‹ Études morales et politiquesChapitre 15 sur 58 · Es;ays civil and moral : XVI ,0/atkei$m · texte numérisé non relu

Es;ays civil and moral : XVI ,0/atkei$m

Rien de plus sensé que ces paroles familières. Que ce soit la raison ou la foi qui nous guide, il est certain qu’en dernière analyse toutes nos actions tiennent à l’idée que nous nous faisons de Dieu. Les naturalistes s’inclinent devant ces lois de fer qu’ils ne peuvent changer, et mettent toute leur force dans une résignation stoïque; les artistes et les poètes, retirés de la vie active, admirent le spectacle du monde, ou se laissent bercer par les rêves de leur imagination; quelques justes, clair-semés, soumettent toute leur conduite à la loi du devoir, et ne plient le genou que devant celui qui leur parle au fond du cœur; de grandes âmes, comme Descartes et Leibnitz, Bossuet et Fénelon, adorent le Dieu de la raison qu’ils ne séparent pas du Dieu de l’Évangile: d’autres philosophes, et M. Saisset est de ceux-là, se tiennent en dehors de la révélation auprès de Kant et de son école ; enfin le grand nombre des hommes (et ce n’est pas toujours le plus mal partagé) cède à l’instinct qui l’entraîne et obéit au Dieu que la religion lui fait connaître et aimer. Voilà où nous en sommes; chacun de nous a sa place dans une de ces écoles; mais dans notre siècle combien n’en est-il pas qui ont quitté la foi de leur jeunesse et à qui la science n’a servi qu’à perdre l’espérance?

J’en ai assez dit pour montrer l’intérêt et la grandeur du problème que M. Saisset étudie. Entrons maintenant dans l’examen du livre, et disons d’abord quel ordre et quelle méthode a suivis l’auteur.

M. Saisset n’a pas voulu faire une œuvre didactique; il a eu raison : la place était prise par M. Jules SimoD,

qui nous a donné un traité de l’existence de Dieu sous le titre de la Religion naturelle. Le titre est discutable ; je crois peu aux religions naturelles, mais le fond du livre est excellent et s’adresse à tout homme qui réfléchit. M. Saisset a écrit pour un public moins large; c’est aux amis de la spéculation philosophique qu'il a songé, ou, pour mieux dire, c’est sa confession même qu’il a écrite. Il a voulu nous dire pourquoi il restait spiritualiste au milieu de l’ébranlement général. Comme M. Jules Simon, et sans se laisser effrayer par l’indifférence du public ni par l’abandon de ses anciens amis, il défend avec {aient et courage le drapeau que M. Cousin relevait il y a quarante ans aux applaudissements de la France , charmée de retrouver en môme temps Dieu et la liberté.

L’ordre qu’a choisi M. Saisset est donc celui môme qu’il a suivi dans ses études pour*en arriver à se faire une conviction raisonnée. Il prend l’un après l’autre les grands philosophes de l’époque moderne : Descartes et Leibnitz, les apôtres du spiritualisme ; Kant, le défenseur du scepticisme moderne; Spinoza et Hegel, qui représentent chacun une des faces du panthéisme. C’est une enquête ouverte avec une bonne foi parfaite ; c’est l’exposé sincère des idées qu’ont soutenues, des erreurs où sont tombés tous ces maîtres de la pensée.

L’enquête terminée, M. Saisset ferme les livres et nous donne le cours de ses propres méditations. Il se demande s’il y a un Dieu, si Dieu est accessible à la raison, s’il peut y avoir autre chose que Dieu, ce qui le conduit à examiner si le monde est éternel et infini et

s’il y a une Providence ; il cherche enfin à pénétrer le mystère de la douleur, et conclut à la nécessité de la religion.

