‹ Études morales et littéraires: épopées et romans chevaleresquesChapitre 5 sur 49 · LA Q.UERELLE DES REINES · texte numérisé non relu

LA Q.UERELLE DES REINES

Le Président, Rappelez-vous que Brunehilde a vu, dans son pays, Sifrid accompagner Gunther et faire office de vassal. Quand elle assiste au mariage de Krîmehilde avec celui qu'elle croit d'un rang inférieur, elle se prend à pleurer.

— « Je pleure, dit-elle à Gunther, je pleure de voir votre sœur donnée pour femme à votre homme-lige, de la voir à ce point abaissée. »

— « Paix, répond à voix basse le roi, je vous dirai plus tard, en un autre moment, pourquoi j'ai donné ma sœur à Sifrid. »

Le soir, dans la chambre nuptiale, Brunehilde demande à Gunther le motif secret du mariage de sa sœur; Gunther ne répondant point, elle le saisit — Sifrid n'est plus là pour le défendre — elle le saisit, le garotte avec sa ceinture, et le suspend jusqu'au matin à un crampon planté dans la muraille.

L'humeur de Sifrid et celle de Gunther, le lendemain, étaient bien différentes. Le chevalier se doutait de ce qui donnait au roi l'air pensif et triste. Alors, s'approchant de lui : « Que vous est-il arrivé? demanda-t-il. Confiez le moi. »

Gunther lui répondit : « Avec cette femme, c'est la honte et le malheur, c'est le diable que

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j^ai installé chez moi, dans ma maison. Dès que j'ai voulu lui parler d'amour, elle m'a garotté, puis accroché, pieds et poings liés, au mur.

Cest ainsi que j'ai passé toute la nuit. »

— « Rassure-toi, dit Sifrid, Je saurai la dompter. Ce soir, invisible, je serai dans ta chambre.»

— ({ Pourvu que tu ne lui parles point d'amour (i), fais-lui ce que tu veux, à ma chère épouse, dût-elle en mourir. »

— « Sois tranquille, répliqua Sifrid. J'aime ta sœur, et je n'aimerai jamais d'autre femme. »

Le soir, en effet, Sifrid, coiffé de la Tarncape et par conséquent invisible, suit son ami dans la chambre nuptiale : il éteint les lumières, puis, dans Tobscurité, non sans peine, il inflige à la rude amazone une correction méritée ; elle attribue naturellement cette revanche à son mari, se croyant seule avec lui. Vaincue, Brunehilde se rend à merci.

— « Noble roi, dit-elle, laisse-moi la vie; pardonne-moi; jamais plus je ne te résisterai. » — Alors, furtivement, Sifrid quitte la chambre.

Depuis cette nuit-là, Brunehilde perdit sa force merveilleuse. Elle devint comme une autre femme.

Longtemps,longtemps après — Sifrid a conduit

(i) St. 655. Ane daidu iht triutest. — trût, triutinne, vieux français dru, drue, — Karl Barstch annote : « Euphem.y von ehelichem Beiwohnen. »

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sa femme dans ses états ; elle est devenue mère d'un fils ; dix ans se sont écoulés ; — et Brunehilde, toujours, garde son idée fixe. « Pourquoi dame Krîmehilde est-elle si fière? Sifrid n*est-il pas notre homme-lige? »

Elle supplie Gunther d'inviter Sifrid et Krîmehilde à une fête. Le roi cède enfin ; l'invitation est acceptée, Sifrid et Krîmehilde reviennent à la cour des rois Burgondes.

Un jour, avant les vêpres, les chevaliers joutaient dans la cour du palais. Les deux reines, Krîmehilde et Brunehilde, étaient assises côte à côte et regardaient. Krîmehilde songeait à Sifrid Ce fut elle qui parla la première :

— « Le vois-tu là -bas? De quel air majestueux il marche en tête des chevaliers ! Et qui peut-on lui comparer? Certes, j'ai le droit d'en être fière ! »

Brunehilde répondit : — « Quelque vaillant, loyal et beau que soit ton mari, tu dois mettre avant lui ton frère. »

L'orgueil des deux femmes s'irritait; elles échangeaient des paroles blessantes.

