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I. Méditations , page

On peut se figurer une terre où il n’y ait ni hommes ni sociétés, mais il est impossible de comprendre quejamais l’injustice soit un bien et la justice un mal. Le corps est renfermé dans l’espace Et dans le temps, mais non l’esprit. Comme le dit excellemment M. Saisset, si le géomètre est passager, la géométrie est éternelle, par conséquent ce géomètre d’une heure a droit de conclure à l’éternelle vérité.

« L’entendement, dit Bossuet, a pour objet des vérités éternelles... Elles subsistent indépendamment de tous les temps. En quelque temps que je place un entendement humain, il les connoitra; mais en les connoissant il les trouvera vérités, il ne les fera pas telles; car ce ne sont pas nos connoissances qui font leurs objets, elles les supposent. Ainsi ces vérités subsistent devant tous les siècles, et devant qu’il y ait eu un entendement humain; et quand tout ce qui se fait par les règles des proportions, c’est-àdire tout ce que je vois dans la nature, serait détruit excepté moi, ces règles se conserveraient dans ma pensée; et je verrais clairement qu’elles seraient toujours bonnes et toujours véritables, quand moi-méme je serois détruit, et qu’il n’y aurait personne qui fût capable de les comprendre.

« Si je cherche maintenant où et en quel sujet elles subsistent éternelles et immuables comme elles sont, je suis obligé d’avouer un être où la vérité est éternellement subsistante, et où elle est toujours entendue ; et cet être doit être la vérité môme, et doit être toute vérité; et c’est de lui que la vérité dérive dans tout ce qui est et ce qui s’entend hors de lui.

« Cet « être » éternel , c’est Dieu éternellement subsistant, éternellement véritable, éternellement la vérité même *. »

Reste un dernier argument qui fait grand bruit dans les écoles modernes : Dieu étant l’absolu, il ne peut se connaître lui-même, à la façon de l’intelligence hu-

. 1 . De la connaissance de Dieu, ch. if.

maine, car se connaître c’est se distinguer. L’homme ne peut pas davantage comprendre Dieu, car comprendre l’absolu, c’est s’en séparer, ce qui, par la déüuition même de l’absolu, est chose impossible; l’absolu n’est rien, s’il n’est tout. M. Saisset essaye de répondre à cette objection, qui a le défaut de transporter la question sur un terrain où la raison humaine ne peut entrer. C’est le dernier coup d’une logique aux abois qui se ruine elle-même par un- argument désespéré. Si Dieu est le seul être possible, nous sommes une part de Dieu, ou une pure illusion. Si, au contraire, nous existons, et si nous ne sommes pas Dieu, il est donc vrai de dire avec l’apôtre que nous vivons, que nous agissons, que nous sommes en Dieu. L’infini nous comprend et nous déborde, sans que nous puissions dire comment nous y sommes contenus, et sans que rien puisse ébranler la certitude que nous avons de n’être que des créatures finies. Il y a là un mystère dont nous ne trouverons jamais le secret ici-bas; mais il nous sera toujours permis de serrer de plus près les termes du problème, encore bien que nous ne puissions espérer de solution. Se faire une idée de plus en plus nette de Dièu, de l’homme et du monde, rapprocher, pour ainsi dire, ces trois sphères en les agrandissant, c’est l’œuvre de la philosophie; on ne peut ni lui interdire cette recherche, ni lui demander plus que l’esprit humain ne peut donner.

La philosophie avance-t-elle au moins dans cette étude? C’est chose commune de le nier. Cependant si l’on voulait comparer les idées de Platon et les nôtres.

on verrait que tout n’est pas perdu dans cet effort constant des nobles intelligences qui poursuivent l’éternelle vérité. M. de Bunsen a publié, il y a quelques années, un livre ingénieux sous le titre de Goit in der Geschic/ite, ou Dieu dans l’ histoire; c’est la démonstration certaine d’une vérité trop peu connue. La civilisation grandit à mesure que la pensée s’élève vers une idée plus pure de la Divinité. Peu à peu le jour se fait dans l’âme humaine; Dieu, mieux senti, nous paraît tout à la fois plus grand et plus près de nous. C’est un progrès qui ne s’arrêtera qu’au dernier jour de l’humanité; la science de Dieu est aussi inépuisable que la science du monde. 11 semble même qu’on entrevoie déjà vers quel horizon il faut marcher. Descartes était entré dans une voie nouvelle en essayant de montrer qu’en Dieu la volonté et l’acte, la volonté et la vérité sont une même chose. L’unité de la volonté et de l’acte lui enseignait que la création continue comme elle a commencé, par une volonté toujours présente. L’unité de la volonté et de la vérité bien entendues l’empêchait de chercher si la vérité dépend de la volonté divine, ou si Dieu n’est pas libre de vouloir autre chose que la vérité, recherches puériles qui mettent en Dieu ces conditions de temps dont il est affranchi. Descartes n’a pas été suivi; ses démonstrations ont été souvent critiquées; cependant la pensée en est profondément juste, et je crois que de ce côté la philosophie moderne peut s’approcher de Dieu, plus qu’on ne l’a fait jusqu a présent. xMieux nous étudierons ce qu’il y a d’infini dans notre âme, plus nous nous dégagerons

