A DATE DU rOÈME DU CID. 3l
Les querelles domestiques, la guerre civile et le divorce entre dona Urraque et son second mari personnifient la lutte de deux civilisations rivales. Par son entourage dès Tenfance, par son éducation, par l'influence de son premier mariage, dona Urraque était devenue toute française ou plutôt provençale. Don Alphonse le batailleur était un pur espagnol.
Aussi le voyons nous confirmer les chartes d'Avila, de Ségovie, de Salamanque, de Soria, de Catalayud, de Teruel et de Daroca, d'après lesquelles est chevalier, et comme tel obligé de payer de sa personne à la guerre, mais exempt d'impôt, quiconque possède un cheval de bataille, une lance et un casque de fer.
Je ne connais point de charte analogue accordée par dona Urraque séparée de son mari.
Mais son fils Alphonse VII — sous lequel, d après nous, vivait l'auteur du poème — confirme les concessions de son aieul dans la charte de 1118, accordée aux castillans, mozarabes et francs (croisés étrangers) de Tolède, c'est-à-dire à tous les habitants sans distinction d*origine :
Quisquis ex illis equitare voluerit, in quibusdam temporibus equitet et intret in mores militum.
« Quiconque voudra combattre à cheval, le fasse quand il lui plaira ; et qu'il entre dans les coutumes des chevaliers; » c'est-à-dire qu'il en ait les droits et les devoirs.
Au milieu du XIII^ siècle, la forme aristocratique de ridée chevaleresque a triomphé de ces résistances du peuple espagnol, dont les chansons du Cid portent encore la trace. Dans les Siete Partidas, pour devenir chevalier, il faut être gentilhomme (fijodalgo) (i).
L'autonomie chevaleresque (si je puis m'exprimer ainsi) rencontra, d'autre part, un obstacle dans l'autorité royale. Il faut dire un mot de cette résistance, qui vint plus tard, pour appuyer d'un argument de plus, un argument a contrario, notre opinion sur la date du Cid.
Cent vingt ou cent trente ans après la chanson de Roland, quarante ou cinquante ans après le poème du Cid, vers la fin du Xll^ siècle, nul n'est chevalier qu'à la condition d'être armé et reçu dans l'ordre par un chevalier; et la chevalerie étant devenue la suprême distinction militaire, le chef de l'armée, le Roi, doit être chevalier. En 1188, Alphonse IX de Léon est arm'é chevalier par son cousin Alphonse VI II de Castille. Plus tard, le roi de Castille voulut argumenter de cet adoubement pour soutenir ses prétentions de suzerain sur le royaume de Léon (2). Il parut dangereux pour l'indépen-
(1) Part. II, tit. XXI, 1. II.
(2) Le nouveau chevalier avait, paraît-il, baisé la main de celui qui l'avait armé, ce qui est un signe d'hommage
LA DATE DU POEME DU CID. 3l5
dance et la dignité des rois de recevoir l'ordre chevaleresque de la main d'un autre. En 12 19, Saint Ferdinand s'arma lui-même chevalier dans Téglise du monastère de las Huelgas.
L'Evêque de Burgos avait béni l'épée; le roi lui-même la prit sur l'autel et se la ceignit de ses propres mains, nul chevalier n'étant assez grand pour armer le roi. Mais ce fut la reine, sa mère, qui le déceignit (i). La déceinte de l'épée, dans le cérémonial espagnol, avait une importance capitale (2).
féodal. — Mais cela figure aussi dans le cérémonial chevaleresque selon certains manuscrits des Siete partidas. « Et despues desto hanle de besar (variante : de besar la mano) en senal de fe et de paz et de hermandad que debe seer guardada entre los caballeros. n
(1) Ipse rex suscepto ab allari manu propria se accinxit cingulo militari, et mater sua nobilis ensis deaccinxit. (Rodrigue de Tolède).
(2) La première chose que l'on fait après avoir armé le nouveau chevalier, c'est de lui détacher le ceinturon de l'épée. Celui qui le déceint doit être soit son seigneur naturel, soit un chevalier accompli. « 11 prend le^nom de » son parrain. Car de même que les parrains dans le » baptême aident à conférer à leur filleul le caractère du » chrétien, de même celui qui deceint Tépée du nouveau » chevalier confirme en lui la chevalerie qu'il vient de )) recevoir. » (Partid. II, tit. 21, loi 16).
Le chevalier doit honorer et défendre son parrain à l'égal de celui qui lui a conféré la che7alerie. Il ne doit jamais lever l'épée contre l'un ni contre l'autre, si ce n'est pour défendre son seigneur naturel (loi 17).
Alphonse X, le roi savant, désavoue dans les Siete
3l6 CHAPITRE XTI.
Rappelons en passant que Saint Ferdinand de Castille et Saint Louis de France, qui se partagent Thonneur incomparable d'être les types les plus accomplis du chevalier chrétien, étaient fils de deux sœurs, Bérangère et Blanche; et qu'ils avaient tous deux pour leurs mères une affection profonde, pleine de respect et d'admiration.
Je ne sais pas si la noblesse militaire de Castille approuva la conduite de son roi s'armant lui-même chevalier. Mais l'intervention d'une femme dans l'adoubement dut lui déplaire.
Dans la chronique rimée se trouve un passage qui doit appartenir à cette époque : le Cid refuse de baiser la main du roi et de se reconnaître son vassal tant qu'il nest pas armé chevalier :
Arma te con tu mano, e tu te cine la espada con tu mano E tu te decine como de cabo et tu te sey el padrîno, e
[tu te sey el afijado ;
Partidas Tacte de son père Saint Ferdinand s'armant lui-même chevalier; il paraît aussi blâmer la part donnée à une femme dans la cérémonie de l'adoubement. Un homme- ne peut être fait chevalier que par un chevalier, (c Et nul ne peut s'armer chevalier lui-même, quelque » haut placé qu il soit; de l'avis des anciens sages, c'est y> par une coutume contraire au droit qu'en certaines )) régions {var • et notamment en Espagne) les rois l'ont » fait quelquefois... Les anciens pensèrent aussi qu'une y) femme, quelque haut placée qu'elle soit, fut-elle impé- » ratrice ou reine, ne peut faire de ses mains un cheva- » lier. . » Siete partid., part. II, tit. 20, loi 1 1).
LA DATE DU POEME DU CID. 3l7
E Uamate caballero del padron de Santiago E sérias tu mi Senor (i)
Arme toi de ta main, et ceins toi l'épée de ta main ; Et déceins toi de même, et sois ton propre parrain et
[sois ton propre filleul Et appelle toi chevalier du patron de Saint-Jacques Et tu seras mon seigneur.
L'idée qui fait de Saint Jacques le seul chevalier digne de conférer l'ordre chevaleresque aux rois se marque déjà dans ces vers. Est-ce alors, — un peu avant — ou un peu après — que Ton imagina d'avoir dans l'Eglise de las Huelgas une statue de Saint Jacques dont le bras droit était mobile et donnait mécaniquement au roi la colée (la pescozadaj de chevalier (2) ? Quoi qu'il en soit, les vers de la chronique rimée viennent confirmer, par une opposition frappante, l'argument que nous avons tiré de l'absence des rites chevaleresques dans le poème du Cid pour en établir la date. Dès que les cérémonies de l'adoubement sont en usage, elles frappent vivement l'imagination des poètes, et tiennent une place d'honneur dans tous les romans de chevalerie. Si le poème du Cid avait été remanié au XIII« siècle, on n'aurait pas
(2) V. Don Vicente de la Fuente, hist. ecclésiastique, t. IV, p. 2i5.
3l8 CHAPITRE XII.
manqué de le rajeunir en y introduisant les rites chevaleresques ainsi qu'on Ta fait dans la chronique rimée (i) et dans la chronique du Cid (2).
En résumé, la chanson de Roland est antérieure à r institution de la chevalerie en France, et le poème du Cid fut écrit avant que les rites chevaleresques fussent connus en Espagne; mais si la cheifalerie n'existe pas encore dans les deux épopées, ce qu'il y a de plus élevé dans ce qu'on nomme Tesprit chevaleresque, l'union de la vaillance militaire avec le dévouement religieux, l'horreur de toute déloyauté, le respect de la femme, s'y trouvent, et plus purs qu'au temps où fleurit la chevalerie dans tout son éclat. Le respect de la femme, c'est le fond même de la seconde chanson du Cid. Insulter une femme, c'est la honte suprême : — « Grand est le déshonneur des infants de Carrion. A quiconque outrage une dame et l'abandonne, puisse-t-il en arriver telle honte ou même pire ! »
Dans la chevalerie, comme dans la plupart des choses de ce monde, l'esprit a inspiré la forme; puis la forme s'est passée de l'esprit; puis un autre esprit, tout contraire au premier, s'est infiltré dans cette forme vide. Comme toutes les aristocraties, celle des chevaliers « a trois âges successifs : l'âge des supériorités, l'âge
(2) Ch. XIV.
LA DATE DU POEME DU CID. 3l6
des privilèges, l'âge des vanités. Sortie du premier, elle dégénère dans le second et s'éteint dans le dernier » (i). Qu'aurait dit Roland, s'il avait vu des chrétiens, chevaliers de par l'Islam, porter des décorations venues de Tunis ou de Stamboul? Qu'aurait dit le Cid, en voyant les juifs Pachel et Vidas chamarrés de tous les ordres chevaleresques de l'Europe?. .. et pourtant, c'est par des transitions à peine sensibles... Mais ceci regarde notre ami le Président, qui s'est réservé, je crois, de faire un réquisitoire contre la chevalerie.
(i) Chateaubriand, Etudes historiques.
Un an s'est écoulé depuis le jour où nos quatre amis, le Président, V Archiviste, le Commandant et r Abbé ont eu F entretien que nous rapportons dans les premières pages de ce livre. L'automne les a ramenés à la maison de campagne du Président; mais cette fois, la f^éunion est plus nombreuse. Lecteur, je vous signale un nouveau venu. Cest un PEINTRE de talent, Jacques Dareaux. Les choses et les gens du pays lui plaisent, et son séjour au château de *** se prolonge beaucoup plus quHl n avait pensé. Le soir, on cause encore parfois de littérature. On a repris le vieux sujet, les épopées chevaleresques.
Le peintre fut longtemps un auditeur silencieux. Mais la conversation l'intéressait. Il voulut, se mettre au courant. Bientôt il fut en état de donner la réplique : nous le verrons à r œuvre.
Un soir, on causait encore du Cid; et VAbbé^
champion de Vépopée castillane^ comme d'habitude, insistait sur le caractère particulier de la fidélité au roi, dans le vieux poème.
Cette fidélité au roi, dit le Président^ est la transformation, ou plutôt la centralisation du sentiment féodal. Ce sentiment féodal, tel que nous l'avons constaté dans les Nibelungen et dans le Roland, était commun à toute l'Europe : il existait au plus haut degré dans l'Espagne 'chrétienne, au moyen âge.
UAbbé, On pourrait peut-être même remonter plus haut... jusqu'aux vieux Ibères; les soldats de Sertorius, se tuant pour ne point lui survivre, n'avaient-ils pas Vâme vassale, la passion du dévouement personnel jusqu'à la mort?...
L'Archiviste, Le rapprochement est lointain.
VAbbé, Pourquoi? Les caractères essentiels et primitifs d'une race n'ont-ils pas une persistance étonnante?
Le Président. Vous y revenez, l'Abbé? Passons au déluge, je vous prie.