— « Brunehilde, la gloire de Sifrid est grande, ne le sais-tu pas? Il est au moins l'égal de Gunther. »

— « Krîmehilde, je n'ai point parlé sans raison. Sifrid est le vassal de Gunther. Ils me l'ont dit, l'un et l'autre, le jour où je les ai vus ensemble pour la première fois, »

— « S'il en était ainsi, Brunehilde, ma sœur, je serais bien à plaindre. Mes frères m'auraient fait épouser un vassal? Je t'en prie, ma chère Brunehilde, par amitié pour moi, ne dis plus de telles choses (i). »

— « Oui, je le dis, Krîmehilde, je le dis, et le redirai toujours. Pourquoi renoncerais -je au vasselage de Sifrid et de tant de nobles chevaliers qui nous doivent, avec lui, le service féodal ? »

— « Tu y renonceras pourtant, car il n est pas ton vassal et ne le fut jamais. »

— « J'y renoncerai, Krîmehilde? Eh bien, je voudrais voir si, dans la cour des rois Burgondes, on te rendra les honneurs qu'on me rend, puisque tu prétends être mon égale ! «

— « Eh bien, dit Krîmehilde, oui, nous verrons. Puisque tu soutiens que mon mari est un vassal, les hommes de Gunther et ceux de Sifrid en décideront aujourd'hui. Nous allons aux vêpres tout à l'heure. A la porte de l'église je passerai la première. Tu verras aujourd'hui si je suis de noblesse libre; tu verras aujourd'hui quel est le rang de ta vassale à la cour de ton mari. »

Quelques instants plus tard, Brunehilde, la femme de Gunther, avec ses suivantes, attendait à la porte de l'église. Voici venir Krîmehilde, la

(i) St. 822 et ss.

femme de Sifrid, avec une suite plus nombreuse et plus richement parée. Elle avait tant de joyaux sur elle que trente reines ensemble n'en auraient pu montrer autant. Ce n'est pas qu'elle tint à ces choses, mais elle voulait humilier sa rivale. Elle arrive à la porte de l'église. Brunehilde lui ordonne, rudement, de s'arrêter pour la laisser entrer la première.

— « Tu as dit une parole de trop, dit Krîmehilde; il eut mieux valu pour toi la retenir. Comment la maîtresse d'un vassal a-t-elle pu devenir la femme d'un roi ? »

— « A qui donc ici donne-t-on le nom de maîtresse?... »

— « C'est à toi, dit Krîmehilde. Tu as été la maîtresse de mon mari , de mon bien-aimé Sifrid ! »

Krîmehilde passa tièrement la première. Brunehilde, atterrée, la suivit, fondant en larmes. Elle pria peu durant cet office : les vêpres lui parurent longues ce jour-là.

Pourtant les voilà finies : on se lève : Brunehilde se hâte ; passant à son tour la première, elle arrête à la porte Krîmehilde et la somme de s'expliquer.

Or, il faut savoir qu'en luttant avec l'amazone, Sifrid lui avait pris une bague d'or et sa ceinture,' cette ceinture dont elle voulait se servir pour garotter une seconde fois son mari. Etaitce par orgueil ? Qui sait?... Sifrid en avait fait

présent à sa femme. Il en résulta de grands malheurs.

— « Vois-tu cet anneau d'or que je porte au doigt? dit Krîmehilde. Sifrid m'en a fait présent. »

— « Cette bague, dit Brunehilde, on me l'a volée. Il y a déjà longtemps. Je découvre à la fin qui me Ta prise. »

— « Et cette ceinture, dit Krîmehilde, l'ai-je aussi volée? Mon mari me l'a donnée : oui, mon Sifrid a été ton amant. »

Abrégeons. Brunehilde va se plaindre à son mari ; Gunther fait appeler Sifrid et lui demande s'il s'est vanté d'avoir été l'amant de Brunehilde, comme le soutient Krîmehilde, sa femme. Sifrid le nie et se justifie par serment en présence des hommes de Gunther.

— « Jamais, dit Sifrid, je ne m'en suis vanté ; si ma femme Ta dit, je l'en ferai repentir. On devrait bien apprendre aux femmes à laisser là toutes ces paroles outrageantes. Défends les à ta femme; je saurai les défendre à la mienne : vraiment, son impertinence me couvre de confusion. »

En effet, Sifrid corrige vigoureusement Krîmehilde. Je vous demande pardon; mais la chose est ainsi. Pauvre femme! elle a failli, sans doute, mais c'est par excès d'amour ; elle est trop fière de son bien aimé... Sifrid la bat cruel-

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lement ; elle ne l'en aime que davantage ; humble, elle fait, avec une confiance naïve d'enfant, l'aveu de sa faute et de sa punition au premier vassal de son frère, à l'homme-lige de sa rivale, Hagen :

Mon mari ne doit point porter la peine de ce que j'ai fait à Brunehilde.

Je m'en suis bien repentie, dit la noble femme. Aussi m'a-t-il couvert le corps de meurtrissures... Son âme était affligée de ce que j'avais dit. Il s'en est très justement vengé, le héros vaillant et bon (i).

Vous le voyez,c'est déjà la femme allemande...

Le Commandant. Parbleu! mon président, puisque c'est mon office, j'interromps, moi.