Toutes ces grandes questions sont traitées sous la forme la plus simple, sans appareil d’école, sans rien qui sente le métier. Dans une recherche qui intéresse tous les hommes, M. Saisset n’a pas voulu de ce langage métaphysique qui fait de la philosophie le privilège de quelques élus. Avec un peu d’attention , tout esprit cultivé peut le suivre ; c’est la parole élégante et facile d’un homme de goût qui rencontre souvent l’éloquence sans la chercher ni la fuir. Il y a toujours un charme secret dans ces confessions qui ne sont pas seulement celles de l’auteur; chacun de nous a traversé les mêmes épreuves; chacun de nous peut reconnaître le passage qu’il a franchi, l’écueil où il a échoué. C’est une lecture qui soutient et fortifie.

Je ne peux pas suivre M. Saisset dans toutes ses recherches, ni refaire après lui l’histoire de la philosophie; il n’y a rien de trop dans son livre, et je ne suis rien moins qu’un philosophe; mais je voudrais étudier avec l’auteur ce que je nommerai les deux grandes hérésies de la science moderne, le scepticisme et le panthéisme. C’est de ce côté qu’on penche aujourd’hui, c’est là qu’est le danger de l’avenir ; c’est aussi sur ce point que M. Saisset a concentré tout l’effort de son talent.

On sait que Kant a professé un scepticisme savant qui n’a rien de commun avec le pyrrhonisme des anciens. Il a voulu déterminer les limites naturelles que

l’esprit de l’homme ne peut franchir. Pour lui, comme pour Pascal, la dernière démarche de la raison, c’est de connaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent; la vraie philosophie consiste à désavouer la raison quand elle va se perdre hors de son domaine. « 11 m’a fallu abandonner la science, disait Kant, pour faire une place à la foi*. » De nos jours ce scepticisme philosophique a été repris et défendu sous une autre forme par un savant écossais, sir William Hamilton. Pour lui, comme pour Kant, Dieu n’est pas un objet de scieqce, mais de foi , de cette foi naturelle qui n’a été refusée à aucun homme, et dont la sphère est beaucoup plus large que celle de la raison. Le monde visible, le fini, le conditionnel, voilà le royaume de la science, l’enceinte que la raison ne peut franchir. Si nous nous élevons à Dieu, c’est par un autre moyen. L’impuissance où nous nous sentons de rien concevoir au delà du relatif et du fini nous inspire, par une étonnante révélation, la foi à l’existence de quelque chose d’inconditionnel, d’absolu; mais cet inconditionnel est en dehors de lij science, la raison n’y peut atteindre. Dire que Dieu est l’absolu, l’infini, l’éternel, l’un, le simple, c’est dire que Dieu n’a pas de bornes, qu’il n’est ni dans le temps ni dans l’espace, qu’il n’y a en lui ni mouvement, ni changement, mais tout cela ce sont des notions négatives et vides, un aveu de notre ignorance, et rien de plus. L’espace et le temps sont les conditions de notre pensée non moins que de notre existence ; dire que l’absolu

>. Critique de la raison pure, préface de la seconde édilion,

est -sans rapport avec ces deux conditions, c’est confesser qu’il est sans rapport avec notre raison.

« On sent cela, continue M. Hamilton, et on cherche des déterminations positives. On dit que Dieu est intelligence, conscience, raison, vérité, amour, sagesse, bonté, prévoyance, sainteté. Mais en ceci nous sommes dupes d’une illusion naturelle ; ce. sont nos qualités que nous prêtons à la Divinité ; nous faisons de Dieu une idole à notre image. Pourquoi ne pas lui donner aussi toutes les passions humaines, pourquoi lui refuser les sens, la mémoire, la tristesse, la colère, non pas figurément comme à Jéhovah, mais en toute vérité? Les Grecs faisaient leurs dieux corporels ; les modernes font de Dieu une pure intelligence, la conception est moins grossière.; mais prenez garde que ce ne soit toujours l’homme divinisé.