de l’espace et du temps, et mieux nous comprendrons le problème divin. Et comme ce qu’il y a d’infini dans notre âme, c’est ce qui fait de nous une personne, c’està-dire la pensée, la liberté, la conscience, l’amour, mieux nous nous connaîtrons nous- mômes, mieux nous concevrons Dieu comme l’être intelligent, libre, juste et bon par excellence. C’est en éclaircissant le miroir de notre âme que nous y trouverons l’image divine toujours plus claire et plus brillante. Dieu, si je puis me servir d’une comparaison, est comme ces corps célestes que nos yeux ne voient pas, et qui cependant agissent sur le système de notre monde; plus la science fait de progrès, et plus elle réduit en des limites précises ces forces invisibles dont personne ne doute aujourd’hui. La philosophie a devant elle un problème de même espèce, elle aussi a pour objet ce que nos sens ne peuvent atteindre, elle aussi peut chaque jour serrer la vérité de plus près en nous faisant mieux sentir Dieu invisible et présent partout.

Après le scepticisme , qui veut borner la raison à l’étude des phénomènes, vient le panthéisme qui embrasse tout et a la prétention de tout expliquer. Dans un siècle qui a mis l’observation en honneur, et qui, grâce à cette méthode, a renouvelé la science de la nature, il semble qu’il ne devrait plus y avoir de place pour une philosophie aussi téméraire ; cependant c’est aujourd’hui l’école qwi, sous des noms divers, compte les adeptes les plus nombreux, en Allemagne et en France. Le doute, même scientifique, est insupportable à des âmes qui ont soif de vérité ; le panthéisme, au

contraire, chatouille notre vanité; il nous laisse croire que notre esprit est capable de saisir et de reproduire dans ses spéculations l’ordre universel et absolu, lün identifiant Dieu et la conscience humaine, en déchirant le voile qui nous sépare de l’infini, il répond au plus intime et au plus vif de nos désirs : c’est à la fois une philosophie et une religion.

Étudier Dieu et le monde sans les confondre, s’incliner devant un mystère qui dépasse notre intelligence, c’est l’œuvre modeste du spiritualisme ; les rassembler dans une toute-puissante unité , et donner ainsi le dernier mot des choses, c’est l’ambition du panthéisme. Par malheur, on n’obtient cette explication universelle qu’en absorbant le monde en Dieu, comme fait Spinoza, ou Dieu dans le monde, comme fait Hegel ; c’est un sacrifice que la raison ne peut accepter. Avec Spinoza, l’homme se perd lui-même pour devenir une ombre divine; avec Hegel, il perd Dieu et n’est plus qu’une misérable créature venue au hasard pour souffrir un instant sur la terre et s’anéantir à jamais.

Voyons quels sont ces deux systèmes; placés aux deux pôles de la spéculation, ils épuisent entre eux les formes possibles du panthéisme. Spinoza n’a pas laissé de successeur; mais tous les panthéistes d’aujourd’hui sont plus ou moins les disciples de Hegel.

De nos jours, personne n’a mieux compris Spinoza que M. Saisset, qui s’en est fait le traducteur et l’éditeur ; M. Saisset a défendu ce vrai sage contre les violences de ses premiers adversaires. Il suffit de lire la biographie de Spinoza pour estimer cette âme possédée

d’une seule idée, ce cœur généreux qui, pour étudier ce qu’il croit la vérité, sacrifie tout : religion, famille, fortune, réputation. Il y a des saints dont la vie ne vaut pas celle de ce pauvre fugitif de la synagogue, qu’on menace du poignard, sans que rien trouble sa constance et sa sérénité. Le dix-septième siècle, qui ne comprenait qu’un Dieu personnel et qui ne connaissait môme pas le nom de panthéisme, avait surnommé Spinoza le prince des athées ; de nos jours on est plus indulgent. Des sceptiques comme Lessing, des mystiques comme Jacobi , des théologiens comme Schleicrmacher, ont pu se réunir dans une admiration commune pour ce philosophe qui s’enivre de la Divinité. Son égarement même a de la grandeur; on ne peut faire un athée d’un homme qui en tout et partout ne voit que Dieu.

Mais l’estime de M. Saisset pour la personne de Spinoza ne passe pas jusqu’à la doctrine. Il lui est aisé de montrer que ce système, si bien lié pour les yeux, n’est qu’une algèbre bâtie sur des conceptions abstraites, sans rapport avec la réalité. Quand on érige en axiome une idée quelle qu’elle soit, il est aisé de tirer de ce principe une longue suite de conséquences logiques. Mais on n’a pas établi la vérité du principe. Il n’y a que les mathématiques qui s’appuient sur des conceptions tellement claires qu’elles ne comportent pas même de démonstration. Partout ailleurs c’est l’observation qui fournit la première donnée. C’est ce que Spinoza n’a pas senti. Il part de la consubstantialité de Dieu et du monde comme d’ün fait indubitable; c’est la seule

chose qu'il lui fallait démontrer, c’est la seule qu'il ne démontre pas.

