Pensées de Paient, étl. Ilavct, page
nous force à concevoir un être qui subsiste par luimême, seule cause, seul support de tout ce qui passe et nous emporte. Par où ces idées sont-elles entrées dans notre âme ? Ce n’est pas une généralisation des phénomènes observés, elles sont en opposition avec eux. Et cependant ce sont des vérités que nous entendons d’une façon si précise et si positive, qu’il est impossible de nous faire jamais prendre aucune autre chose pour celle-là :
« Donnez-moi, dit Fénelon, une chose finie aussi prodigieuse qu’il vous plaira ; faites en sorte qu’à force de surpasser toute mesure sensible, elle devienne comme infinie à mon imagination, elle demeure toujours finie en mon esprit; j’en conçois la borne lors même que je ne puis l’imaginer. Je ne puis marquer où elle est, mais je sens clairement qu’elle est; et loin qu’elle se confonde avec l’infini, je conçois avec évidence qu’elle est encore infiniment distante de l’idée que j’ai de l’infini véritable'. »
C’est ainsi que la raison nous donne Dieu par un témoignage direct et invincible ; Dieu est pour ainsi dire mêlé aux plus hautes facultés de notre âme, comme la cause, la loi et l’objet de notre entendement. On a reproché à Descartes d’avoir réduit en forme d’argument cette preuve de l’existence de Dieu; Leibnitz, dit-on, n’a pas mieux réussi. Je crois aussi qu’on ne peut enfermer dans un syllogisme une vérité de cet ordre; mais il me semble qu’en ce point, comme en d’autres, on a été trop sévère avec Descartes ; on a mieux aimé le condamner que l’entendre. Qu’y a-t-il de plus simple,
1 . Fénelon, de l’Exisience de Dieu, 11 e partie, chap. il, seconde preuve.
de plus de fort'et de moins scolastique que ce passage de la troisième méditation :
« 11 me reste seulement à examiner de quelle façon j’ai acquis cette idée (l’idée d’un être souverainement parfait) ; car je ne l’ai pas reçue par les sens, et jamais elle ne s’est offerte à moi contre mon attente, ainsi que font d’ordinaire les idées des choses sensibles, lorsque ces choses se représentent aux organes extérieurs des sens. Elle n’est pas aussi une pure production ou fiction de mon esprit, car il n’est pas en mon pouvoir d’y diminuer ni d’y ajouter aucune chose; et par conséquent il ne reste plus aucune chose à dire, sinon que cette idée est née et produite avec moi dès lors que j’ai été créé, ainsi que l’est l’idée de moi-même Et de vrai on ne doit pas trouver étrange que Dieu, en me créant, ait mis en moi cette idée, pour être comme la marque de l’ouvrier, empreinte sur son ouvçago; et il n’est pas nécessaire que cette marque soit quelque chose de différent de cet ouvrage même; mais de cela seul q«e Dieu m’a créé, il est fort croyable qu’il m’a en quelque façon produit à son image et semblance, et que je conçois cette ressemblance, dans laquelle l’idée de Dieu se trouve contenue, par la même faculté par laquelle je me conçois moimême; c’est-à-dire que, lorsque je fais réflexion sur moi, nonseulement je connais que je suis une chose imparfaite, incomplète, et dépendant d’autrui, qui tend et aspire sans cesse à quelque chose de meilleur et de plus grand que je’ne suis; mais je connais aussi en même temps que celui duquel je dépends possède en soi toutes ces choses auxquelles j’aspire (et dont je trouve en moi les idées), non pas indéfiniment et seulement en puissance, mais qu’il en jouit en effet, actuellement et infiniment, et ainsi qu’il est Dieu *. »
Pour échapper à cette preuve irrésistible, il faut hier que nous trouvions en nous-mêmes les idées d’infini et de perfection, ou prétendre que ce sont là des concep-
1. En d’autres termes, notre âme est ainsi faite qu'elle trouve en elle-même l’idée de perfection et d’infini, comme elle y trouve l’idée du moi.