‹ Études morales et littéraires: épopées et romans chevaleresquesChapitre 45 sur 49 · L HOMME ET LE CHEVALIER · texte numérisé non relu

L HOMME ET LE CHEVALIER

Une des choses qui prouvent Tancienneté des Cantares del Cid, c'est Tabsence de rites chevaleresques.

Le jour où le jeune homme ceignait Tépée était un jour solennel : une des bénédictions les plus ordinaires que Ton adresse au Cid, c'est

En buen ora cinxiestes espada.

Heureuse fut l'heure où vous ceignîtes l'épée !

Lépée sera plus tard I*arme caractéristique du chevalier ; elle aura dans les cérémonies de V adoubement, c'est-à-dire de Ventrée solennelle dans la chevalerie, une importance capitale; mais il n'est pas ici question d'adoubement.

Pour être chevalier dans le poème, il suffit d'avoir un cheval.

Après la prise de Valence, on a des chevaux en si grand nombre, que tous les piétons de l'armée du Cid se font chevaliers, sans autres forme de procès :

Los que fueron de pie caualleros de fazen (i). (i) V. i2i3.

3o6 CHAPITRE XII.

C'est absolument contraire aux idées du XIIF siècle : « un prêtre ne peut être ordonné » que par un prêtre ; » dit Alphonse le savant ; {( de même un chevalier ne peut être fait que » par un chevalier. »

Alors, les chevaliers forment une élite au sens propre, un choix parmi les hommes de guerre et les gentilshommes ; ce caractère de la chevalerie se marque fortement et naïvement dans les Siete partidas : « pour ces motifs, le nom » de Militia (chevalerie) fut tiré du chiffre mille. » Car, dans les temps anciens, de mille hommes )) on en choisissait un pour le faire chevalier (i). »

Telles sont lès idées régnantes au XIII« siècle. En ce temps là, quand une institution nouvelle était admirée, aimée, respectée, on la croyait volontiers d'origine antique.

En réalité, la chevalerie était alors assez récente. Les ordres religieux militaires, datent de la seconde moitié du XII® siècle (2) ; l'idée en vint de l'orient; la chevalerie laïque fut importée de France en Espagne. Mais à quelle époque remonte la chevalerie française?

M. Léon Gautier cite un armement, un

(1) Por ende hobo este nombre de cuento de mil : ca antiguamente de mil homes escogien ùno por facerle caballero.

(2) Calatrava, 11 58; Saint-Jacques, 1170; Alcantara, 1176. — V. Don Vicente de la Fuente, op. cit., t. IV, p. 160 et 88.

LA DATE DU POEME DU CID. Soy

adoubement solennel de chevalerie dans la première moitié du XII® siècle, en 1129. Son autorité c'est Jean, moine de Marmoutier. Mais cette description d'une « entrée dans la chevalerie )) paraît, — M. Gautier lui-même en fait la remarque, — tirée d'une vieille chanson de geste ; et la question serait de savoir en. quel temps cette chanson de geste fut composée; car les poèmes populaires dépeignent toujours le temps de l'auteur, et non le temps du héros. A quelle époque remonte la source où le moine puisait? A quelle époque la mit-il en œuvre ? Le moine de Marmontier écrivait encore après 1187, car il parle comme d'un défunt de Guillaume de Passavant, qui mourut cette annécipiae mémoriae Guilhelmus,

Fixer la date de telle ou telle cérémonie me paraît, du reste, une chose moins importante que résoudre les deux questions suivantes :

D'abord, à quelle époque, en France, le mot chevalier a-l-il exprimé Tidéal des vertus du soldat chrétien : foi, loyauté, générosité, bravoure à toute épreuve ?

Puis, à quelle époque la chevalerie devintelle une dignité conférée selon certaines règles, avec certains rites, un caractère qu'on doit recevoir de l'homme qui le possède, et qu'on ne pourrait s'attribuer soi-même sans usurpation ?

3o8 CHAPITRE XII.

Cela ne se fit, sans doute, pas en un jour.

Lentement, progressivement, le chevalier, qui n'e'tait que le cavalier, devient Tidéai du soldat par excellence, miles. En France, dès le milieu du XF siècle, la chose est faite. Dans la langue de la chanson de Roland, dire d'un homme que c'est un « vrai chevalier », c'est l'éloge suprême.

Mais on n'v trouve encore nulle trace de cette espèce d'investiture chevaleresque, de cette entrée solennelle dans la chevalerie que M.Gautier, dans son enthousiasme, compare à un huitième sacrement.

Ce fut, je pense, dans la seconde moitié du XP siècle et dans le cours du XII^, que, sous des influences multiples et quelquefois opposées entre elles, la chevalerie devint une sorte d'aristocratie, personnelle et libre, se recrutant ellemême au sein de la noblesse de race (i), toutà-fait autonome et complètement indépendante des pouvoirs sociaux.

« Nul, dit Alphonse le Savant, nul, fut-il » empereur, na le droit de faire un chevalier, » si lui même il n'est chevalier. »

Voilà Vesprit de l'investiture chevaleresque : les cérémonies de l'adoubement — (ce n'était à l'origine que la prise des armes viriles germaine) — les cérémonies de l'adoubement, de plus en plus compliquées, de plus en plus

(i) Sauf de très rares exceptions.

