L'AUTEUR DU CID
Voulez- vous me permettre, dit le Président, de résumer en quelques mots l'idée que nos entretiens m'ont laissée des Chansons du Cid et de leur auteur?
Replaçons-nous au temps où la légende s'est, pour ainsi dire, fixée et cristallisée, sous une forme très peu différente de celle qui nous est parvenue.
C'est sous le règne glorieux du « bon Empereur». Son caractère ferme et doux à la fois contraste avec les violences, les caprices et les faiblesses de dona Urraque, sa mère, qui « tyrannice et muliebriter regnavit. » Et déjà du temps du roi son père, les reines venues de l'étranger étaient bien puissantes! Mais Alphonse Raymondez est vraiment un homme, bien semeia varon (i). Il vient d'affirmer solennellement les droits de la royauté dans les Cortès de Léon ;
(i) Cid. V. 3i25.
382 CHAPITRE XVn.
justicier impitoyable, il établit dans tous ses royaumes la paix et la sécurité. Il a réprimé les violences anarchiques des grands vasseaux. Roi vraiment national, bien que fils d'un étranger, il a restauré, confirmé les fueros et favorisé le retour aux vieilles coutumes; il a, de tout son pouvoir, favorisé et développé les libertés municipales.
En ce temps là, quelque poète espagnol, admirateur de la Chanson de Roland, prend pour héros de ses cantares de gesta, de ses chansons de geste à la mode française, don Rodrigue Diaz de Bivar; il en fait le Roland de TEspagne. Ce poète est, je pense, un soldat, mais il sait autre chose que la guerre.
Il a beaucoup voyagé, il connaît bien les pays dont il parle. Certes, il n'est point partisan de la haute noblesse. Il aime la bourgeoisie. Il est très royaliste, peu féodal, et ne veut pas être courtisan. N'est-ce pas un de ces chevaliers municipaux qui formaient alors, dans les communes espagnoles, une aristocratie vraiment naturelle, très attachée au sol, s'élevant d'ellemême et par ses propres forces au-dessus de la foule, mais lui restant unie par des rapports quotidiens de confiance, d'estime et d'affection? Quoi qu'il en soit, il appartenait à cette élite d'un peuple qui en est l'âme : à cette élite qui garde l'héritage de noblesse des aieux et porte en elle des germes de grandeur et de gloire pour l'avenir.