« C'est la femme Allemande, » dites vous... Moi, c'est le mari que j'aime I Le chevalier allemand ! Il est superbe. Il bat sa femme, il vous la rosse comme plâtre : l'application de la schlague à la vie conjugale !

Et l'autre donc, l'autre chevalier : il ne bat pas la sienne, lui — ce n'est pas sa faute — mais il la fait battre, comme il Ta gagnée, par procuration I — « Pourvu que tu ne lui contes pas fleurettes, fais lui tout ce que tu veux ; assomme-la, ça m'est égal! » — Oh! délicieux, ces preux chevaliers de la noble terre allemande, pays des longues fiançailles et des pures amours!

(i) St. 894.

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Et leur discrétion donc! Ce Siftid qui se vante... et ça n'est même pas vrai, paraît-il... Mais c'est un tas de malotrus, ces gens-là !

V Archiviste» Commandant, je crois que vous vous trompez. D'après moi, Krîmehilde, dans un accès de colère qui lui a fait perdre la tête, a menti...

Le Commandant, Elle a menti? Faudrait voir... Mais un accès de colère, c'est fort; un accès de colère apporté de chez elle, avec pièces à Tappui, car elle a pris exprès la bague et la ceinture : c'est évident. Elle ne les portait pas d'habitude : Brunehilde les eût remarquées... à moins pourtant qu'elle ne les ait portées dans sa poche?

V Archiviste, Il est vrai, c'est assez obscur; il y a des invraisemblances. On peut les expliquer par des traditions différentes, mal soudées ensemble.

Le Commandant, Ne parlons pas de cette querelle de poissardes entre les deux reines... et je suis sûr que c'est plus accentué dans l'original. . .

Le Président, Un peu, oui...

L'Abbé. Commandant, je vous abandonne la querelle des reines. Comme vient de le dire l'archiviste, il y a là des invraisemblances et des disparates qu'on peut expliquer par une soudure et des raccords entre des thèmes différents, mal dissimulés par des retouches d'une main un peu lourde... Mais que dites-vous de la première entrevue de Sifrid et de Krîmehilde?...

Le Commandant, Je dis... Votre liberté de traduction me donne des inquiétudes. Je crains que, sans le vouloir, vous n'ayez abusé de votre système pour idéaliser cet amour qui « élève les âmes et grandit les cœurs ». Est-ce vraiment dans le texte, ces élévations d'âme et ces grandissements de cœur?

L'Abbé. J'avoue que j'ai traduit de deux façons différentes une même expression. Mais je crois en avoir rendu parfaitement le sens.

Cette expression, avec diverses variantes sans importance, est répétée vingt-cinq fois dans tout le poème. En général, d'après le contexte, elle signifie avoir Tâme (©w^xô;, Gemiith) noble, fière, haute, ferme, généreuse ; hôhgemuot est une épithète héroïque , ordinairement associée à l'idée de courage et parfois à l'idée de vertu.

Si sint in allen tugenden — so rehte hôhgemuot (i).

Je cite seulement les exemples qui pourraient sembler divergents : strophe 1 347 : il s'agit d'une veuve désolée, abandonnnée de tous, qui retrouve, pour la défendre ou la venger au besoin, « maints chevaliers nobles et vaillants » : cela lui « relève le cœur ». Dans deux autres strophes, 1171, i55i, il s'agit des richesses qui, si vous le voulez, « enflent » le cœur; mais le

(1) St. ySo.

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poète, je pense, trouve la fierté du riche très légitime, non seulement dans le chevalier faisant des largesses, mais aussi dans ces bateliers opulents dont Tâme « est trop haute » pour leur permettre d'accepter un salaire, s'ils passent les voyageurs d'une rive à l'autre d'un fleuve.

Je crois donc ma traduction très exacte.

Le Commandant, Peste, l'abbé! Je ne vous savais pas si savant éplucheur de textes, mon cher ami !

L'Abbé. Oh! je suis savant à bon marché. Je prends le glossaire de l'édition de Bartsch et j'y cherche les mots : hôchgemuete^ hohgemuot^ hôhey hôhen, hœhen. J'y trouve l'indication de tous les passages où ces mots sont employés.

Ce n'est pas plus difficile que ça. Vous le voyez. Messieurs, en trois quarts d'heure environ vous pouvez être aussi savant que moi là-dessus.

Le Président. Nous vous en croyons, Robert.

La cour donne , d'une part , acte à l'abbé de ce que l'amour élève les cœurs des héros ; d'autre part, au commandant, de ce que les héros battent leurs femmes, qui ne les en aiment que mieux. L'incident est clos. Je donne la parole à l'abbé pour continuer son analyse.

L' Abbé poursuivit donc son récit.

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