Nous disons que le dévouement personnel du vassal, en Espagne, au moyen âge, excitait la même admiration, le même enthousiasme que dans le reste de l'Europe. Les preuves abondent.
L'Abbé, En effet ; nous trouvons, dans les vieilles traditions poétiques de l'Espagne aussi bien que dans les chansons de geste françaises, des Raoul de Cambray, des seigneurs injustes
322 CHAPITRE XIU.
et cruels, et des Bernier, des vassaux dont la fidélité survit longtemps aux plus affreux outrages.
Après le Cid, le héros le plus populaire de l'Espagne, c'est Bernard del Carpio, le vainqueur de Roland, inventé par une réaction natu relie de l'orgueil national. Ce prodige de bravoure est un prodige de patience en face de son Seigneur.
Le roi don Alphonse tient en prison le père* de Bernard del Carpio. Bernard vient humblement solliciter sa liberté.
(( Le roi don Alphonse lui répondit : Bernard, allez vous en de ma présence et n'ayez plus jamais l'audace de me parler ainsi, car, je le jure, tant que je serai vivant, jamais vous ne verrez votre père hors de prison. Et Bernard lui dit : Seigneur, vous êtes roi ; vous ferez ce que vous jugerez bon; je prie Dieu de vous mettre au cœur un autre dessein ; car moi. Seigneur, je ne cesserai pas de vous servir de tout mon pouvoir (i). »
Chez don Bernard, comme chez Bernier (2), la fidélité du vassal, pendant une longue série d'épreuves, l'emporte sur l'amour filial. Et le
(1) Chronique générale ou histoire d'Espagne.
(2) V. page i36 de ce livre.
roi don Alphonse est plus odieux que Raoul de Cambray : Raoul est brave ; Alphonse est un lâche. Quand il se croit fort, il insulte son vassal; quand son pouvoir est menacé, quand il a besoin des services de Bernard il implore son pardon et lui promet la liberté de son père; puis, le péril passé, il se moque de ses promesses. Enfin, le dévouement de Bernard se fatigue : il renonce au lien de vassalité, dix fois brisé par son suzerain lui-même, et se révolte (i). Don Alphonse a peur. Il s'engage par serment à mettre en liberté son prisonnier, à le rendre à son fils ; mais il y met cette condition que don Bernard se désarme en livrant au roi l'imprenable forteresse du Carpio. Bernard n'hésite pas : il abandonne son domaine. Le roi s'en empare : puis, ayant réduit son ancien vassal à l'impuissance, il tient sa promesse en lui rendant son père... mort!
« Il ordonna de lier don Sandias (c'est le nom
(i) Au xvieou au xviie siècle, un héros ne se fut jamais révolté contre son roi : Bernard, dans le drame de Lope de Vega, comme Don Diègue dans las mocedades del Cid de G. de Castro, ne connaissent, pour punir les outrages d'un roi, d'autre vengeance que de le servir malgré lui :
Siempre a sido Digna satisfaccion de un caballero Servir al Rey â quien dexô ofendido.
du père de Bernard), il ordonna de lier le cadavre de don Sandias sur un cheval, et de le faire chevaucher comme s'il était vivant : et luimême, il vint à sa rencontre avec don Bernard. En apercevant de loin son père, Bernard s'écria, plein de joie : — Dieu ! n'est-ce point là mon père le comte don Sandias ! — Vous le voyez, dit Alphonse; allez le saluer, puisque vous avez tant désiré le voir. — Bernard court à son père, se jette à genoux et lui baise la main : elle est moite et froide. Il lève les yeux : le teint du vieillard est livide... Quand Bernard comprit qu'il était mort, il se mit à sanglotter tout haut... (i). »
Ici, nous retrouvons encore cette tendance, déjà remarquée dans le poème du Cid, à sacrifier le caractère du suzerain pour grandir celui du vassal.
La fidélité de Bernard, comme celle du Cid, se confond avec l'amour de la patrie. En suivant, dans l'histoire littéraire de l'Espagne, le développement poétique de la légende, on voit l'amour de la patrie absorber de plus en plus le dévouement personnel du vassal. Dans un drame de Lope de Vega, Bernard, après avoir tout supporté, tout souffert du roi, son seigneur ; après avoir courbé le dos sous ses in-
(i) Chronique générale ou histoire d'Espagne ^ fol. 236*
suites « comme un chien sous la cravache de son maître » (i) se révolte enfin, mais ce n'est point pour venger son père : c'est quand Alphonse veut se donner Charlemagne pour successeur.
Le Commandant. Que signifie cette histoire là? .
L'Archiviste, C'est une légende patriotique sur le désastre de Roncevaux. A mon sens — n'en déplaise à l'Abbé — les espagnols se sont montrés ingrats. Les Francs étaient bien plus barbares que les Visigoths, sans doute ; mais les Francs avaient arrêtés et mis en déroute les Mahométans, vainqueurs de l'Espagne chrétienne. Je pense que dans le règne du grand empereur d'Occident, l'histoire vraie de la guerre d'Espagne est très difficile à retrouver sous le tissu de fables dont les préjugés nationaux espagnols et français l'ont enveloppée. Ce que j'ai lu de plus sensé, de plus impartial et de plus réservé là-dessus, ce sont les pages consacrées par don Vicente de la Fuente à « l'influence de Charlemagne sur la restauration pyrénéenne. » D'ailleurs, qu'on célèbre ou qu'on déplore l'expédition de Charlemagne au delà des Pyrénées, ce n'est pas un fait isolé qu'on puisse juger en lui-même. Il fait partie d'un ensemble dont on ne doit pas le séparer. La vraie question, la voici : quel eut
(i) Journée III.
3]6 CHAPITRE xni.
été l'avenir des petits États chrétiens d'Espagne, et de l'Europe toute entière, sans les victoires de Charles Martel et des Carlovingiens ? Sans la bataille de Poitiers, les insurgés Catalans, Cantabres et Vascons eussent-ils arrêté longtemps le flot montant de l'Islamisme (i) î
L'Abbé. Charlemagne rendit un plus grand service encore aux peuples espagnols, ce fut de les délivrer de l'hérésie. Au Vlll* siècle, il y eût, chez les Mozarabes, comme une rechute dans l'arianisme. Certains esprits accommodants trouvèrent qu'il serait bon d'enlever aux sectateurs de Mahomet leur principal argument contre les chrétiens, l'accusation d'adorer un homme, \J Adoptianisme, avec ses subtilités, aboutissait à nier la divinité dans la personne de Jésus- Christ, considéré comme distinct du Verbe, et seulement fils adoptif de Dieu, Le christianisme, sans la divinité du Christ, n'est rien ; un fantôme de religion, habillant une thèse philosophique. Ce que vaut l'arianisme dans la vie sociale, la déplorable histoire des peuples ariens l'a montré d'une manière décisive (2). Par l'exemple des peuples ariens, il est facile de comprendre ce que fussent devenus les Moza-
(.) Vicenle de la F p. 82.
(2) V. le beau livre
lenle, Nisr. ecl.de Espana. t. HI,
de M. Kurih. Les origines de la
cmlisatioii modenic;
orne 1, chap. Vil.
rabes, si, sur la foi de certains de leurs pasteurs, ils fussent entrés dans cette voie.
Élipand, le chef de la secte, et les évêques de son parti s'adressèrent à Charlemagne et le prirent pour arbitre. On avait recours à lui de tous les points du monde chrétien. Le grand empereur ne se piquait point d'être théologien : il adressa leurs écrits au Pape et réunit, en 794, un concile à Francfort. L'adoptianisme y fut condamné ; et Charlemagne envoya cette condamnation au clergé d'Espagne (2), en l'appuyant de l'autorité de son nom et de sa puissance.
11 disait, dans sa lettre aux sectaires : « Je )) m'unis, de toute la force de ma raison, de » toute l'affection de mon âme, au saint Siège )) apostolique, aux traditions catholiques re- » montant aux origines même de l'Église... de » l'Église à laquelle il a été dit : Voici que je » suis avec vous tous les jours jusqu'à la con- )) sommation des siècles. )>
Ce que fut devenue l'Espagne si les Francs n'avaient pas été les défenseurs providentiels de l'Europe chrétienne et de l'Église, on peut le demander aux Chrétiens de l'Asie Mineure et de l'Afrique...
L'Archiviste, Sans remonter jusqu'au temps de Charlemagne, on peut se demander si les Espagnols, tels qu'ils étaient à l'époque du Cid, fussent jamais devenus capables de reconquérir l'Espagne tout seuls. Gardons-nous d'oublier
que les Francs — ces barbares — les y ont beaucoup aidés...
Le Commandant. A la bonne heure ! Sans les Français, les Espagnols n'existeraient même pas ! Ce seraient des espèces de Marocains !
Le Président. C'est clair.
VA rchiviste. Mais. . .
Le Président, Laissez donc... revenons à don Bernard et à Lope de Vega, je vous prie.
L'abbé. Voici la scène. Don Alphonse, disais-je, veut se donner Charlemagne pour successeur. Les conseillers du roi sont réunis, en sa présence, dans une salle du palais. On n'avait pas convoqué Bernard : mais il arrive, bousculant et renversant les gardes qui veulent s'opposer à son entrée ; et s'adressant au roi : « Je nci viens pas aujourd'hui te répéter mon éternel refrain : rends moi mon père ! C'est ma mère que je réclame, non pas dona Chimène, mais la Castille, la Castille ma mère, que tu veux enchaîner!.... Rends moi la Castille, que tu vas livrer, dit-on, à Charlemagne, au roi de France. . . Castillans, l'Espagne doit rester aux espagnols. H en est temps encore, demain il sera trop tard. Allons, nobles castillans et léonais, levez vous ! » et les appelant tous par leurs noms : « levezvous, et qu'il soit maudit celui qui ne suivra pas Bernard del Carpio pour sauver d'un affront la Castîlle, sa vieille mère ! »
Tous les gentilshommes s'écrient : « Qu'il soit
maudit! Bernard, nous te suivons! » Ils sortent avec lui de la salle ; et le roi reste seul dans son palais (i).
C'est une œuvre bizarre que ce drame, le mariage dans la mort.
Le Commandant. Vous dites?
L'Abbé. Le mariage dans la mort; c'est le titre du drame de Lope. Nul souci de la réalité de l'histoire ; les anachronismes les plus audacieux ; des pairs de Charlemagne qui sont des amoureux à la façon d'Amadis, et des raffinés d'hoijrieur... Mais quelle ardeur et quelle puissance de passion !
Le Peintre. Pourquoi ce titre, le mariage dans la mort?
L'Abbé. Voici. Le comte Sandias de Saldana avait séduit la sœur d'Alphonse le Chaste, l'infante dona Chimène. Elle en eut un fils, Bernard. C'est notre héros. Alphonse le Chaste ne consentit pas à l'union de sa sœur avec don Sandias : il enferma sa sœur dans un cloître, et jeta le comte en prison. Nous avons vu Bernard demander en vain la liberté de son père, et l'atroce cruauté du roi, qui le raille en ne lui rendant qu'un cadavre C'est le thème des vieilles chansons de gestes; Lope n'a pas reproduit cette infamie. Don Alphonse croit don
(i) Le mariage dans la mort, journée I, se. II.
33o CHAPITRE xm.
