal. Pero los antiguos que ficieron las ieyes consintieron que algunos las podiesen haber sin pena temporal, porque lovieron que era menos mal de haber una que muchas et porque los tijos que nasciesen délias fuesen mas ciertos.

(2) Vers la fin du xi® siècle, commence à se répandre en Espagne, comme une contagion, la détestable coutume de répudier sa femme pour les prétextes les plus frivoles, et d'en épouser une autre. Cet abus vint des princes; ils avaient pris l'habitude, pour terminer les guerres de famille, de sceller leurs alliances passagères par des mariages. S'ils venaient ensuite à se brouiller avec le père, ou tout simplement s'ils se fatiguaient de leur femme, la parenté leur donnait un prétexte pour annuler le mariage. (D. Vicente de la Fuente, Histor. ecles. de la Espana, t. III, p. 350).

titre à eux deux : en un mot, des tableaux variés et vrais de toute la vie des Castillans au commencement du XIP siècle.

En somme, le poème du Cid est moins grandiose peut-être que la Chanson de Roland :

mais il est moins barbare en même temps que plus réel, plus vivant, plus humain, d'une émotion plus directeriient accessible aux hommes de tous les temps.

La Chanson de Roland, le c}xle de Charlemagne, la matière de France^ s'est répandue par toute l'Europe, et Ton en retrouve l'écho dans toutes les littératures.

La matière du Cid n'a pas eu la même fortune.

C'est que dans la seconde moitié du XP siècle, nous l'avons dit, la chanson de Roland répondait aux sentiments, exprimait l'idéal de l'Europe féodale presque toute entière : une aspiration ardente vers l'unité ou du moins l'union des nations chrétiennes, mêlée partout à des souvenirs confus, mais vifs encore de l'empire de Charlemagne; puis, l'enthousiasme religieux et guerrier qui a produit les croisades

Mais pourquoi le Cid, ce type admirable du bon sens chrétien, est-il resté propre à l'Espagne; pourquoi n'a-t-il pas été adopté par l'Europe entière?

Il y a, je pense, bien des raisons qui tiennent

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à la linguistique, à la géographie, à l'histoire politique : mais le motif principal, n*est ce pas qu'au temps où l' Espagne fut en état d'exercer une f influence littéraire en Europe, il était trop tard

pour que la gloire du Cid fût adoptée par toutes les nations, romanes ou germaniques? Dans l'Europe tout entière, les pôles de l'imagination poétique étaient renversés. La matière de Bretagne régnait; elle avait englobé les inspirations amoureuses des troubadours et des minnesingers ; elle submergeait et transformait le cycle de Charlemagne; on ne rêvait que fêtes et tournois entrecoupés de prouesses merveilleuses, aventures et voyages fantastiques, libres amours,

' enchantements et sortilèges. Les chevaliers de

la Table- Ronde sont braves et généreux encore; mais c'est pour l'honneur et pour leur dame, non pour la patrie et pour Dieu qu'ils combattent et qu'ils meurent.

L'amour et l'honneur sont pour eux, non des devoirs, mais des passions; et ces deux passions, maîtresses de la vie, sont au-dessus de toutes les lois humaines et divines. Elles ambUssent et justifient tout ce qu'elles touchent. L'amour et l'honneur sont aux yeux des chevaliers de la Table-Ronde la loi suprême, toujours glorifiée. ^ Des imaginations habituées à ces rêves or-

gueilleux et romanesques pouvaient-elles se plaire au récit d'exploits héroïques, mais possibles, à la peinture vraie de moeurs énergiques,

simples et chrétiennes ? Et ceux qui s'attendrissaient aux amours de Lancelot et de Tristan pouvaient-ils être touchés de l'amour du vieux Cid pour sa vieille épouse ? i

Bientôt l'Espagne elle-même subit la contagion nouvelle ; la Table- Ronde lui donne toute la lignée d'Amadis de Gaule, que j'abandonne (sauf recours en grâce) à la justice impitoyable de notre Président.

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