On connaît la théorie que Spinoza a tirée du cartésianisme en le poussant à outrance. Dans ce système, il n’existe qu’une substance à deux faces, dont l’une est l’étendue, et l’autre la pensée. Tous les corps sont des modes de l’étendue, toutes les âmes sont des idées, des modes de l’éternelle pensée. « L’âme humaine, dit Spi— « noza, pense Dieu en se pensant elle-même sous la « forme do l’éternité. »

En d’autres termes, Spinoza envisage la nature et Dieu comme les deux aspects d’une seule et même existence. Dieu, c’est le principe immanent des choses; la. nature, c’est Dieu considéré dans le déploiement de son énergie, Dieu en action. Deus , tnundus implicitus ; mundus, Deus explicitus. 11 n’y a pas d’un côté un Dieu solitaire au fond des cieux et de l’autre un monde qu’il a laissé tomber de sa main pour ne plus s’en occuper. Dieu est toutes choses : la pierre, la* plante, l’animal, l’homme. Dieu s’épanouit et prend conscience de lui-même à travers les degrés de l’existence universelle. Ce mouvement éternel et nécessaire de la substance divine, ce progrès continu qui l’oblige à se développer par une infinité d’attributs infiniment modifiés, c’est la loi suprême, c’est la réalité, c’est la vie.

À première vue, l’imagination est séduite par cette force divine qui sans cesse enfante et détruit des milliers de mondes. Il y a je ne sais quoi de grandiose et de mystérieux dans cet océan infini d’où sort la vie pour y rentrer et en rejaillir. À la réflexion, le

charme s’évanouit. On se retrouve en faee de l’éternel problème : Que devient l’homme dans un pareil système? On aperçoit vite que tout confondre, c’est ne rien expliquer.

Et d’abord il y a là une erreur de logique qui trouble l’esprit. Abîmer le monde en Dieu, réunir les deux idées comme sujet et comme attribut, c’cst une nouvelle forme de raisonnement qui contrarie toutes nos conceptions; dans cette confusion, les deux idées perdent le sens qu’on y a de tout temps attaché. Ce monde qui est Dieu n’est plus le monde, ce Dieu qui est le monde n’est plus Dieu ; car pour nous Dieu et le monde sont deux idées opposées l’une à l’autre, elles se repoussent mutuellement. L’infini ne peut pas être le fini, puisque par définition il en est le contraire; l’effet ne peut pas être la cause, la matière ne peut pas être l’esprit, ou il n’y a plus ni effet ni cause, ni esprit ni matière, ni fini ni infini. Toutes ces notions, toutes ces distinctions sont des chimères; il les faut chasser de notre intelligence qu’elles ont troublée trop longtemps. C’est là un des grands vices du panthéisme , il lui faut une logique nouvelle ; il ne peut se faire accepter qu’après une réforme de l’entendement humain.

Ce n’est pas seulement la logique qui est sacrifiée dans ce système, ce n’est pas seulement notre raison qui est bouleversée, c’est notre personnalité tout entière qui est détruite. Adieu le devoir et la responsabil : té! adieu l’immortalité ! adieu l’espérance! A moins d’absorber Dieu en nous, comme le veut Hegel, il faut nous abîmer en lui, comme l’enseigne Spinoza.

« Ce dilemme est inévitable, dit avec raison M. Saisset 1 . Et en effet, du moment que la nature est comme la vie même de Dieu, il s’ensuit que Dieu est tout, je dis tout, non par comparaison avec le peu que nous sommes, ou par innocente exagération de langage, mais à parler avec rigueur, absolument tout. Car Dieu est alors tout ensemble l’infini èt le fini, l’éternité et le temps, l’être universel et tous les êtres particuliers; il n’y a qu’un être, il n’y a que Dieu. Nous ne sommes done pas des personnes distinctes, ayant leur vie à elles et leur destinée propre? Évidemment non. Ce que nous appelons notre vie, notre destinée, ce sont de pures illusions. L’existence finie se dissipe comme un songe ; Dieu seul reste réel et vivant, et il n’y a rien à faire dans ce monde qu’à laisser couler en soi le torrent de la vie divine, et à s’y perdre si l’on peut. »

On voit où aboutit Spinosa. Pour lui, l’homme n’est pas un individu libre et responsable. « Il ne faut pas « s’imaginer, dit-il, que l’homme soit dans la nature « comme un empire dans un autre empire. » Le libre arbitre est un rêve enfanté par l’imagination et les sens ; Spinosa n’a pas assez de dédain pour quiconque ose se croire indépendant. « Tout ce que je puis dire à « ceux qui croient qu’ils peuvent parler, se taire, en « un mot agir en vertu d’une libre décision de l’àme, « c’est qu’ils rêvent les yeux ouverts 2 . »

Que sommes-nous donc? « Nous sommes en la puissance de Dieu (c’est toujours Spinoza qui parle), « comme l’argile entre les mains du potier, qui tire de « la même matière des vases destinés à un noble usage, « et d’autres à un usage vulgaire 3 . » Emportés par le torrent de la vie universelle, il ne nous reste qu’à

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