Sandias encore vivant, quand il accorde enfin sa liberté aux prières de Bernard, « qui ne Fa jamais, pourtant, menacé de perdre patience ; il n'en a pas même eu la pensée (i) »
Bernard dçl Carpio part comme la foudre, enfonçant les éperons au ventre de son cheval, qui vient s'abattre, épuisé, roulant avec son maître dans la poussière à la porte du château de Luna, prison de don Sandias. Bernard se relève, il entre... Mais il est trop tard. Le comte est mort de vieillesse. Son cadavre est exposé dans la salle d'honneur...
Après avoir un instant pleuré son père mort, Bernard del Carpio court au cloître voisin où sa mère est enfermée ; il l'entraîne , étonnée , épouvantée, près du corps de celui qu'elle avait aimé... Il parle à voix basse, avec un mélange singulier de tendresse et de violence :
— Mère, avez vous prononcé des vœux ?
— Comment l'aurais - je fait , puisque mon mari vivait ?
— Il n'est plus vivant... Venez, vous allez le voir... Oui, il est mort... Ne vous évanouissez pas. Donnez moi votre main. Montrez un courage digne du sang dont vous êtes, ma mère !
Et la pauvre femme, sanglottant et se soutenant à peine :
— Que voulez vous enfin? que voulez vous de moi, mon fils?
(i) Journée III, se. V.
Bernard prend la main de sa mère et la met dans celle du cadavre : — Le prenez vous pour époux, Madame?
— Oui ; mais où voulez vous en venir, mon fils...
— Je veux vous rendre Fhonneur. — Et Bernard, soulevant la tête de son père, et lui parlant d'un ton de prière ardente : — Mon père, serrez bien la main ; tout mort que vous êtes, dites oui, mon père. Dites oui, vous le pouvez. — Et se retournant vers le peuple qui remplit la salle : — Il a dit oui, je crois ? — Puis il revient à son père : — Mais si vous ne pouvez dire oui bien distinctement, baissez au moins la tête en signe d'assentiment... — En parlant ainsi, Bernard incline doucement la tête du cadavre, puis s'adressant à la foule : — Vous voyez qu'il a dit oui, et clairement. Et désormais, celui qui dira que je suis bâtard, je déclare qu'il en aura menti !
Le Commandant souriait. L'Abbé s'en aperçut et dit, à demi-voix, avec une indignation contenue, — Je crois qu'il rit !
Le Peintre. Je ne ris pas, moi. Quel tableau ! Voyez vous cela ? Une grande salle ; de lourdes solives, des murs nus : le jour baisse; les fenêtres, très hautes, laissent tomber une lumière diffuse : on entrevoit , émergeant de la pénombre, des têtes et des torses d'hommes et de femmes, gardant encore quelque chose de l'attitude recueillie de la prière, mais surpris et
332 CHAPITRE XUI.
secoués par cent émotions diverses : étonnement, effroi, curiosité, scandale, pitié : au fond, sur une estrade, sous l'éclat jaune des grands cierges, le groupe du mariage dans la mort : une femme, belle encore dans sa vieillesse, fière et digne même dans l'excès de sa douleur ; le cadavre, dans la majesté terrible et mystérieuse de la mort; et Bernard, vêtu du haubert, l'épée au flanc, couvert de sueur et de poussière... debout, pâle de fatigue et de douleur, la poitrine encore haletante et pleine de sanglots, mais ayant, dans la fixité du regard et dans la raideur sculpturale des lignes, l'expression d'une volonté de fer...
Vous verrez, à la prochaine exposition !
Le Président, Ne faites pas ça, Jacques, mon cher ami. Le public ne comprendra pas.
Le Peintre. Tant pis pour lui !
Le Commandant, un peu vexé. Cependant, après tout, cette façon de faire dire oui à un mort...
Le Président. Voyez vous. Commandant, vous êtes trop exclusivement français.
Le Commandant. Moi? J'ai passé deux ans en Espagne.
Le Président. Ça ne fait rien. Vous avez un sens commun français absolument inattaquable aux acides les plus corrosifs...
L'Abbé. Pour goûter les littératures étrangères, il faut s'accomoder aux singularités d'imagination aussi bien qu'aux idiotismes de langage-
Bernard del Carpio retrouve enfin son père, et ce n'est plus qu'un cadavre ; mais Bernard a la foi fervente, inébranlable, héroïque, d'un véritable espagnol. L'âme de son père est vivante, elle est présente. 11 faut comprendre ce peuple de métaphysiciens et de poètes qui remplit son théâtre de symboles, d'allégories, de rêves, d'effusions lyriques et de descriptions exubérantes, tantôt d'une exagération colossale, tantôt d'une vérité minutieuse et sans scrupules Ce peuple, qui frémit d'enthousiasme en voyant un fils ranimer le cadavre de son pcre pour effacer l'opprobre de sa naissance et rendre l'honneur à sa mère, est bien celui dont les aïeux sentaient grandir leur cœur d'espagnol et de catholique en voyant — sous un symbole qui nous paraîtrait facilement ridicule, mais qui répondait parfaitement aux habitudes séculaires de leur pensée — en voyant, disais-je. Saint Jacques, le « chevalier du ciel )) armant chevalier sur la terre leur seigneur et roi.
V Archiviste. Il est certain que la gravité de l'Espagnol...
L'Abbé. La gravité de l'Espagnol est un préjugé. L'Espagnol a la plaisanterie joyeuse ; mais elle nous paraît fade, parce qu'elle n'est pas méchante. Il a la gaîté, mais il n'a pas l'ironie.
Le Président, Alors il vaut mieux que nous.
Le rire vient du bon Dieu ; la dérision vient du Diable... Mais il me semble que la discussion
dévie. Nous parlions du sentiment féodal...
vous aviez encore quelque chose à dire là dessus, TAbbé?
L'Abbé. Oui. Pour un fait personnel. Je voudrais me défendre à propos de Pierre Anzurez.
Le sentiment féodal, en Espagne comme partout , faussait parfois la conscience morale ; Pierre Anzurez...
L'Archiviste. Quelle dent avez vous donc, mon ami, contre ce Pierre Anzurez, que tout Espagnol admire comme un type de loyauté chevaleresque? Pierre Anzurez vaut mille fois mieux que le Cid, le Gid réel, historique. Votre héros, mon cher Abbé, sans chercher plus loin, vous eût fourni de beaux exemples de l'aberration du sentiment féodal...
Avant le règne d'Alphonse de Léon, il fut le vassal sans scrupule et le complice des trahisons d'un des plus mauvais rois de l'Espagne, don Sanche...
L'Abbé. J'y consens. Je vous parle toujours du Gid légendaire, de celui du Poème, et je vous abandonne le Gid historique. Ge que je cherche dans le poème — ne l'ai-je pas dit? — ce sont des sentiments, non des faits ; et pour exprimer des sentiments, la poésie change et façonne les faits de son gré.
Prenons un exemple. Don Gérome était un moine de Gluny. Quand il vint à Valence pour être évêque, il arrivait de l'abbaye de Sahagun,
c'est à dire de Toccident : le poète le fait venir de l'orient, parce que les croisades passionnaient alors toute la chrétienté. Il est probable que don Gérome ne tint jamais une épée ; et si l'auteur du Cid en fait un type de soldat plutôt qu'un type de prêtre, c'est que les prélats guerriers, qui ne manquèrent du reste point en Espagne, plaisaient à l'imagination populaire, dont le poète est l'écho.
Mais le poète des Cantares del Cid n'est pas seulement un « airain sonore », une lyre éolienne vibrant au souffle des passions d'un peuple : il a, je le pense, un caractère bien à lui ; son œuvre en porte l'empreinte.
Sur ce point dont nous parlions — la loyauté du vassal, — je trouve à l'auteur du Cid un sens droit et ferme, supérieur à l'opinion de son temps. Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai dit à ce sujet. Si je prends Pierre Anzurez comme point de comparaison et comme expression de l'opinion publique, c'est précisément parce qu'il fut, au moyen âge, le type universellement admiré du chevalier accompli. Or, voici comment il servit son seigneur.
Alphonse de Léon, vaincu par son frère don Sanche et craignant une prison perpétuelle ou peut-être pis encore, avait promis de se faire moine.
Pierre Anzurez, qui avait négocié cette convention avec le vainqueur, suivit don Alphonse
336 CHAPITRE Xîll.
à labbaye de Sahagun; mais il lui donna le conseil de manquer à sa promesse, arrachée, il est vrai, par la force, et le conduisit en pays infidèle. Il se réfugia donc à la cour du roi de Tolède, Al Mamoun, qui lui fit grand accueil. Pierre Anzurez avait encore accompagné son seigneur dans cet exil. Lorsque le roi don Sanche mourut devant Zamora, Alphonse en fut secrètement averti par sa sœur dona Urraque ; il eut peur qu'à la nouvelle de cette mort, qui le rendait héritier légitime de trois royaumes chrétiens, les musulmans ne le retinssent prisonnier. Alors (( Pierre Anzurez, homme prudent, et parlant parfaitement l'arabe, curieux des nouvelles de la patrie, sortait tous les jours de Tolède à cheval comme pour se promener ; il s'en allait à trois mille ou plus encore sur la route de Zamora. Par hasard, un soir, il fit la rencontre de l'un de ces hommes diaboliques, de ces espions qui vont apprendre aux infidèles tout ce qui se passe en pays chrétien. Cet homme lui dit qu'il venait annoncer la mort de don Sanche. Pierre Anzurez, tout en causant, l'emmène à l'écart et le tue. Puis il revient sur la route; il rencontre un autre messager, porteur de la même nouvelle, et s'en défait de la même façon. Mais d'autres encore arrivaient par d'autres chemins, de sorte que le secret ne put être gardé (i). »
(i) Rodrigue de Tolède.
Pierre Anzurez avait tort de mettre en doute la loyauté d'Al Mamoun. Mieux inspiré, don Alphonse vint annoncer lui-même au roi de Tolède la mort de don Sanche : non seulement le généreux Al Mamoun n'essaya point de le retenir, mais il lui fit de magnifiques présents à son départ.
Anzurez revint de l'exil avec son seigneur ; Alphonse fut proclamé roi par les Cortès en loyS. A partir de cette époque, nous voyons son conseiller et son ami Pierre Anzurez prendre part à nombre d'actes importants du règne. En 1090, il signe, second des comtes, Garcie Ordonez ayant seul le pas sur lui, là charte accordée aux juifs de Tolède au sujet de leurs procès avec les chrétiens. En iioi, il signe, avec les deux gendres du roi, Raymond et Henri de Bourgogne, la charte accordée aux Mozarabes, que nous avons citée.
Il fut seigneur de ValladoHd , qu'il avait a peuplée » (c'est à dire qu'il y avait conduit et fixé des habitants après sa conquête) ; il a fondé Tabbaye de Valladolid (1088), fondé et doté son église (1095).
Après la mort d'Alphonse VI (1109), Pi^i're Anzurez, sous le règne de sa fille dona Urraque, fut inviolablement fidèle à cette princesse, égoïste, folle et débauchée, malgré son ingratitude et ses injustices. Un jour, il se trouva dans une étrange et terrible perplexité.
338 CHAPITRE xm.
Après la mort de Raymond de Bourgogne son premier mari, dona Urraque avait épousé don Alphonse le batailleur, roi d'Aragon. Pierre Anzurez commandait dans la ville de Soria, au nom du mari de la reine. On sait que les deux époux divorcèrent et devenus ennemis, se firent une guerre acharnée.* Dona Urraque déclare déchus de lelirs fiefs et de leurs honneurs ceux qui ne remettraient pas en ses mains les forteresses qu'ils tenaient pour le roi d'Aragon Quel parti va prendre Pierre Anzurez? Il est le vassal naturel de la couronne de Castille ; il n'est que le vassal adoptif du roi d'Aragon.
