Pensilcs, éd. Havct, page
de sagesse et de raison, et plus elle rejette dans l’ombre l’idée d’un premier auteur. On dirait que la richesse et la perfection du travail lui cachent la main de l’ouvrier. Pour un Cuvier (je ne parle que des morts), combien de savants qui semblent croire qu’à force de recherches ils trouveront un fait élémentaire qui leur donnera le mot de l’énigme ! On ne voit pas que plus on s’enfonce et plus on sent l’infini qui nous déborde de toutes parts. On ne voit pas que, si par impossible on trouvait une loi qui expliquât l’univers, il faudrait à son tour expliquer cette loi et savoir qui l’a faite; on se retrouverait en face du problème éternel.
Que la science s’élève au plus haut des espaces célestes ou qu’elle descende au plus profond des abîmes, qu’elle pèse le soleil ou qu’elle compte les millions d’êtres que renferme une goutte d’eau, partout et toujours elle trouvera assez de géométrie, d’harmonie, de dessein pour aboutir malgré elle à une première loi, pour saisir au travers des ombres l’image visible d’un ordre suprême. Je sais qu’en abusant des causes finales on est arrivé à des conclusions ridicules; est-il plus sage de reconnaître une organisation dans le monde et d’en nier l’auteur? La nature est remplie de mystères qu’on n’a pas expliqués et que peut-être on n’expliquera jamais; cela donne-t-il à la science le droit de nier les preuves les plus visibles d’une sagesse admirable? Le plus petit insecte comme la plus simple fleur ne révèlent-ils pas à nos yeux étonnés un art qui dépasse infiniment toute l’industrie des hommes? Dans ces merveilleuses créations est-il possible de voir autre chose
que l’œuvre d’une intelligence sans pareille, et qu’est-ce que cette intelligence, sinon ce Dieu qu’on ne peut fuir et qui s’impose à notre raison comme à notre cœur?
J’ai parlé longuement d’une philosophie engendrée par l’étude exclusive de la. nature; après l’essor que les sciences physiques ont pris de nos jours, c’est la doctrine qui répond le mieux aux faiblesses de l’esprit moderne, celle qu’il est le plus nécessaire de combattre, tout en faisant une juste part aux vérités qu’elle contient. Mais, comme je l’ai dit plus haut, l’observation sensible n’épuise pas toutes les forces de notre âme, nous avons d’autres facultés que la sensation, et chacune de ces facultés a pour ainsi dire sa philosophie et sa religion particulières. C’est ce que Gœthe a exprimé d’une façon piquante dans une de ses lettres à Jacobi 1 :
« Quant à moi, dit-il, avec les divers penchants de mon âme, je ne puis me contenter d’une seule façon de penser. Comme artiste et comme pocte, je suis polythéiste; comme naturaliste, au contraire, je suis panthéiste, et l’un aussi décidément que l’autre. Comme individu moral, ai-je besoin d’un Dieu unique pour ma personnalité? je sais aussi où le trouver. Les choses du ciel et de la terre forment un règne si vaste que, pour l’embrasser, ce n’est pas trop de tous les organes de tous les êtres réunis. »
Il y a un grand fond de vérité dans les paroles de Gœthe. Aujourd’hui, par exemple, ce qui, après la science, tient le premier rang dans notre société, c’est l’art; et il est visible que l’art est polythéiste, ou, si l’on aime mieux, panthéiste, ce qui n’est qu’une différence de mots. Comme les anciens, nos peintres et nos
1. Lettre de 1813. Brieftvechsel zv.it ch eu Gœthe und Jacobi; Leipzig, 184C. N* 221. Page 2C1.
sculpteurs divinisent à l’envi la nature; ils ne voient rien au delà de la forme et de la couleur. On ne comprend plus ni la foi naïve des premiers maîtres, ni l’idéal que Michel-Ange plaçait :
Nel bel, ch’età non cangia o verno
L’art pour l’art, c’est la devise de notre temps. En dehors d’Ary Seheffer, qui donc sent aujourd’hui que, la forme et la couleur ne sont qu’une enveloppe, et qu’il faut chercher plus haut l’éternelle beauté? L’art n’a-t-il pas à souffrir de cette conception étroite? A n’admirer que la réalité, n’en devient-on pas l’esclave ? Je le laisse à juger aux connaisseurs. Ce qui est certain, c’est que cette conception a pénétré dans les lettres, et qu’elle y exerce une influence peu favorable. La poésie ne poursuit plus que l’expression des choses visibles; la critique fait comme la poésie, elle ne croit qu’à ce qui lui paraît beau. Religions, philosophies, poèmes, lois, événements, ce sont pour elle autant de phénomènes naturels venus à l’heure nécessaire, et ayant chacun leur beauté, suivant les temps et les lieux. Cette méthode, contenue en des bornes légitimes, a son bon côté; elle permet d’être juste avec les hommes et les idées d’autrefois ; mais il ne faut pas que le beau éclipse le vrai et le bien, autrement l’histoire n’est plus qu’un spectacle sans portée; le jeu des acteurs nous fait oublier le poète éternel. Quand la science prend pour objet la vérité, elle rencontre partout Dieu présent dans le