LA DATE DU POEME DU CID. SoQ

magnifiques et dispendieuses à mesure que Tinstitution vieillit, n*en sont que la lettre. Or, il me semble que dès les dernières années du XV siècle, les chevaliers étrangers venus en Espagne pour combattre les infidèles forment, je ne dis pas un corps, mais un groupe serré, très actif, très en faveur dans les cours, très fier, fort exclusif et d'un accès très difficile.

Cet esprit de caste, cette forme aristocratique de ridée chevaleresque, fut très facilement admise par la haute noblesse féodale qui entourait le roi; les nouveaux venus la traitaient d'égal à égal et « la chevalerie » lui ouvrait ses rangs. Cependant elle ne prévalut point sans résistance en Espagne, dans le pays qui, plus tard, donne à la chevalerie ses formes les plus caractéristiques et devient par excellence la terre des chevaliers. L'importance des communes, leur organisation civile et militaire, le caractère et les habitudes belliqueuses du peuple tout entier, l'union intime de toutes les classes de la société dans le haut moyen âge, s'y prêtait mal. Je ne puis étudier ici ce point d'histoire; outre que je n'y suis point suffisamment préparé, cela dépasserait les limites de mon cadre : j'essaie d'expliquer seulement, par les tendances et les mœurs, certains passages du poème du Cid.

Sur ces frontières sans cesse menacées, dans ces ^o^/ac/o;z^5' nouvelles, dans ces forteresses,

dans ces castilles où tout le monde était à la fois laboureur et soldat, comme les pionniers modernes du Far- West et des Pampas qui défrichent la terre pu gardent leurs troupeaux, la carabine au dos et le revolver au côté, — dans cette noble et pauvre terre d'Espagne, la question n'était pas de trouver des hommes dignes de porter Tépée et de monter à cheval : c'était d'avoir des chevaux et des armes : les chevaliers ne manqueraient pas.

Aussi, quand le Cid exilé fait présent à son roi de trente chevaux pris sur les infidèles, il ne manque pas d'y joindre autant de selles et d'épées (i).

Les fueros des poblaciones nouvelles permettent aux guerriers d'abandonner le pays, mais non d'emmener leurs chevaux (2).

Qui donc alors était cahallero ? tout homme ayant assez d'argent pour acheter et nourrir un cheval, ou bien assez de courage pour en prendre un sur les ennemis.

Voilà pourquoi, tandis que dans le Roland le type de la vaillance est le « chevalier », dans le poème du Cid, c'est tout simplement l'homme,

(1) V. 817 et 818.

(2)' Si quis vero ex illis in Franciam, aut in Casteliam, sive in Galleciam, seu quamcumque terram ire voluerit, relinquat caballum in domo sua, qui pro eo serviat infra tantum, et vadat cum Dei benedictione. (Fuero d'Alphonse Vil accordé aux liabitants de Tolède, 1118).

LA DATE DU POEME DU CID. 3ll

Wr, le varon. Le poète connaît des chevaliers; mais il ne connaît pas, ou plutôt ne veut pas connaître la chevalerie. Voilà pourquoi le mot Caballeria n'existe pas dans la langue du Cid, bien qu'elle reproduise presque toutes les expressions de celle du Roland, où l'on trouve très souvent le mot chevalerie. Mais le poète du Cid le traduit par Barnax (Barnage, un autre mot du Roland, qui vient de baron, varon).

Aurez faite gente chevalerie

« Vous aurez fait un noble exploit chevaleresque », dit l'un; et l'autre

...Fizieras barnax^

« Vous aviez fait l'œuvre d'un homme )) (i) !

Plus tard, dans les romances^ pour fle'trir la

conduite des infants de Carrion, on leur dira :

Poner mano en mugeres Non es de caballeria.

Mais au temps des Cantares del Cid, Pero dira simplement :

Elias son mugeres e vos sodés uarones!

On pourrait multiplier ces exemples.

Voilà pourquoi, lorsqu'il s'agit de l'arme'edu Cid, l'auteur n'oublie point les piétons, et nous

3l2 CHAPITRE XII,

affirme que ce sont des braves (i) : enfin, voilà ce qui nous explique le vers :

Tous ceux qui étaient pied se font chevaliers.

Ils avaient toutes les vertus dont chez les Francs (2) se targuent les chevaliers ; il ne leur manquait rien que des chevaux.

Il est probable que ce n'est pas ignorance, mais opposition, résistance à l'idée chevaleresque. Cette résistance ne se montre pas seulement dans la poésie. Elle apparaît clairement dans la législation municipale, dans les fueros.

Nous lisons, par exemple, dans une charte du 19 mars i loi accordée par Alphonse VI (le roi du Cid historique) aux mozarabes, c'est-à-dire aux chrétiens indigènes de Tolède :

Et do eis libertatem. ut qui fuerit inter eos pedes et voluerit militare, et posse habuerit ut militet... liberam in Dei nomine habeat potestatem.

« Je leur donne cette liberté, que celui d'en » tre eux qui sera piéton, voudra se iaire che- )) valier et en aura les moyens,... qu'il en ait, » au nom de Dieu, le libre pouvoir. »

(2) Les Espagnols nommaient /r<3?zco5 tous les étrangers. De même en Portugal, les Flamands qui, sous la conduite d'Aerschot, aidèrent Alphonse 1 à prendre Lisbonne, sont des francos. (A. Hercolano : francos chamaram en gérai aos flamengos, lotharingios e allemaes).

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