Il se croit obligé de livrer à sa reine les places que don Alphonse d'Aragon lui a confiées :
mais, pour se punir lui-même d'une trahison forcée, à la fin d'une longue carrière d'un honneur sans tache, le pauvre et noble vieillard s'en va trouver don Alphonse le batailleur, et se présente à lui, vêtu de rouge (comme un condamné à mort) et la corde au cou :
{( Roi, dit-il, les fiefs que tu m'avais donnés, et pour lesquels je t'avais promis foi et hommage, comme à mon suzerain, j'ai dû les remettre à ma suzeraine naturelle, dona Urraque ; mais je viens te livrer la main, la bouche et le corps qui t'ont fait cet hommage, afin que tu les punisses comme il te conviendra (i)... »
(i) Rodrigue de Tolède.
MON SEIGNEUR LE ROI. 33g
Le Commandant, Mais c'est sublime cela!
c'est plus beau que Bernier et que le margrave Rudiger !
L'Abbé. Cependant, quand on compare don Alphonse d'Aragon à cette misérable reine dont les caprices voluptueux et Timpudence...
Le Président. Mon cher Abbé, prenons garde.
Vous le savez, en temps de révolution, il est plus difficile encore de connaître son devoir que de le faire (i). Or, quel était ici l'intérêt des deux grandes causes qui tenaient au cœur de Pierre Anzurez : celle de sa patrie, et plus encore, celle de la chrétienté? La question me paraît douteuse.
L Archiviste, A moi aussi.
Le Président. Alors, le parti le plus sûr est de suivre aveuglément la loi de son pays.
Le Commandant. Voilà parler. Il faut suivre aveuglément la loi de son pays.
Le Président. Faire ce qu'on doit, advienne que pourra. Les lois de la féodalité ne laissaient à Pierre Anzurez aucun doute. Il a fait ce qu'il a du (2) quoi qu'il en put advenir ; et la Providence, contre toute vraisemblance, a justifié sa conduite par le règne éclatant du fils de dona Urraque, Alphonse l'empereur.
(i) Chateaubriand.
(2) V. Hist. eccles. de Espana, de Vincente de la Fuente, t. IV, p. 89.
340 CHAPITRE Xiri.
L'Abbé. Soit; mais Pierre Anzurez, tuant par trahison les courriers qui portent un message nuisible à son maître...
Le Commandant. Celaient des espions !
C'étaient des espions !
L'Abbé. Mais en aidant son seigneur violer la promesse qu'il avait faite, de s'enfermer dans un monastère...
Le Commandant. Elle était nulle! Un roi n'a pas le droit de faire une telle promesse !
L'Abbé. Cependant...
Le Président. Mon cher Abbé, laissons cela, je vous prie. Ce que je constate, c'est que le vieux Pierre Anzurez est encore plus émouvant que le vieux margrave Rudiger des Nibelungen. N'est-ce pas un témoignage précieux, une confirmation curieuse de l'énergie d'un même sentiment féodal, régnant d'un bout de l'Europe à l'autre, de Vienne aux Asturies?
L'Abbé. Mais c'est en Espagne que l'évolution commune à toutes les monarchies de l'Europe, cette évolution du sentiment féodal devenant le sentiment royaliste, s'est le plus rapidement accomplie : disons mieux, le sentiment féodal proprement dit n'a fait qu'effleurer l'Espagne, et l'idée gothique de la royauté n'a pas cessé d'y vivre dans l'esprit public.
Le souvenir de l'Espagne gothique est au fond du poème du Cid, comme celui de l'empire de Charlemagne au fond de la chanson de
Roland. La conquête par les Maures fut longtemps, pour le peuple Espagnol, la grande division de son histoire. Avant, l'âge d'or, le bonheur, la puissance et la gloire; après, le malheur et la honte ; la haine de l'étranger et réternelle pensée de la vengeance.
Le regret du temps des Visigoths, pour l'Espagnol du moyen âge, est l'expression de l'unité nationale, comme le souvenir de Charlemagne, pour le reste de l'Europe, est l'expression de l'unité chrétienne.
Comment les infidèles ont-ils pu s'emparer de cette noble terre d'Espagne? La légende populaire, comme partout, répond : l'Espagne n'a pas été vaincue, mais livrée par des traîtres.
En réalité, les causes de la défaite furent des luttes d'ambitions rivales. L'union du pays tout entier dans le dévouement à la royauté, c'eût été le salut. Avant la perte de l'Espagne, l'élite de la nation l'a compris et proclamé dans les conciles de Tolède.
Après la ruine, dans la lutte séculaire pour chasser l'envahisseur, le peuple tout entier l'a compris et chanté dans ses légendes épiques, en dépit d'une haute aristocratie turbulente, ambitieuse et toujours disposée à la révolte.
Les conciles de Tolède, — assemblées politiques autant que religieuses — ont prononcé d'effroyables malédictions contre les sujets infidèles au roi.
342 CHAPITRE Xni.
« Hoc etiam acclamamus, dicentes : quicumque amodo ex nobis, vel cunctis Hispaniae populis, sacramentum fîdei suae, quod pro patriae salute vel incolumitate regiae potestatis... pollicitus est, violaverit, anathema sit. »
« Et ab universo clero populoque dictum est : anathema, maranatha, hoc est, perditio m adventum Domini sit, et cum Juda Ischariot partem habeat... Amen. »
Ainsi parlaient en 633 les pères, « les clercs et le peuple » du concile de Tolède, sous la présidence de saint Isidore (canon y3).
Dans les poètes espagnols du moyen âge, on retrouve le culte de la royauté : le seigneur auquel on se dévoue, ce n'est pas un grand vassal de la couronne, quelque puissant qu'il soit, c'est toujours un roi : de plus, c'est toujours le roi seigneur naturel^ c'est à dire celui dont on est le vassal de naissance, étant né sur sa terre. En passant les Pyrénées, « l'homme » germanique devient le « sujet fidèle. » Déjà le dévouement à la patrie, le sentiment national apparaît et se dégage du dévouement personnel au roi. « Il y a trois choses, disent les siete partidas, pour lesquelles un chevalier doit jurer de donner, au besoin, sa vie : la première est la foi; la seconde, son seigneur naturel; et la troisième, sa terre (i).
(i) Et desde el espada le hobiere cenida, debe la sacar de la veyna et ponergela en la mano diestra et facerle jurar estas tras cosas : la primera que non rezele morir por su ley si meester fuere ; la segunda por su senor natural ; la tercera por su tierra.
La patrie vient-elle en troisième lieu ? Non. Don Alphonse le sage n'imagine pas de conflit possible entre ces trois choses : la foi chrétienne, la royauté, la patrie.
Plus tard, le poète qui donne à la légende héroïque de Bernard del Carpio sa forme la plus parfaite, Lope de Vega, trouve dans l'invention de ce conflit, le seul motif qui puisse justifier la désobéissance et la révolte du sujet contre son seigneur le Roi.
Le Bernard del Carpio de Lope a supporté toutes les injustices ; il a subi patiemment tous les outrages, courbant le dos « comme un bon chien sous la cravache du maître. » C'est par des prières et des larmes qu'il a défendu l'honneur de sa mère... Mais un jour, Alphonse a tenté de livrer l'Espagne à l'étranger... alors plus de prière, plus de larmes, plus de vassal, plus même de sujet... un roi qui trahit son peuple n'est plus le roi, ce n'est qu'un traître... et pour défendre sa patrie contre la trahison, Bernard se lève, l'épée au poing, la menace aux lèvres.
VAbbé, De même que Tesprit monarchique, la tolérance religieuse des vieux espagnols...
Le Commandant. Plait-il?
L'Abbé. Je dis la tolérance religieuse des vieux espagnols...
Le Commandant. J'avais bien compris. Vous m'étonnez.
L'Abbé. Mais j'ai déjà constaté, si je ne me trompe, que dans le poème du Cid... (i)
Le Commandant. Sans doute ; mais alors je me suis dit : pour cette fois, c'est bien certainement un idéal de réaction. Je le tiens ; personne, j'espère, ne viendra me le contester, comme quand il s'agissait de la chasteté germanique.
L'Abbé. Ecoutez-moi, je vous prie : vous verrez. Je disais donc : de même que l'esprit monarchique, la tolérance religieuse des espagnols du XI® siècle, exprimée dans le poème du Cidy
(i) V. page 286 de ce livre.
peut se rattacher à cette même tradition, celle des conciles Visigoths de Tolède. Celui de 633 contient une déclaration bien remarquable. Le roi Sisebuth avait entrepris la conversion en masse des juifs : les pères du concile protestent.
Il ne faut point forcer les mécréants à se convertir, dit le canon 5y.
« Cul vult Deus miseretur, et quem vult indurat... ut intégra sit forma justitiae, sicut homo proprii arbitrii voluntate serpenti obediens perîit, sic, vocante gratia Dei, propriae mentis conversîone homo quisque credendo salvatur. Ergo non vi, sed liberi arbitrii facultate ut convertantur suadendi sunt, non potius impellendi (i). »
L'Eglise ne s'occupe des infidèles élevés dès l'enfance dans une religion fausse que pour leur prêcher l'Evangile. Dans les pays chrétiens, elle n'a Jamais reconnu de droits à l'erreur; mais elle n'a jamais nié les droits de l'homme qui se trompe de bonne foi.
(i) Ce sont, du reste, les principes immuables de l'Eglise, rappelés dans l'encyclique Immortale Dei : «Rêvera si divini cultus varia gênera eodem jure esse quo veram religionem, Ecdesia judicat non licere, non ideo tamen damnât rerum publicarum moderatores, qui, magni alicujus aut adipiscendi boni, aut prohibendi caussa mali, moribus atque usu patienter ferunt, ut ea habeant singula in civitate locum. — Atque illud magnopere cavere Ecclesia solet, ut ad amplexendam fidem catholicam nemo invitus cogatur, quia, quod sapienter Augustinus monet, credere non potest homo nisi volens. j»
346 CHAPITRE XTV.
Les tribunaux ecclésiastiques ont — trop facilement parfois, dans les époques de lutte religieuse ardente, — présumé la mauvaise foi chez ceux qui, nés en terre chrétienne, élevés dans la foi catholique, l'ont ensuite librement abandonnée. L'inquisition espagnole a des pages très sombres. Mais il faut se rappeler ce que c'était que cet abominable virus morisque, ces espions — viri diabolici, comme les appelle déjà Rodrigue de Tolède, — et l'incroyable hypocrisie des juifs soi-disant convertis.
On est généreux envers un ennemi généreux qui combat à front découvert; on devient facilement implacable pour un ennemi intime, secret, s'asseyant à votre foyer, et vous embrassant pour vous trahir.
La persécution d'ailleurs, il faut le reconnaître, a presque toujours été fomentée par la politique.
Le premier roi d'Espagne qui ait brûlé des hérétiques, c'est don Pedro II d'Aragon, qui soutenait au dehors ce qu'il réprimait cruellement dans son royaume : il se fit tuer en combattant pour les Albigeois contre Simon de Montfort (i2i3)(i). Pour lui, comme pour le Cardinal de Richelieu dans sa lutte contre la
(1) For una rara coincidentia, el primer re de Espana que encendio hogueras contra los herejes, murio peleando por ellos. (D. Vincente de la Fuente, op. c. t IV, p. 242).
