LA HAINE DE KRIMEHILDE
Krîmehilde, la veuve de Sifrid, dans son morne désespoir, semble ne plus tenir à rien sur la terre. Et cependant toutes les passions
Nibelunge lant. Lorsque les Burgondes se sont emparés du trésor et du pays ils s'appellent aussi die Nibelunge.
ne sont point mortes dans son cœur. Elle vit encore par la haine.
Un jour se présentent à la cour de Worms des ambassadeurs du puissant roi des Huns.
Leur chef, c'est le margrave Rudiger, le plus illustre des vassaux chrétiens d'Attila. Je dis des vassaux chrétiens, car à la cour du roi des Huns il y a des chrétiens et des païens, vivant en paix, dit le poète, ce qui ne s'est guère vu depuis lors. Chacun priait selon sa croyance, et la bonté du roi s'étendait également sur tous, quelle que fût sa façon de vivre (i).
Le margrave Rudiger, avec une suite nombreuse, vient donc à la cour de Worms. Il vient demander pour son suzerain la main de Krîmehilde, la veuve de Sifrid. Gunther assemble son conseil. Hagen s'oppose au mariage. « Si la veuve de Sifrid prend Attila pour époux, dit-il, vous le verrez, il nous en arrivera malheur. » Le plus jeune des rois • Burgondes, Giselher, le brave et généreux chevalier, répond : « Hagen, mon ami, ne lui avez- vous point fait assez de mal? Montrez enfin quelque loyauté. » Mais Hagen ne se rend pas : « Si Krîmehilde porte une couronne, je ne sais ce qu'elle fera, mais sa puissance nous sera funeste 1 Abandonnez ce projet, chevaliers! » — En entendant parler ainsi, le bon Gisleher s'écrie, plein de
(i) St. i335, i353, i85i, igiS (liet), etc.
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colère : « Non, chevaliers, nous ne serons pas des traîtres ! Nous devons être heureux, pour ma sœur, d'une alliance glorieuse I » Tous, Hagen excepté, furent d'avis de consentir au niariage.
Rudiger est donc admis près de Krîmehilde et la demande en mariage pour son seigneur Attila.
La reine répondit : — « Margrave Rudiger, qui connaîtrait ma douleur, n'oserait me proposer d'aimer encore. L'homme que j'ai perdu, c'était le plus grand cœur dont femme obtint jamais l'amour. »
Le margrave eut beau la presser ; lui parler des honneurs dont elle serait entourée,des trente couronnes, des trente royaumes dont elle serait investie, des chevaliers qui lui seraient soumis, des femmes de race royale qui la serviraient... En vain son jeune frère et sa mère à leur tour la supplient d'accepter la main d'Attila ... — « Pleurer, dit-elle, voilà ce qui me convient désormais. ))
Krîmehilde semblait donc inébranlable et tous les efforts étaient restés inutiles, quand enfin le margrave lui dit à voix basse : — « Attila vous vengera du mal que vous avez souffert. )> — Krîmehilde leva les yeux. Le margrave reprit : — « Ne pleurez plus. Quand vous n'auriez chez les Huns que moi, mes parents et mes hommeslijges, si quelqu'un vous avait offensée, il devrait le payer cher. »
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Krîmehilde alors dit au margrave Rudiger :
— « Jurez moi donc par serment que vous serez le premier à me venger d'un outrage, quel qu'il soit. » Rudiger, avec ses hommes, fit le serment qu'elle demandait.
N'oubliez point ce serment. Le margrave accomplit un jour sa promesse et ce fut le plus triste de ses jours.
Jusque-là Krîmehilde n'eut point voulu, lui donnât-on cent royaumes, épouser un païen; elle se serait crue déshonorée (i). Mais quand elle eut reçu le serment du margrave, elle chan^ gea d'avis. — « Les gens diront de moi ce qu'ils voudront. Qu'est-ce que cela me fait à moi, misérable ? Si je puis venger la mort de mon bien aimé Sifrid, que m'importe le reste (2) ! »
Ainsi Krîmehilde consent à devenir la femme d'Attila. Elle part,avec une suite nombreuse,pour se rendre à sa cour ; Attila vient à sa rencontre jusqu'à Vienne(3). C'est là que le mariage, comme d'habitude, est célébré par des fêtes, des tournois et des festins magnifiques; et maintenant Krîmehilde habite le domaine du roi des Huns.
Des années se passent. Krîmehilde est puissante, honorée, mère d'un fils qui sera l'héritier du plus grand roi de l'univers. Mais elle est
(1) St. 1248.
(2) St. 1259.
(3) St. i365.
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toujours sombre. Le démon de la vengeance habite dans son âme.
Attila n a pas cessé de Taimer comme au premier jour. Elle lui dit, un soir : — « Il y a bien longtemps que je n'ai vu mes frères ! » — Aussitôt le roi des Huns envoie des ambassadeurs à Worms, aux rois Burgondes, pour les prier de venir à sa cour assister à des fêtes qu'il veut donner en leur honneur.
Détail caractéristique à signaler en passant. Les deux ambassadeurs d'Attila sont des joueurs de viole (videlaere). Les ménestrels sont très honorés (i). Ils sont aussi très bien payés : aux fêtes du mariage de Krîmehilde ils ont gagné plus de mille marcs (2).
Ces deux envoyés d'Attila viennent donc à Worms et font leur invitation.
Dans le conseil de Gunther, Hagen seul fut d'avis de la refuser. Mais quand la résolution fut prise de l'accepter, Hagen ne voulut céder à personne le droit qu'il réclamait d'accompagner son seigneur.