‹ Études morales et politiquesChapitre 11 sur 58 · La beauté que ne changent nt les ans ni l’hiver · texte numérisé non relu

La beauté que ne changent nt les ans ni l’hiver

(Sonnet V; édition de M. Lannau-Rolland. Paris, 1859.)

long développement des choses humaines; quand elle poursuit un idéal de beauté que chacun imagine au gré de sa fantaisie, elle n’est plus que le plaisir raffiné de quelques esprits délicats. Ce n’est plus le bien ou le mal qui nous touche , c’est la grandeur, la force, l’éclat, la passion, la douleur, la poésie, tout ce qui brille, tout ce qui émeut.. On s’incline avec respect devant la sublime figure du Christ cloué sur un bois sanglant; mais avec la même bonne foi on se sent païen au milieu des fêtes splendides de la Grèce; on devient bouddhiste à contempler la résignation mystique de Sakya-Mouni, musulman quand on écoute le silence du désert. Dans cette admiration universelle l’âme s’alanguit; à force do tout comprendre la critique finit par ne rien juger; la science tourne à la curiosité.

Si l'art el la nature ne nous mènent pas directement à Dieu ; si, en nous enivrant de leurs illusions, les sens et l’imagination nous égarent, à mi-chemin, où donc trouver la vérité? Rentrons en nous-mêmes : la conscience et la raison nous donneront le Dieu que nous cherchons. La conscience ne s’arrête pas aux phénomènes, elle ne se laisse pas ébranler par le désordre apparent des choses ; nu travers' de cette confusion, elle sent un art caché, elle entrevoit une raison supérieure, elle va droit à l’idée d’ordre et de loi. Ce n’est pas tout : comme elle se sent libre, et cependant soumise à une règle qu’elle n’a pas faite, elle s’élève à l’idée d’un ordre moral, d’une loi qui gouverne les hommes non moins que le monde. Cette idée n’est pas une abstraction pour la conscience, c’est une idée vi-

DE LA PERSONNALITÉ DIVINE. lü

vante, c’est Dieu lui-même conçu comme Providence, c’est-à-dire comme la justice suprême et la suprême bonté. Aujourd’hui cette notion de la Providence a faibli; nous étudions la nature plus que notre ùme, nous vivons en dehors; la fatalité des lois physiques nous éblouit. Ajoutez que les révolutions, en jetant le droit aux pieds de la force, ruinent cet énergique sentiment de la justice divine dont notre cœur a besoin pour résister aux tentations du désespoir et de l’égoïsme. Et cependant, chaque fois que le malheur nous ramène violemment en nous-mêmes, nous retrouvons au fond de notre conscience ce Dieu qui prend pitié de la faiblesse, ce Dieu qui relève l’innocence écrasée et qui trouble le crime triomphant. Il ne nous faut qu’un peu de silence et de retraite pour reprendre courage, en entendant cette voix qui nous dit comme Pascal : «Console-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m’ait vais trouvé 1 . »

La raison s’élève plus haut. Quand on réfléchit, on se sent en contradiction avec les phénomènes extérieurs. Au dehors, tout nous limite; notre corps n’est qu’un point dans l’espace; au dedans rien ne nous arrête; notre âme s’envole vers cc que la main n’a jamais touché, vers ce que l’œil n’a jamais vu. Nous n’apercevons que des choses finies, mobiles, passagères, imparfaites, et pourtant ce spectacle éveille en nous l’idée de l’infini, de l’immuable, de l'éternel, du parfait. La fuite perpétuelle des phénomènes nous effraye; elle

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