Dans la répression de l'hérésie, l'Espagne n'a pas eu l'initiative; elle a suivi l'exemple des autres nations.
maison d'Autriche et pour bien d'autres chefs de nations chrétiennes, l'hérétique du dedans était un adversaire, l'hérétique du dehors un allié contre des rivaux ambitieux et dangereux.
Mais cette politique double, il faut le reconnaître, est un fait exceptionnel en Espagne.
Quand on parle d'intolérance et d'inquisition, on devrait bien ne pas oublier que l'Espagne a lutté partout, en Europe, contre l'hérésie ; que c'est elle qui a brisé, dans la bataille de Lépante, la puissance de l'Islam.
Quel peuple oserait se vanter de n'avoir jamais dépassé la mesure, dans la répression des atteintes portées à sa foi religieuse?
Et quel peuple eut jamais autant de motifs que l'Espagnol de voir dans les dissidents des traîtres à la patrie? Sa cause était inséparable de celle du catholicisme en Europe Tout progrès de l'hérésie était une défaite nationale ; combattre pour l'Eglise, c'était combattre pour la sécurité, pour la grandeur et la gloire de l'Espagne.
Avant que l'Europe eut brisé l'unité religieuse, dans le haut moyen âge, l'Espagne chrétienne avait été la terre privilégiée de la tolérance. — Cela paraît étrange et c'est vrai. Le poème du Cid, à cet égard, nous donne une idée fidèle des mœurs. L'espagnol de race différait complètement, sur ce point, de ses alliés chrétiens venus de l'étranger pour l'aider dans la guerre sainte.
On pourrait citer plus d'un fait où se montre le contraste inattendu de la tolérance espagnole et de l'intolérance étrangère, du XI® au Xllie siècle. En 121 2, une grande armée d'alliés —allemands, italiens et surtout français, — vinrent en Espagne pour prendre part à l'expédition commandée par Alphonse VIII. A Tolède, les croisés étrangers voulurent, selon leur usage, piller et massacrer les juifs; mais grâce à la fermeté du clergé et des chefs espagnols, il n'y eut qu'un petit nombre de meurtres et de violences isolées.
On se mit en marche. Les étrangers, qui formaient l'avant-garde, ayant enlevé d'assaut la forteresse de Malagon, passèrent toute la garnison au fil de l'épée. L'armée chrétienne mit' ensuite le siège devant Calatrava : le commandant offrit de capituler en livrant ses armes et ne se réservant que la vie sauve. Les croisés étrangers insistaient pour qu'on refusât, mais leur avis ne prévalut point; la capitulation fut acceptée. Les Maures sortirent donc, désarmés, de la forteresse ; mais les espagnols furent obligés de leur donner une escorte et de les conduire jusqu'à une certaine distance du camp, pour les protéger et les défendre au besoin contre les croisés étrangers, qui voulaient les massacrer en dépit de la capitulation.
Ceci se passait environ soixante-dix ans après la date que nous assignons au poème du Cid.
A peu près cent cinquante ans plus tôt.
vers le temps où l'auteur inconnu de la chanson de Roland célébrait les hécatombes de Sarrasins qu'il attribuait à Charlemagne, des croisés (i), venus en Espagne pour combattre les infidèles, préludaient à leurs exploits en pillant et massacrant les juifs sur leur passage. Les évéques espagnols; essayèrent de les protéger; accusés de tiédeur, ils se justifièrent auprès du pape Alexandre II, et leur conduite fut approuvée (1066) (2).
(1) Il s'agit probablement de Texpédition de Normands, de Bourguignons et « d'autres Francs » sous la conduite de Robert Crespin ou de Robert de Montreuil, en 1064 et 1065, L'entreprise fut heureuse au début; on prit la ville de Barbastro « pleine de grandes richesses » ; mais les chrétiens s'étant adonnés à Tamour des captives infidèles, V le Christ en fut courroucé. » En punition de leurs péchés, ils perdirent la ville et furent mis en déroute. (Aimé, moine du Mont Cassin, Histoire des Normands, 1078 ou 1079; récit confirmé par l'historien arabe Ibn Hacjan, qui impute aux Normands des traits abominables de cruauté.) V. Dozy, Op. cit., t II, p. 332 etss.
(2) D. Vicente de la Fuente, op. cit., t. IV, p. 1,7. « Placuit nobis sermo quem nuper de vobis audivimus, quomodo tutati estis Judaeos, qui inter vos habitant, ne interimerentur ab illis, qui contra Saracenos in Hispaniam proficiscebantur. lUi quippe stulta ignorantia, vel forte caeca cupiditate commoti, etc. »
Il convient de remarquer que Jaffé, reg. et Labbe collée, eone. portent en titre de la lettre du pape : episcopos Hispaniae (al. Galliae) laudat, etc. L'explication la plus naturelle de cette variante me paraît être que la même épître fut adressée aux évêques d'Espagne et de
En étudiant cette époque de Thistoire, je me convainc de plus en plus que le clergé national de l'Espagne , et particulièrement le clergé mozarabe, dut souvent être calomnié.
A la fin du XI^ siècle, les moines de Cluny arrivaient en foule en Espagne, pour s'y tailler des évêchés comme les chevaliers bourguignons s'y taillaient des domaines.
On profitait, pour supplanter les prêtres indi gènes, de l'action des Souverains Pontifes qui, dans l'intérêt de l'unité catholique, substituaient le rite romain au rite national de l'Espagne.
Du nombre de ces conquérants ecclésiastiques est Jérôme, que nous connaissons déjà. Il fut précepteur de dona Urraque, fille d'Alphonse VI (éducation qui lui fit peu d'honneur), devint évêque de Valence au temps du Cid et mourut évêque de Salamanque.
Je n'essaierai point de discuter la question du rituel mozarabe. Il est cité bien souvent, avec une juste admiration, par Dom Guéranger dans son Année liturgique. On y rencontre des traits d'une poésie et d'une émotion profonde. Je ne sais si l'on y pouvait trouver, comme le dit Hergenrôther dans son Histoire de l'Eglise, certaines paroles imprudentes ouvrent la porte à l'Arianisme en face de l'Islam et de son accu- France. Il s'est, au reste, rencontré dans tous les pays chrétiens des évêques méritant les mêmes éloges.
sa t ion perpétuelle de tri théisme ; des germes d'accommodement qui eussent énervé la foi chrétienne, lui eussent enlevé son essence et sa vie. Pouvait-il alors y avoir en Espagne, comme au Vllie siècle, des adoptianistes? (i)
Quoi qu'il en soit, le clergé mozarabe tenait à ses usages, à ses prières, à son vieux rite national; le peuple y tenait davantage encore.
L'introduction du rite romain ne se fit donc point sans résistance. Dans cette lutte, les moines qui venaient défendre en Espagne la cause de Rome se prévalaient de leur zèle, parfois mal éclairé, parfois aussi mêlé d'intérêt et d'égoisme.
On représentait le clergé mozarabe comme ignorant et relâché : bien souvent, en Aragon comme en Castille, on a surpris la bonne foi du St-Siège par des calomnies, dans des vues d'ambition ou d'intérêt.
Le premier et le plus célèbre de ces moines de Cluny qui devinrent des prélats en Espagne est Bernard de Salvitat (près d'Agen), né d'un noble lignage, et qui dans sa jeunesse avait fait la guerre. Hugues, abbé de Cluny, l'envoie au roi don Alphonse VI, qui le place à la tête du monastère de Sahagun, pour le réformer en lui donnant de nouvelles règles. Grâce à la protection de la reine Constance, Bernard devint un des personnages les plus importants de l'Eglise
(i) V. page 327 de ce livre.
d'Espagne : archevêque de Tolède, primat, légat du St-Siège, il remplit les évêchés espagnols de ses compatriotes.
Mais, s'il faut en croire don Rodrigue de Tolède, — son successeur au XI II^ siècle, — cette brillante carrière faillit être interrompue dès son début.
Après avoir conquis Tolède ( i o85) , Alphonse V I promit, par charte jurée, aux Maures le libre exercice de leur culte. Mais l'archevêque Bernard, d'accord avec la reine Constance, profitant de l'absence du roi, prit de force possession de la grande mosquée, qu'il fit occuper par des soldats chrétiens.
a Alphonse, dit Rodrigue de Tolède, apprenant que le pacte signé par lui avait été violé, entra dans une violente colère, et vint en trois jours de Sahagun à Tolède, ne se proposant rien moins que de brûler l'archevêque et la reine sur le même bûcher. Les Arabes de Tolède, instruits de la grande colère du roi, sortirent avec leurs femmes et leurs enfants du faubourg de Magam, qu'ils habitaient, et allèrent au devant de lui. Le roi, voyant cette multitude, crut qu'elle venait se plaindre de l'injure qui lui avait été faite, et lui dit : — « Ce n'est pas vous, c'est moi que l'on a offensé, moi dont la loyauté, jusqu'ici, était sans tache... mais je saurai punir ceux qui m'ont outragé.» ■— Les Arabes se mirent à genoux et supplièrent en pleurant le roi de les écouter. Alors Alphonse arrêta son cheval; et les Arabes, race prudente et bien avisée^ parlèrent ainsi : « Nous savons que l'archevêque est un chef principal de votre loi; si nous sommes cause de sa mort, la vengeance des chrétiens nous atteindra un
jour ; si la reine meurt à cause de nous, nous leur serons éternellement odieux ; et dès que vous ne serez plus là pour nous protéger, ils nous massacreront. C'est pourquoi nous vous demandons la grâce des coupables, et nous vous remettons la parole que vous nous avez donnée.»» — En entendant ces mots, la colère du roi s'apaisa soudain ; il fut heureux de pouvoir garder la mosquée sans manquer à sa parole ; il entra dans la ville, et remit tout en ordre et en paix. »
Il y a dans ce récit des invraisemblances et sans doute au moins des exagérations; je ne crois pas que don Alphonse ait jamais eu l'intention de brûler la reine (pour laquelle il fut toujours très faible) ni même l'archevêque Bernard ; d'autant plus que le supplice du feu n'était pas connu en Espagne, à cette époque. Rodrigue de Tolède est crédule. Mais à supposer que le fait soit entièrement faux, — ce que je ne pense pas, — la formation de cette légende nous montre l'opinion publique, le sentiment populaire, au temps du Cid, opposant l'intolérance étrangère à la tolérance espagnole.
D'ailleurs, je crois l'archevêque Bernard très capable de s'être emparé par la force de la mosquée. Cet exploit ne serait en aucune façon disparate dans l'ensemble de sa vie.
Quelques années après son installation, Bernard, abandonnant son troupeau, prit la croix et partit pour la Terre Sainte. A peine eût-il quitté son siège que les chanoines de Tolède s'assemblèrent et procédèrent à l'élection d'un
autre archevêque ; de son côté, Bernard destitua tout le chapitre, composé de prêtres espagnols, qu'il remplaça par des moines français venus de Sahagun.
A Rome, le pape Urbain arrêta Taventureux archevêque sur le chemin de Jérusalem, le dégagea de son vœu, et le renvoya dans son diocèse, lui conseillant d'employer à la réparation de Tarragone les sommes qu'il avait recueillies pour la croisade (i).
