LES ONDINES ET LE CHAPELAIN
Dans leur voyage vers le pays des Huns, les Burgondes eurent bien des aventures. L'humeur
(1) Noble ménestrel (der edele Spileman). St. 1674. (1) St. 1374.
intraitable de Hagen leur attira plus d'une querelle et les jeta dans plus d'un péril. Je conterai seulement ce qui leur advint au passage du Danube. Hagen, qui leur servait de guide — il connaissait tous les chemins — cherchant un bateau pour traverser le fleuve, vit des femmes blanches, des fées, qui se baignaient et se jouaient en glissant comme des oiseaux sur les flots. Il s'empara de leurs vêtements. La première de ces femmes des eaux lui dit : « Noble chevalier Hagen, rends nous nos habits et nous te ferons savoir le succès de ton voyage à la cour d'Attila. ))
Hagen fit ce qu'elle demandait. La première lui dit alors : « Hagen, tes compagnons et toi, vous arriverez heureusement ; et la cour d'Attila vous rendra de grands honneurs. » Mais la seconde ajouta : « Retourne sur tes pas, chevalier, il en est temps encore. A la cour d'Attila tu trouveras la mort. » Et la troisième, à son tour : « Nul de tes compagnons ne re verra sa patrie ; nul, si ce n'est le chapelain du roi des Burgondes. »
En traversant le fleuve, l'intrépide Hagen voulut convaincre les femmes des eaux de mensonge en noyant le chapelain qui, d'après elles, devait seul revoir son pays.
Hagen tenait les rames, car il était habile et vigoureux batelier. Il ne se reposa point de tout le jour, passant d'une rive à l'autre les mille
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soixante chevaliers et les neuf mille écuyers qui formaient la suite des Burgondes.
L'aumônier vint s'embarquer à son tour.
Il s*assit auprès des objets destinés au saint sacrifice, et sa main reposait sur les reliques; mais cela n'empêcha point Hagen, quand on fut au milieu du fleuve, de le saisir et de le jeter à l'eau. Le prêtre savait nager; il serait aisément remonté dans la barque, si le féroce Hagen, malgré les cris de ses compagnons, ne l'eut repoussé quand il approchait. Voyant qu'il ne pouvait attendre aucun secours, le pauvre prêtre se mit à nager vers la rive ; mais le Danube est large et son courant est fort. Bientôt la fatigue paralysa ses membres. Alors la main de Dieu le porta, de sorte qu'il échoua vivant sur le sable. Il se releva, le pauvre prêtre, et s'en alla secouant ses habits trempés.
Hagen vit alors qu'il ne pouvait éviter le sort fatal que lui avaient annoncé les femmes des eaux. Quand il eut passé le dernier homme de Gunther, il brisa la barque en mille pièces et jeta les débris au courant du fleuve. « Que faites- vous? lui dit-on ; comment repasseronsnous l'eau quand nous reviendrons dans notre pays? » — « Je le fais, dit Hagen, de peur qu'il n'y ait parmi nous quelque lâche qui veuille retourner en arrière (i). »
(i) St. 1574-1 583.
LES MIBBLUNGEN. 7I
On poursuit sa route. En chemin se trouve le domaine du margrave Rudiger. On s'y arrête ; on y reçoit une magnifique hospitalité.
On y resta longtemps, au milieu des festins, des tournois et des fêtes ; et lorsqu'on partit, les chevaliers de Burgondie s'étaient liés d'amitié avec les vassaux de Rudiger. Bien plus, le jeune Gisleher, le meilleur des rois Burgondes, était le fiancé de la fille du margrave. Au départ, le bon Rudiger et sa femme Godelinde offrirent à leurs hôtes des présents magnifiques : Hagen reçut de Godelinde un bouclier : c'était le souvenir précieux d'un fils qu'elle avait perdu, tout jeune encore, tué vaillamment dans un combat.
On continue le voyage : Rudiger et ses chevaliers accompagnent leurs hôtes et leurs amis, les rois et les chevaliers Burgondes à la cour d'Attila.
Quand ils arrivent, l'accueil de Krîmehilde est glacial, sauf pour le jeune Gisleher, qu'elle embrasse tendrement. Bientôt l'insolence de Hagen répond aux reproches de la reine qui lui réclame le trésor de Sifrid. Hagen, par sa hauteur provoquante, qui semble un défi, ne cesse d'exciter la colère de Krîmehilde et d'irriter sa soif de vengeance. La prédiction des Ondines, le sentiment de la fatalité qui pèse sur lui le rend furieux et lui enlève toute prudence pour ne lui laisser que l'orgueil et la haine.
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Cependant, comme toujours, le temps se passe en joûtes,en plaisirs, en festins ; mais une sombre défiance règne entre les hommes de Gunther et ceux d'Attila; au lieu de vêtements de soie et d'or, on porte dans les fêtes des armures; les tournois, toujours périlleux, aux premiers accidents sont près de se transformer en batailles, et la reine l'espère (i)... Ici se place une scène bizarre et grandiose dans son étrangeté.