LE CRIME DE GUNTHER
Vous rappelez-vous Hagen de Tronèje, le premier des vassaux de Gunther? Il est, vous ai-je dit, féroce, avide et sans scrupules, capable de toute violence et de toute perfidie; mais cette perversité tout entière est mise au service d'un dévouement sans bornes. Se dévouer pour son seigneur est sa loi, sa vertu, son honneur : il est vassal jusqu'à la moelle des os, vassal jusqu'au fond de Tâme. Il bravera la mort ; il donnera son salut éternel pour la gloire de Gunther. Il s'emporte à la seule idée qu'on puisse lui proposer de le quitter. « Dans la race de Tronèje, vous devez le savoir, on ne sert qu'un seigneur en sa vie (i). » Il ressent, plus vivement que Gunther lui-même, l'insulte faite à Brunehilde, sa femme ; tandis qu'on n'y songe plus à la cour, seul il ne l'oublie pas un instant (2). Il rêve la mort de Sifrid, pour se venger des larmes qu'il a vu verser à la reine. — « Puisqu'il s'est vanté au dépens de ma dame suzeraine, il le paiera de sa vie, ou je meure (3)1»
(1) St. 69g.
(2) St. 870.
(3) St. 867.
6o CHAPITRE II.
Il rêve de- tuer Sifrid, pour que sa femme, Krîmehilde, pleure à son tour, qu'elle pleure des larmes de sang !
La convoitise se joint à la haine. Mais c'est toujours l'intérêt de son seigneur qui le guide. Il voudrait voir mourir Sifrid, pour agrandir de ses terres le domaine et de son trésor inépuisable les richesses du roi (i). Hagen est le mauvais génie de Gunther ; c'est le démon qui le tente par l'orgueil, par l'avarice, par l'ambition; il fait le siège de son âme et il ne lui laisse aucun repos. Gunther devient sombre. La présence, la vie même de Sifrid lui paraît une honte : sa vue lui rappelle des souvenirs humiliants... Enfin la conscience du roi succombe ; il consent à la plus abominable des trahisons. Celui qui Ys^ conseillée en sera l'instrument. ^
Afin de mieux préparer son crime, Hagen feint d'avoir pour Sifrid et pour Krîmehilde l'affection la plus respectueuse et la plus dévouée.
Il obtient leur amitié. Le traître devient le confident de celle qu'il déteste le plus au monde. C'est à lui qu'elle avoue ses craintes secrètes : Brunehilde insultée ne méditerait-elle pas une vengeance? — « Mon mari n'a rien fait. Je suis seule coupable. Il m en a punie ; il est juste et bon.» — Pauvre femme! Hagen reçoit ces aveux.
(i) St. 882.
LES NIBELUNGEN. 6l
Il la rassure. Ne faut-il pas qu'il soit un monstre, un démon de Tenfer, pour ne pas être touché de tant de candeur et de tant d*amour ?
On feint de préparer une expédition guerrière. Hagen va trouver Krîmehilde et lui offre de veiller sur son mari.
Elle répondit : « Tu es de mes parents, nous sommes alliés. Je confie à ta foi mon Sifrid, mon bien aimé. » Alors elle lui révéla des choses qu'elle aurait mieux fait de cacher.
— «Quand mon mari, dans le pays des Nibelungen^tua le dragon qui gardait le trésor, il devint invulnérable. Nul ne pourrait le tuer, si, par malheur... je te le dirai, à toi,mon véritable ami... tu me garderas ta foi, n'est-ce pas?... Je te le dirai, me confiant à ton amitié : par malheur, au moment où le sang jaillissait tout chaud des blessures du dragon et que mon mari s'y roulait et s'y baignait tout le corps, une feuille de tilleul est tombée entre ses épaules et s'y est collée : en cet endroit le sang du dragon n'a pu le toucher ; c'est là qu'il peut être blessé (i). »
On comprend le reste. Hagen, maître du fatal secret, tue Sifrid, l'assassine lâchement dans une partie de chasse. Les dernières paroles de Sifrid sont admirables. — «Que Dieu prenne en pitié le fils qu'il m'a donné. On lui reprochera plus tard que des gens de sa famille ont été des assassins... Voulez- vous, Gunther, voulez-vous faire encore quelque chose de loyal en ce monde?