L'archevêque, à son retour, passant par la France, réunit, pour les mener en Espagne avec lui, grand nombre de prêtres, ses compatriotes, qu'il plaça d'abord, à divers titres, à Tolède, et qui presque tous occupèrent bientôt les sièges épiscopaux les plus importants : tels sont Gérard de Moissac, archevêque de Braga; Bernand, évêque de Siguenza ; Pierre, évèque de Ségovie ; Raymond, qui fut le successeur de Bernard lui même à Tolède; Pierre de Bourges, évêque d'Osma, qui fut un saint; et, nouveau Judas parmi ces apôtres, Maurice Bourdin de Limoges, évêque de Braga, qui tenta de vendre l'Eglise à l'empereur d'Allemagne et devint antipape sous le nom de Grégoire Vlll-
(il Tarragone avait été complèlcmenl ruinée par Its Mufulmnns, Les papes s'occupèrent, à diverses reprises, de sa restauration Urbain II accorde à ceux qui veulent s'y fixer les mêmes indulgences qu'aux pèlerins àjérusakra Tarragone ne fut rebâtie et « peuplée » qu'en i iiB, a chevalier normand, Robert Bordot,
Je n'essaierai pas de juger l'influence des moines de Cluny en Espagne.
Elle fut très grande et très diverse, non seulement dans les choses religieuses, mais dans Tordre temporel. C'est pour là faiblesse humaine une épreuve terrible que de sortir d'un cloître pour arriver à l'apogée des honneurs et de la puissance, être écouté des papes et donner des conseils aux rois. Dans la foule des prêtres étrangers il y eut beaucoup d'ambitieux, quelques uns sans scrupules ; il y eut aussi des caractères admirables, des saints; de sorte qu'il est difficile de dire si les uns firent à l'Espagne plus de bien que les autres ne lui firent de mal.
Une chose qui me frappe, disait un soir le peintre, c'est que la guerre privée semble être un des éléments essentiels de l'épopée du moyen âge... le seul progrès que la foi chrétienne ait obtenu, c'est de restreindre la guerre de cannibales, la tuerie des Nibelungen, pour en faire le combat en champ clos, réglé par certaines conditions, le duel judiciaire.
Les duels judiciaires sont une des sources principales d'intérêt dans le poème du Cid comme dans la Chanson de Roland....
VAbbé. Oui, mais il y a bien des différences.
Pour le poète français, comme je vous l'ai déjà dit, le combat est la forme naturelle du jugement : c'est à ce point que juger est synonyme de combattre, avoir tort, synonyme d'être vaincu ; c'est par une association d'idées anali i^Uf^s que péché est synonyme de désastre :
ûeï, seigiKurs, qutl pecdicl nus encumbrel I
Le jugement de Dieu doit décider de tout ; on ne songe même pas à une autre forme de justice.
Si Ganelon restait impuni, Charlemagne en serait désolé ; mais si personne de la cour ne se lève pour le juger, Charlemagne est impuissant, désarmé contre la trahison.
Dans le Cid, Rodigue commence par demander justice au roi et aux Cortès. Il obtient, comme vous le savez, la restitution de ses épées et de la dot qu'il a payée à ses gendres. Quant à l'insulte que les infants de Carrion ont faite à ses filles en les abandonnant, le Cid a voulu d'abord en confier la réparation à don Alphonse, parce que « c'est lui qui les a mariées » ; mais le roi est faible, et ce n'est qu'à défaut de la justice royale que Rodrigue se venge lui-même et demande le combat (i).
L'auteur de Roland eût sans doute regardé le châtiment de Ganelon par Charlemagne, sans le combat préalable, comme une usurpation :
ou plutôt l'idée ne lui vient pas que la chose soit possible.
L'auteur du Cid, au contraire, paraît blâmer le roi d'abandonner son droit. Tel est, au fond, le sentiment que lui dictent ses paroles singulières :
Si desondra y cabe alguna contra nos
La poca y la grand, toda es de myo senor.
(1) V. 3105 et ss.
358 CHAPmtE XV.
« S'il en rejaillit sur nous quelque déshonneur, je n'accepte aucune part de la honte : petite ou grande, elle est toute entière pour mon seigneur. »
Mais il a beau dire qu'il ne se sent point déshonoré : il faut que l'insulte soit châtiée et si le roi ne punit pas ses gendres, il les punira luimême...
L'Archiviste. Dans l'esprit du poète, à ce qu'il semble, ce combat n'est pas un jugement de Dieu, Il n'a point pour but de montrer le droit. Le procès civil entre le Cid et les infants de Carrion est fini : les cortès ont rendu la sentence ( i ) et les infants ont dû s'y soumettre (2). Le sentiment qui pousse don Rodrigue et Pero le Muet à défier les infants de Carrion ne repose pas sur l'idée d'une épreuve providentielle : c'est déjà le « point d'honneur » qui les guide. On peut saisir, dans le poème du Cid, l'origine de la transformation qui, du combat judiciaire, fera le duel moderne, l'affaire d'honneur.
L'Abbé, Dans les derniers Romances du courant aristocratique [3), l'évolution est accomplie. Chimêne, prenant congé de son mari qui part pour se rendre aux cortès de Tolède, l'exhorte
(1) V. 3239. Por juuizio lo damos antcl rrey don Alfonsso.
(2) V. 3241. Hya vieron que es a fer los yfantes de Carrion.
(s) V. p. 277 de ce livre.
« à venger en gentilhomme le sang du comte de Gormas, qu'il a tué dans un loyal duel (bueno a bueno). » « N'acceptez rien du roi, dit elle, excuses, prières ni présents ; car une injure se couvre mal sous le fard des paroles (i). »
Et cependant, le duel judiciaire n'existait pas dans la loi des Visigoths. Au temps du Cid historique, il était en Espagne d'importation étrangère; il fait partie de la modification des mœurs espagnoles, au XI« siècle, sous l'influence des alliés étrangers. Il n'est pas question de duel judiciaire en Espagne avant le XI^ siècle. En 1020, il apparaît dans un fuero de Léon (2) ; mais en 10 19, la comtesse Ermesinde de Barcelone, défiée par le comte d'Ampurias, refuse de nommer un champion, parce que la loi gothique n'admet pas la preuve par le combat.
A partir de cette époque, on trouve quelques exemples de duels judiciaires, mais ils sont loin d'être fréquents.
Pendant la seconde moitié du XI« siècle, dans
(1) Romancero del Cid, Ed. Keller, R. 117.
(2) Texte difficile à interprêter. La preuve par témoins (inquisitionem per veiidicos inquisitores) est accordée aux honnêtes gens ; le serment et le combat sont imposés aux récidivistes : — Sed si accusatus fuerit fecisse jam furtum, aut per traditionem homicidium, aut aliam proditionem, et inde fuerit convictus, qui talis fuerit inventus, defendat se per juramentum et litem cum armis. — Comprenne qui pourra.
36o CHAMTkB X
les fueros, il est souvent question du combat judiciaire; mais quelquefois c'est pour le prohiber et, le plus souvent, pour en dispenser ceux qui ne veulent pas s'y soumettre (i). Par exemple, en 1064, dans le fuero de Jaca : « et quod non faciatis bellum nec duellum inter vos, nisi ambobus placueht, neque cum hominibus de foris, nisi voluntale hominibus (hominum) Jacce. »
En io85, il est vrai, la Torna (combat judiciaire) est établie sur le territoire de l'abbaye de SahagUn, mais c'est par les moines bourguignons. Ce fuero de io85, contraire aux mœurs du pays, causa de nombreuses révoltes.
Le célèbre combat des rituels suit la prise de Tolède (io85). Voici comment l'archevêque Rodrigue en fait le récit :
t< A un jour flxé, le roi, le primai, le légat du pape, le clergé et le peuple se rassemblèrent en grand nombre, et l'on disputa longtemps sur le mérite des deux offices. Enfin l'obstination des soldats obtint que le procis se vidât les armes à la main... Deux champions furent choisis : l'un par le roi, pour l'office romain; l'autre par le peuple, pour l'office tolédan (mozarabe) ; et ce dernier fut vainqueur, au milieu des cns de triomphe du peuple. Mais le roi, stimulé par la reine, déclara que le duel n'établissait pas le droit... (duellum judicans jus non esse). »
Suivit une épreuve par le feu, qui d'après (il Kn 1064, 1074, 1092, 1095, IU99, 1101.
tE lïtJÉL. 36l
Tarchevêque Rodrigue, fut également favorable au rituel mozarabe, et qui, s'il faut en croire Mariana (dont j'ignore les sources) fut douteuse. Quoiqu'il en soit, don Alphonse usa de quelque tempérament ; et le rit mozarabe, par faveur, fut conservé dans les vieilles églises de Tolède tandis que le rit romain s'établit dans les églises nouvellement construites. Ce privilège existe encore aujourd'hui. Il a été confirmé par le concordat de i85i, qui maintient une chapelle consacrée aux offices mozarabes dans la cathédrale de Tolède.
Le champion du rit national, dans le duel judiciaire, se nommait, dit Mariana, Juan Ruiz, du lignage des Matanzas ; « il existe encore de ses descendants, nobles et illustrés par le souvenir de cet exploit. »
Le récit de l'archevêque Rodrigue est confirmé par un moine bourguignon ; mais il ajoute que le combat ne fut pas loyal (i).
Il est très probable que ce duel fut provoqué par les Francs. Le chroniqueur Bourguignon, en effet, nomme le champion du rituel romain miles ex parte Francorum,,.
(i) His diebus Hildefonsus rex hispanorum duxerat filiam Guidonis comitis, ducis aquitanorum... Pro qua extitit causa et contentio de lege Romana, quam legem voluit introducere in Hispaniam,et Toletanam mutare; et îdeo fuit factum bellum inter duos milites et falsitate fuit victus miles ex parte Francorum. (Chronic. sancti Maxantii.)
36î CHAPITRE XV.
Le peintre intervint. Mais une chose me paraît assez étrange. Comment l'Espagnol, qui ne connaissait pas le combat judiciaire et ne Taccueillit qu'avec répugnance, est-il devenu le plus duelliste des peuples? Comment l'Espagne est-elle devenue le pays des raffinés d'honneur?
Le Président. C'est précisément parce qu'on n'y croyait pas au jugement de Dieu.
Le Peintre, Vous m'étonnez.
Le Président. Suivez bien mon raisonnement, je vous prie.
Au XIII^ siècle, Alphonse le Sage, dans ces siete partidas que je feuillette bien souvent, depuis que l'abbé me les a fait connaître, disserte sur le combat judiciaire d'une manière très docte et très sensée : « La victoire ne prouve rien, dit- )) il, car souvent le champion de la cause juste » est vaincu et le mensonge prévaut sur la vé- )) rite : c'est qu'en effet, recourir à ce genre d'é- » preuve, c'est tenter Dieu, ce qu'il a défendu )) lui-même, quand il a dit : « Retire toi, Satan, » tu ne tenteras pas Dieu ton seigneur » (i).
Tel est l'avis du philosophe et du chrétien ; ce qui n'empêche pas le législateur (part. VII, tit. IV, loi 3 et s.), de régler le duel judiciaire, —
(i) Aquel ha volundad de se aventurar a esta prueba semeia que quiere tentar a Dios nuestro senor, que es cosa que él defendio por su palabra alli he dixo : Ve a riedro Satanas, non tentaras a Dios tu senor (part. III, tit. XIV, 1. 8.
-LE DUEU "363
comme ailleurs il règle le barraganat^ le mariage temporaire et dissoluble, bien que ce soit un « péché mortel », mais afin d'éviter un plus grand mal, qui serait le libertinage (i).