« Accordons que Dieu soit une pure intelligence, nous n’en arriverons. pas moins à une impossibilité. S’il est une vérité que la philosophie contemporaine ait mise en lymière, c’est que toute pensée suppose la distinction du sujet et de l’objet. Il y a toujours une personne qui pense, une chose pensée et un rapport entre ces deux termes. Appliquons à Dieu ces conditions, qu’en résulte-t-il? C’est que l’absolu est en contradiction avec les lois de l’intelligence. Si Dieu pense à la façon des hommes, et c’est ainsi seulement, que nous pouvons concevoir la pensée divine, Dieu a conscience, il dit moi, il se distingue de quelque chose qui n’est pas lui ; dès lors ce n’est plus l’absolu ; car l’absolu est par définition ce qui embrasse tout, et en

dehors de quoi rien ne peut être conçu. Bien plus, et de cette définition même, résulte que nous ne pouvons penser l’absolu , car prendre l’absolu pour objet de notre pensée, c’est nous distinguer de lui, et nous en distinguer, c’est le nier. Partout impossibilité et contradiction. »

Yoilà le dernier effort du scepticisme moderne. Sans le vouloir M. Ilamilton donne la main à l’école de la sensation comme au panthéisme de ïïegel. Lui aussi nous renvoie à l’étude des phénomènes, et nous défend d’en sortir. Des yeux humains ne sont pas faits pour sonder ces abîmes qui nous enserrent de toutes parts. La seule différence entre ces nouveaux systèmes, c’est que M. Hamilton, en nous laissant la foi, nous laisse en même temps l’espoir; lui du moins ne nous ôte pas le Dieu dont notre cœur a besoin.

Mais, si j’ose le dire, en -faisant cette concession, M. Hamilton ruine son- système. Dire que la foi, ou, si l’on veut, le sentiment nous révèle Dieu, c’est reconnaître la possibilité de concevoir l’idée de Dieu, car il n’va'pas de sentiment qui n’implique une idée. Nier que cette conception puisse tomber dans la compré- ’ hension de notre raison, c’est au fond se servir de la raison et reconnaître qu’en ce point elle est compétente au moins pour se récuser. Mais cette récusation, on ne l’obtiendra pas de l’humanité. Notre âme a tellement soif de Dieu, que si on lui accorde qu’elle a de la Divinité la notion la plus imparfaite, le sentiment le plus obscur, elle tirera de cette ombre même la lumière qu’elle cherche, et refera la conquête de Dieu par la

raison. Qu’est-ce que cette foi naturelle, cette révélation intérieure, sinon ce que Descartes nomme si bien la marque de l’ouvrier; en d’autres termes, Dieu présent dans notre âme, et qu’on ne peut pas plus ravir à notre intelligence qu’à notre amour ?

Soit, diront les nouveaux sceptiques, aimez Dieu, mais n’essayez pas de démontrer son existence, car cette démonstration, d’où la tirez-vous? 11 y a ici un malentendu. Aucun philosophe ne prétend expliquer Dieu; il n’est personne qui ne reconnaisse que Dieu est incompréhensible et impénétrable par cela même qu’il est parfait. Quid tnirum si Deum non comprehendis ? dit saint Augustin; si enim comprehendis , non est Deus *. — U incompréhensibilité, dit Descartes, est contenue dans la raison formelle de V infini 2 . Tout ce que la philosophie réclame, c’est le droit de faire sentir plus vivement que Dieu existe, et qu’il est impossible qu’il n’existe pas. Cette preuve qui est, je l’avoue, une preuve de simple vue et non pas un raisonnement, la philosophie la tire de cette foi naturelle que reconnaît M. Ilamilton. C’est l’intime infinité de notre âme qui nous révèle l’infinité divine. Il faut nier que nous ayons le sentiment de l’infini, ou il faut reconnaître que ce sentiment nous doune Dieu de façon positive, dans la mesure où l'intelligence humaine peut entrevoir l’absolu. Il y a plus de deux siècles qu’en ce point Descartes a réfuté M. Ilamilton, sous le nom de Gassendi.

« Lorsque vous ajoutez que celui qui dit une chose infinie donne

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