(i) St. 898-902.
02 CHAPITRE n.
Laissez-moi confier à votre merci votre sœur, ma femme bien aimée... Ah! mon père et mes vassaux vont m'attendre bien longtemps!... »
Hagen entend ses paroles ; il voit agoniser et mourir ce héros et sa haine n'est pas encore assouvie. Par un raffinement effroyable de cruauté dans la vengeance, il fait jeter le cadavre devant la porte du logis de Krîmehilde, de sorte qu'elle le voie, sans s'y attendre, en sortant pour se rendre à l'église.
C'est ainsi que Hagen de Tronèje vengea l'injure faite à sa dame suzeraine.
Vient ensuite le passage du poème où les éléments divers dont il se compose sont le plus mal soudés ensemble. Les invraisemblances,les incohérences, les contradictions abondent. Le poète paraît hésiter entre des traditions différentes...
Le Commandant, Encore? Mais c'est donc rapetassé, rapiéceté comme une vieille savate, votre épopée germanique? C'est un ravaudage?
UAbbé. Il est évident, au moins, qu'il y a plus d'unité dans le Roland et dans le Cid.
Mais je continue.
Après les premiers moments de désespoir, Krîmehilde veut découvrir et poursuivre l'assassin de Sifrid : elle exige une épreuve judiciaire, une ordalie. On expose le corps de son mari dans l'église; ceux qui l'accompagnaient au moment de sa mort passent tour à
tour à côté du cadavre : « On vit alors un grand prodige et qui pourtant arrive souvent : dès que le meurtrier s'approcha du mort, les blessures saignèrent comme si elles étaient fraîches (i). » Mais Gunther refuse de punir le crime dont il est complice. Les hommes-liges de Sifrid, à peine un contre trente, voudraient se faire tuer jusqu'au dernier pour venger leur seigneur.
Krîmehilde les en empêche. Elle semble se résigner. Elle n'a plus qu'une consolation : répandre largement l'aumône et prier pour l'âme de son mari.
Elle consent à ce que ses frères, en son nom, aillent chercher au pays des Nibelungen le trésor de Sifrid. Est-ce pour donner davantage aux pauvres? Est-ce pour se créer des partisans et venger son mari? Le poète semble choqué luimême de cette invraisemblance. Ses efforts pour l'atténuer la font ressortir davantage. Krîmehilde aurait dû le prévoir : les deux traîtres, Hagen et Gunther, lui volent ces inépuisables richesses des Nibelungen et se soumettent le pays lui-même, le pays dont elle est la reine, puisque Sifrid le lui a donné. Désormais, ce sont ses frères qui sont les seigneurs des Nibelungen. Ils en portent orgueilleusement le nom (2). Que
(2) Nîbelunc^ dans le poème, est d'abord le nom d'un roi ; puis die Nibelunge sont ses fils ; leurs hommes-liges portent le même nom; le pays des Nibelungen se nomme
64 CHAPITRE n.
resté-t-il à la malheureuse Krîmehilde? Personne au monde ne lui témoigne d'affection, si ce n'est sa mère et le plus jeune des princes Burgondes , Gisleher , celui de ses frères qui n*a point eu de part à la trahison. Pourquoi reste-t-elle, pauvre et dédaignée, dans cette cour de Worms, qui doit lui être odieuse, près de ces traîtres qui doivent la détester comme un remords vivant de leur crime? Pourquoi ne va-t-elle pas dans le Niderland, dans le pays de Sifrid, rejoindre son jeune fils et consoler son vieux père? Si elle dédaigne la puissance et les honneurs qui Fy attendent, elle y trouverait au moins des cœurs dévoués qui partageraient sa douleur.
Laissons ces difficultés où le poète s'attarde et semble hésiter, en faisant hésiter avec lui le lecteur. Hâtons-nous : semper ad eventum,,.
Poursuivons l'action.