Le Peintre, Singulière concession des lois aux mœurs I
Le Président. C'est honnête et sincère, au moins. Le législateur s'efforce de restreindre le mal, ne le pouvant détruire ; il explique sa conduite en avouant son impuissance. Mais que dites vous de notre sincérité, de notre honnêteté, de notre logique moderne? [Regardant autour de lui :) Le commandant n'est pas là pour le moment...
L'Archiviste, Il nous abandonne un peu. Je pense que nous commençons à l'ennuyer...
Le Président, C'est possible. Pour le moment, je suis heureux de son absence; je ne voudrais pas entamer de polémique avec lui.
J'aime bien mieux, disais-je, la franchise de ce vieux législateur du XI 11^ siècle, que nos reticenses et notre hypocrisie. Nos lois défendent et punissent le duel; nos mœurs mondaines le commandent et l'opinion des chefs militaires l'impose à l'armée. De sorte que pour un sol dat, dans certaines circonstances, obéir aux lois, c'est briser sa carrière; le chemin de l'honneur traverse la prison...
(i) V. page 291 de ce livre.
Le Peintre, Mais enfin, tout cela ne me dit pas comment TEspagne, qui ne reçut le combat judiciaire qu'à regret, devint la terre classique des duellistes, des raffinés d'honneur...
Le Président. Mais naturellement. L'Espagne, l'Italie, la France même étaient beaucoup moins germanisées que l'Allemagne et l'Angleterre, et la foi dans le jugement de Dieu étant d'origine germaine, l'idée d'un duel qui n'est pas un jugement, mais simplement une preuve de courage, s'implanta bien plus profondément dans l'esprit des peuples romans que dans celui des nations germaniques.
Le Peintre. Votre explication ne m'éclaire pas, au contraire, elle ne fait que m'embrouiller de plus en plus.
L'Archiviste, Pour moi,
... Je vois bien quelque chose Mais je ne distingue pas très bien
Serait-ce que lorsqu'un peuple adopte une mode étrangèi'e, il l'exagère toujours? Témoin nos gentlemen riders, plus anglais que les anglais ?
Le Président, C'est une idée qui pourrait être creusée... mais cela ne suffit pas. (Baissant la voix,) Attendez... Là-bas, par la porte ouverte sur le grand vestibule, je vois le Commandant qui nous arrive. Vous allez assister à une expérience psychologique intéressante et
décisive. (A f Archiviste :) je vais faire de Thistoire fantaisiste, ne vous hérissez pas (Parlant très haut, à tAbbé) : lorsque la race énergique dés Francs conquit le sol de la Gaule et se rendit maître du troupeau timide et mou des Gallo- Romains, vos aïeux, (vos vrais aïeux, mon cher Abbé, quoi qu'en dise ce têtu d'Archiviste)... (P Archiviste hausse les épaules et le Président continue) :les conquérants germains s'amusèrent beaucoup de l'ahurissement de ces pauvres diables quand on leur parlait de se battre pour vider un procès. Ils réclamaient une enquête et des juges I Ils regardaient avec horreur Tépée qu'on leur mettait à la main, et la jetaient à terre. On leur donna des bâtons : encore, pour qu'ils consentissent à s'en servir, fallait-il les pousser dans le dos...
En ce moment le Commandant Jit son entrée, furieux, criant fresque : Président, ne dites pas ça ! nos aïeux, quels qu'ils soient, je m'en moque, nos aïeux, quand ils ont été provoqués, se sont battus de manière à prouvera ces chiens de sauvages-là qu'ils avaient plus de cœur que pas un d'entre eux ! et que pour être un homme civilisé, — ! on n'est pas un lâche I
Le Président, s' adressant au Peintre. Vous voyez? voilà comment cela s'est fait. Oui; voilà comment il s'est fait que Juan RuizdeMatanzas s'est battu pour le rituel mozarabe ; voilà com-
ment il se fait que le Cid, après avoir obtenu par sentence de justice, la restitution de la dot de ses filles et ses épées, réclame le combat au nom de son honneur, quand le procès est fini. C'est déjà le duel, c'est le point d'honneur moderne, comme nous le disait l'Archiviste.
Le Commandant, regardant tour à tour les interlocuteurs. Qu'est-ce? De quoi s'agit-il?
Le Président. D'un phénomène psychologique. Je vous expliquerai cela, mon commandant.
V Archiviste, Mais, dites moi, cher Président, vous nous avez parlé d'une « cour d'amour », à Tinstar du moyen âge, d'un tribunal féminin, saisi de la question posée pour la première fois par le commandant, si je ne me trompe, à propos de la... réprimande... administrée par Sifrid à sa belle : « que préfèrent les femmes, d'être adorées et battues, ou de n'être ni l'un ni l'autre?...
Le Président, Le moment d'assembler cette cour n'est pas encore venu.
L'Archiviste. Soit. Mais il me semble que nous ne sommes pas galants.
Plus d'une fois déjà... hier encore, au moment où je me levais pour vous suivre, madame la Présidente m'a demandé : — « de quoi parlezvous donc si longtemps, lorsque vous nous quittez pour fumer vos interminables cigares? Fumez un peu moins et restez un peu plus avec nous. » — « Madame, notre conversation, je crois, ne vous intéresserait guère... » — « Pour-
368 CHAPITRE XVU
quoi, Monsieur? » — « Madame, je ne sais trop comment cela s'est fait... J'en suis peut-être un peu responsable... mais, je le crains, nous vous aurions un peu fatiguée... on a cité des textes... même du latin... on était dans la bibliothèque; on a pris des livres, les ayant sous la main... » — « Je vois cela, Messieurs, sous prétexte que nous sommes frivoles, vous avez voulu vous passer de nous ; et vous êtes devenus horriblement pédants : c'est bien fait. »
Le Président, Croyez-vous que les chevaliers qui nous ont occupé jusqu'ici plairaient beaucoup aux dames?
V Archiviste. A dire vrai, Lancelot et Tristan sont plus aimables... passe encore pour Sifrid; il est romanesque; mais je doute que Roland et le Cid, tels que nous les connaissons jusqu'ici, puissent trouver grâce...
VAbbé. Pourquoi pas? Mon Cid surtout.
Comme il aime sa femme et ses filles ! Comme il souffre quand il doit les quitter et qu'il s'en sépare « ainsi que l'ongle arraché de la chair ! » Comme il est heureux et fier de leur montrer Valence 1 « Femme honorée, filles chéries, vous êtes mon âme et ma vie ! Entrez avec moi dans Valence la Belle : c'est le domaine que j'ai conquis pour vous. »
En voyant l'affection presque respectueuse du Cid pour Chimène, je ne puis m'empêcher de me rappeler, en contraste, la façon dont les ba-
rons féodaux, non seulement dans l'épopée germanique, mais dans les chansons de geste françaises, traitent parfois leurs femmes.
Lisons ce que dit, là dessus, M. Léon Gautier (i) :
Tandis que l'Eglise persuadait au baron de regarder sa femme comme une créature auguste, baignée comme lui dans le sang de Jésus-Christ et son égale devant Dieu, la féodalité, si souvent opposée à l'Eglise, lui soufflait au cœur je ne sais quel reste de mépris... Dans l'esprit de tous les soldats, au fond, tout au fond, il y a toujours eu une sorte de dédain pour la femme. . . qui s'en console en les domptant. Mais enfin le dédain persiste avec je ne sais quelle moue railleuse devant les futiles occupations des femmes, devant leurs chiffons, devant la légèreté de leur esprit. « C'est folie de se fier à une femme » répètent à l'envi tous nos poètes... Ce que les barons s'interdisent avant toutes choses, c'est de consulter les femmes avant d'agir : amaudit soit le chevalier qui va demander conseil à une dame quand il doit tornoier » et ailleurs : c<ils sont bien mal inspirés, les princes qui vont chercher conseil dans les chambres des dames. » Il faut voir comme on repousse celles qui veulent, à tout prix, se mêler de ce qui ne les regarde pas : « Retournez dans vos chambres peintes et dorées, mettez vous à l'ombre, mettez vous à l'aise ; buvez, mangez, faites de la tapisserie, teignez de la soie. Mais rappelez-vous bien que vous ne devez pas vous occuper d'autre affaire. Notre métier, à nous, c'est de frapper de l'épée d'acier. Silence I » Si elles insistent, les chevaliers se fâchent. Une mauvaise ardeur sauvage leur monte à la tête : ils rougissent, ils tremblent de colère et,
(1) La chevalerie, p. 349 et 35o.
3jO CHAPITRE XVI.
en vrais barbares, appliquent sur la face de la dame un coup de poing énorme qui fait jaillir le sang. Généralement, la leçon profite. La dame dit humblement : « Merci, )) à son baron ; et il en est qui poussent Tabnégation jusqu'à ajouter : a Quand il vous plaira, vous pourrez me donner un second coup... »
Ces femmes, si soumises, avaient rarement choisi leur seigneur et maître. Sans doute, l'Eglise exigeait un consentement formel ; un oui prononcé publiquement était nécessaire; mais il était souvent bien difficile de refuser le mari présenté par le père ou le frère aîné.
C'est Olivier qui a donné sa sœur, la belle Aude, pour fiancée à son ami Roland ; dans leur querelle sur le champ de bataille de Roncevaux, il le menace de la lui reprendre (i).
S'il est toujours difficile à la jeune fille de choisir son mari, ce choix lui devient à peu près impossible quand elle est héritière d'un fief. Donner à ceux qu'on protégeait la richesse et la puissance en les mariant, c'était une des prérogatives auxquelles tenait le plus le Suzerain féodal.
Pendant le haut moyen âge, le sort de l'enfant et celui de la femme que la mort du père ou du mari livre à la « protection » du suzerain, est lamentable.
« Tant qu'il n'a pas l'âge de donner ou de re-
LE MARUGE. Sjl
cevoir de bons coups en bataille, l'enfant ne sert à rien, et le seigneur peut confisquer, peut reprendre sa terre. » Telle était la loi primitive de la féodalité. « Telle était l'essence du système, et ils ne se trompent pas, les juristes qui arrivent à définir le fief : une terre que Ton tient à charge de service militaire » (i).
Et si « l'homme, « le baron féodal meurt sans laisser de fils ? Si l'héritière du fief est sa fille ou sa veuve? Alors son seigneur la somme de prendre un mari et souvent le lui impose. Le type des institutions féodales, les Assises de Jérusalem, ordonnent à toute femme, fille ou veuve, qui devient héritière d'un fief, de se marier, si elle a de dou^e à soixante ans. Si elle a moins de domçe ans, on lui accorde un répit, pendant lequel on touche les revenus du fief. Si elle a plus de soixante ans, le seigneur s'empare du fief pour en investir qui lui plaît.
Telle est l'expression réfléchie, légale, dans un document qui n'est pas une œuvre de poètes, mais de jurisconsultes, telle est l'expression de cet esprit féodal que les alliés francs essayaient de faire prévaloir en Espagne, grâce aux complaisances d'Alphonse VI pour les compatriotes de sa femme Constance de Bourgogne.
La légende singulière du premier mariage des filles du Cid me semble une réaction contre cet esprit féodal.
(i) Léon Gautier, la chevalerie, p. 342.
Rodrigue de Bivar n'avait plus de fils; ses filles étaient héritières de son domaine de Valence et des richesses immenses qu'on lui supposait : en se chargeant de les marier, le roi de Castille eût été tout-à-fait dans l'esprit de la féodalité...
D'après l'auteur du poème, le Cid paraît être un infan:{on (i), c'est à dire occuper le rang le moins élevé dans la hiérarchie nobiliaire. C'est un gentilhomme rural et municipal. Il y a, dans son patriotisme, non seulement Castillan, mais Espagnol, une place très large encore pour l'esprit de clocher ; c'est un ami des bourgeois de Burgos ; outre son domaine de Bivar il a son logis (su posada) dans la ville, où tout le monde le connaît et l'aime.
On attribue l'origine de sa maison à l'un des deux juges célèbres de Burgos, au X« siècle, Laïn Calvo.
Cette magistrature a-t-elle existé? Certains historiens le nient, d'autres croient la chose vraisemblable. Quoiqu'il en soit, la légende qui donne au Cid ce Laïn Calvo pour ancêtre est significative (2).
(2) Généalogie du Cid : Laïn Calvo, Fernan Lainez, Laïn Fernandez, Nuno Lainez, Laïn Nunez, Diego Lainez, et enfin Rodrigue ou Ruy Diaz (Rodericus Didaci filius), le Cid Campeador : six générations, où le nom de Laïn reparaît aussi souvent que possible, puisque chaque
LE MARIAGE. SyB
Le Cid est fier de sa race ; mais ses ennemis légendaires la dédaignent et la raillent. Le comte de Gormas le nomme, par dérision, « fils de Talcade citadin» « fijo del alcade cibdadano (i). »
Au contraire, les comtes de Carrion sont au premier rang de la noblesse. Us sont orgueilleux et très en faveur à la cour (2). Le roi les protège. C'est à lui qu'ils s'adressent pour obtenir les filles du Cid. — « Nous nous adressons à vous comme à notre roi, notre seigneur naturel. Accordez-nous une faveur; demandez, pour nous les filles du Campeador. »
Le roi connaît les infants ; il craint pour le Cid les conséquences de cette union; il hésite une heure entière, se disant : — « J'ai chassé du pays le bon Campeador ; pour vengeance du mal que je lui ai fait, il m'a rendu de grands services : aurait-il à se féliciter d'un tel mariage? » Cependant il finit par consentir.
Quant aux infants, ils ont toujours considéré leur mariage avec les filles du Cid comme une mésalliance. Voyant croître sa fortune ils ont sollicité cette mésalliance pour s'enrichir ; c'est un grand honneur qu'ils font au Cid, mais ils
fois qu'il n'est point porté comme nom propre (Laïn) il est porté comme nom patronymique (Lainez, Laïnijilius).
(1) Chron. rimée, v. 291.
(2) EUos son mucho urguUosos e an part en la cort. V. 1938.
y trouvent leur profit; c'est ce qu'ils disent euxmêmes au roi :
Casar queremos con ellas a su ondra e a nuestra pro (i).
Ils se trouvent pourtant humiliés d'avoir épousé « les filles d'un laboureur» (2) ; car le Cid cultive lui-même son domame de Bivar ; il exploite lui-même ses moulins, sur le ruisseau qui le traverse :
Azur Gonzalez (un oncle des infants de Carrion) entrait dans le palais, traînant un manteau d'hermine, et le visage haut en couleur, car il avait trop bien déjeuné. On s'en aperçut à ses propos. « Eh bien, barons, dit-il, qui jamais a vu telle misère 1 Qui pourrait me donner des nouvelles du Cid de Bivar? S'en est-il allé le long du ruisseau, inspecter ses moulins et prendre la farine, selon sa coutume? Qui lui a pu mettre dans l'esprit d unir sa race à celle des comtes de Carrion (3) ?
Les infants de Carrion personnifient la noblesse de cour ; du reste, ils sont de pure fantaisie. Il n'y avait point, au temps de Rodrigue, de comte héréditaire (naturel) de Carrion, ni dinfants (héritiers présomptifs) du comte, par conséquent : le gouverneur de Carrion, pour le roi, c'était notre vieille connaissance, Pierre Anzurez, de 1088 à 1 1 17.
(1) Cid, v. 1888.
(2) Romancero, Keller, r, 119.
(3) Cid, V. 3373 et ss.
LE MARIAGE. SyS
Les appréhensions du Cid, qui craint de ne pouvoir marier ses filles lui-même fi); les gendres qu'il accepte à contre-cœur et presque malgré lui ; les funestes résultats de cette alliance ; toute cette histoire n'est probablement qu'une expression poétique des résistances que rencontrait en Espagne l'esprit féodal.
Le roi don Alphonse VI, disais je, se laissait parfois dominer par les influences de sa cour, presque toute étrangère II était entouré de chevaliers français; il avait épousé successivement Aïude, fille de Guillaume de Normandie, le conquérant de l'Angleterre; puis Agnès, fille de Guillaume VIII d'Aquitaine, qui avait fait la guerre aux infidèles en Espagne...
Le Président, Cette Agnès appartenait à cette race de chevaliers-poètes qui a produit, au Xll^ siècle, plus d'une femme aventureuse et romanesque, très désagréable à son mari...
L'Abbé, Je ne sais pas ce que fut celle-ci :
mais au bout de six ans, le mariage fut déclaré nul « pour cause de parenté. » Alphonse prit alors pour femme Constance, fille de Robert, duc de Bourgogne.
Ces alliances étrangères avaient conduit à la cour de Castille un grand nombre de français, indifférents ou même hostiles aux coutumes espagnoles, très ambitieux et très avides de fiefs et d'héritières.
Ils avaient rendu de grands services : Alphonse leur devait ses plus belles victoires : sans eux, il est probable qu'il n'eût pas repris Tolède. Ces gentilshommes étrangers étaient bons courtisans, naturellement beaucoup plus souples que les espagnols, n'ayant rien à défendre et tout à gagner. D'ailleurs, Alphonse ne conservait-il pas dans son cœur un souvenir amer du serment que lui avait imposé la noblesse Castillane, de ce serment qui fut peut-être le premier titre du Cid à la gloire, et le point de départ d'une légende héroïque ? Le roi de Gastille cédait donc, au moins dans une certaine mesure, aux exigences de son entourage; il instituait des fiefs et démembrait son pouvoir; il établissait, en Galice et en Portugal, de véritables vice-royautés en faveur de ses gendres, les princes bourguignons, dont les brillantes qualités et la valeur l'avaient séduit; il accordait à des gentilshommes, à des chefs militaires, à des abbés (à don Bernard par exemple, quand il était abbé de Sahagun), des droits féodaux inusités, qui paraissaient aux Espagnols oppressifs et barbares, et qui furent la cause de plus d'une émeute ..
L'Archiviste, Mon cher Président, ce que nous dit l'Abbé, comme toutes nos études à propos du Cid, me donnent des doutes sur votre théorie, vous savez, V idéal de réaction (1). L'au-
(1) P. 110 de ce livre.
teur des cantares du Cid me semble réagir ^avec beaucoup de raison, contre l'intolérance, contre le duel judiciaire, contre l'oppression de là femme et de Fenfant par le suzerain féodal...
Le Président. Il existe certainement, dans l'inspiration du poema del Cidy une grande part de réaction. Je reconnais, au reste, que ma théorie sur l'idéal était incomplète : non pas fausse, mais incomplète. Si Dieu me prête vie, nous y reviendrons. Je tâcherai de mieux définir cet idéal — peut-être devrai-je lui chercher un autre nom — cet idéal dont le caractère propre est de se bercer et de se consoler, dans le rêve, d'une réalité qui est odieuse. Je l'ai dit et je le prouverai : cet idéal est funeste. C'est un dissolvant. Il n'a rien de commun avec cet homme de cœur, ce brave homme qui a fait le poème du Cid ; son idéal, à lui, répond à des sentiments très réels, très puissants, et tendant à l'action immédiate, énergique...
L'Abbé. C'est justement ce que j'allais vous dire. Cette résistance aux coutumes féodales, dont le Cid nous présente une expression poétique, nous la retrouvons active et pratique dans les fueros. Elle a créé l'aristocratie communale des chevaliers municipaux (i). Dans la question du duel judiciaire, mon cher Président, à vous entendre l'autre jour (2), — vous rappelez-vous
(1) V. p. 372 de ce livre.
(2) Ibid., p, 365.
votre expérience psychologique? — on aurait pu croire que vous commentiez le fuero de 1064 accordé par don Sanche Ramirez, d'Aragon, aux habitants de Jacca.
« Concedo et confirmo vobis... quod non faciatis bellum nec duelum inter vos,nisi ambobus placuerit, neque cum hominibus de foris, nisi voluntate hominibus Jacce. »
« Je vous concède et vous confirme ce privilège... de ne point faire de combat ni de duel entre vous, à moins que cela ne plaise aux deux parties ; et de ne point faire de combat avec des étrangers (au municipe), si ce n'est du consentement des hommes de Jacca. » C'est bien ce que vous disiez : « Si nous sommes défiés, nous nous battrons, si cela nous plaît, quand l'adversaire en vaudra la peine ; mais nous ne voulons pas être légalement contraints de nous battre. »
L'Archiviste. A propos — pardon, l'Abbé, de vous interrompre — à propos, je ne vois pas le Commandant. Lui avez-vous expliqué votre expérience, cher Président ?
Le Président. Oui.
L'Architecte. Et comment a-t-il pris la chose?
Le Président. Fort bien. Nous avons eu sur le duel, une conversation très intéressante. Mais c'est long... je vous en parlerai peut-être un autre jour... continuez, je vous prie, l'Abbé. Vous disiez... ?
M. FAbbé. J'allais dire que c'est dans la ma-
LE MARIAGE. SyQ
tière dont nous parlions à Tinstant — le mariage — que l'opposition, la résistance des espagnols, aux coutumes féodales est surtout frappante.
Permettez moi, je vous prie, de me répéter un peu, pour mieux mettre en relief cette opposition curieuse. Ecoutez :
L'enfant, ne pouvant combattre, est inutile au seigneur, qui a le droit de lui reprendre sa terre. Telle est la coutume féodale. Voici maintenant la loi du fuero de Tolède (i 1 18) : ce n'est pas seulement le fils mineur qui hérite du chevalier, c'est, à défaut de fils, le plus proche parent : heredjtent omniafilii sui, sive qui propinqui; I9S fils mineurs du chevalier restent avec leur mère, honorés et libres, jusqu'à ce qu'ils soient en âge de monter à cheval : « remanéant ciim maire sua honoraii et liberi in honore patris illorum donec valeant equitare. »
D'après les assises de Jérusalem, quand le baron ne laisse point de fils et que son héritière est sa veuve : si elle a plus de soixante ans, le fîef est confisqué, si elle a moins de soixante ans, elle doit se remarier; quand l'héritière est une fille, elle doit se marier dès qu'elle a douze ans. — Mais sur le territoire du municipe de Tolède, la veuve du chevalier, n'eut-elle point d'enfants, n'en restera pas moins honorée et libre pendant toute sa vie. « Nam etsi solam uxorem reliquerit, sit honorata in honore mariiisui. »
Elle-même doit honorer la mémoire du chevalier par la dignité de sa vie. Elle ne peut garder son cheval de bataille, ce serait priver l'armée d'un cavalier; mais une coutume touchante lui interdit de vendre ou de donner les faucons de son mari (i).
D'ailleurs toute femme, fille ou veuve, est libre de se marier ou de ne point se marier : nulle puissance au monde, fût-ce l'autorité du roi, ne peut l'y contraindre : — Et tnulier ex mulieribus eorum, fuerit vidua aut virgo, non sit data ad maritum invita^ non per se (regem) nec per aliquam potentem personam.
(i) V. p. 212 de ce livre.