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Préface aux Lettre» de piété, de Bossuet, page

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mot d’un empereur païen : Laborenius . S’il est dans l’Évangile une parole que nous ne comprenions plus, c’est celle que le Christ adresse aux deux sœurs de Lazare. Entre Marthe, qui s’empresse à préparer tout ce qu’il faut pour servir le Seigneur, et Marie, qui se tient aux pieds du Maître pour le contempler et l’aimer, nous sommes avec la première ; la sévérité du Christ nous choque : « Marthe, Marthe, vous vous inquiétez, et vous « vous embarrassez du soin de bien des choses; cepen- « dant une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la « meilleure part, qui ne lui sera point ôtée 1 . »

Bien des causes expliquent la prodigieuse activité de notre siècle, et cette fièvre qui trouble les esprits. L’égalité civile qui ouvre à toutes les ambitions une carrière sans bornes, la sanglante loterie des révolutions, qui permet au plus téméraire de tout espérer, la liberté de pensée qui pousse aux spéculations les plus hardies, la science qui s’empare de la nature et l’asservit à nos besoins, c’en est assez pour expliquer cette vie sans loisir et sans réflexion qui est celle de tous les hommes de notre âge. Je ne suis pas de ceux qui maudissent à outrance le temps où ils sont nés, et (j’en demande pardon à M. de Sacy) je suis loin de partager toutes ses admirations pour le siècle du grand roi. Mais je regrette que la dévotion ne tempère pas cette soif qui nous dévore ; il me semble que la religion est plus nécessaire que jamais pour nous calmer l’esprit et nous épurer le cœur. La plus haute fortune, la découverte la plus fé-

1. Saint-Luc, i, 38-42, traduclioa de la Bibliothèque spirituelle.

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c« nde, le système le plus brillant, ne nous donneront jamais cette paix intérieure que la foi procure au plus pauvre et au plus ignorant. Aujourd'hui tout penche du côté de l’intelligence ou des appétits, la force morale nous manque, l’équilibre est détruit. En ce sens, il est vrai de dire que, malgré leurs faiblesses, nos aïeux étaient mieux partagés que nous. Peut-être la piété de la cour avait-elle plus d’apparence que de fond; mais au parlement, dans la bourgeoisie, chez le peuple, une foi, sinon très-éelairée, au moins sincère et solide, faisait contre-poids aux passions mauvaises. Dans notre vieille société, l’intelligence était moins ouverte qu’aujourd’hui, et la richesse moins grande, mais aussi l’argent y tenait moins de place, l’honneur y était quelque chose; on n’y craignait ni le communisme ni les révolutions. Dans une condition moins douce, il y avait cependant moins d’inquiétude et moins d’envie. Sur le cœur le plus ulcéré, la religion versait un baume qui endormait la souffrance. Où est la science, où est la politique qui retrouvera le secret que la dévotion a emporté avec elle en mourant? Qui rendra la joie à ceux qui souffrent et l’espérance à ceux qui ont tout perdu?

En chaque pays la dévotion avait pris une couleur particulière; ce qui la distinguait en France, c’est qu’elle était tempérée par le bon sens. Chez nos mystiques, on ne trouve guère ces transports, ces cris d’une âme hors d’elle-même qui prend la voix de la Sulamite pour se jeter entre les bras du divin époux; .s’est en Flandre, c’est en Allemagne, c’est de l’autre côté des Pyrénées qu’on entend ces canti-

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ques brûlants qui ressemblent à des chants d artiour. En France, le besoin de raisonner n’a jamais été moins fort que le besoin de croire ou d’aimer; et de même qu’en fait de discipline nous avions constitué une Église gallicane aussi loin de la soumission aveugle des ultramontains que de l’indépendance absolue des calvinistes, de même, en fait de dévotion, nous nous étions éloignés de la furie espagnole, aussi bien que de la crédulité béate des Italiens. Malgré son génie, Fénelon n’a point fait école ; Gerson et Bossuet sont restés nos maîtres, âmes ardentes et passionnées, mais qui ne s’oublient jamais jusqu’à se perdre dans le quiétisme de madame Guyon ou dans le panthéisme de la Théologie germanique. Vivre en Dieu, c’est la devise de Bossuet; s’y abîmer, s’y anéantir, éteindre les sens et la pensée, fairé que Dieu seul existe en nou3 absolument parlant, c’est l’erreur de Fénelon, celle de Ruysbroch et des Amis de Dieu. En France, où l’on aime l’action et la vie, on n’a jamais eu de goût pour ce bouddhisme chrétien.

Ce caractère de la dévotion française perce à chaque page de la Bibliothèque spirituelle » Otés l’Évangile qui appartient à l’humanité tout entière, et l'Imitation , qui n’a ni auteur ni patrie, on trouve dans le recueil de M. de Sacy toutes les variétés de la piété française, depuis la grâce et les mignardises de saint François de Sales jusqu’à la raison et à la sécheresse de Nicole; ce n’est ni l’emportement de sainte Thérèse, ni l’amoureux abandon de Tauler; c’est une dévotion moins poétique que sensée, et plutôt faite pour le monde que pour le

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couvent. C’est pour cela sans doute quelle nous touche encore. Les mystiques ont passé, leurs livres ne sont recherchés que*par les curieux ou par un petit nombre d’âmes tendresuet ferventes, tandis qu’il n’est personne qui ne puisse lire avec fruit Bourdaloue, Nicole ou Massillon. Lesddées changent avec le temps, le cœur humain a toujours les mêmes faiblesses ; il n’est pas besoin d’être le grand roi pour se reconnaître dans le coupable que Bossuet foudroie et relève, l’Évangile à la main.

Il faut avouer cependant que la morale chrétienne, telle que l’entendent ces grands hommes, diffère en plus d’un point de la morale d’aujourd’hui; j’entends par là celle qu’on pratique plus encore que celle qu’on enseigne. Pour cos nobles âmes qui vivent de l’Évangile, Dieu est la vérité et Injustice suprême, c’est en même temps l’objet direct de leur amour, l’ami qui console, le pcre qui pardonne. La vie n’est qu’une épreuve et un passage, la mort doit être notre pensée constante, l’immortalité notre espoir et notre effroi. Quand une société est imprégnée de pareilles doctrines, les mœurs et les lois s’en ressentent; la foi est toujours le fondement de la politique, et c’est une erreur de croire qu’on puisse faire deux parts de sa vie : être chrétien à l’église et indifférent dans le monde. L’âme est d’une pièce; on n’est ni chrétien ni païen à demi.

Àvons-pous la foi de nos pères? Si nous ne pensons plus comme eux, avons-nousgagné ou perdu au change? C’est une réflexion qui m’est souvent venue à l’esprit en lisant la Bibliothèque spirituelle et surtout les préfaces de M. de Saoy. 11 y a là, cerne semble, une étude qui

n’est pas sans intérêt. M. de Sacy, je le crains, regrette de n’ètre pas né au temps de Louis XIV , il eût vécu si heureux à l’ombre de Saint-Séverin ! Aurait-il raison par hasard? Les anciens croyaient que le monde allait toujours en empirant, et M. de Sacy n’aime et ne lit guère que les anciens. Nous autres modernes, au contraire, nous imaginons volontiers que nous valons mieux que nos pères, et que nos enfants, quoi qu’ils fassent, vaudront mieux que nous. Entre ces deux illusions, dont la première est la moins dangereuse, car elle nous inspire la modestie et le respect, n’y aurait-il point de place pour un examen impartial ? Ne pourrait-on pas faire la part du bien et du mal en chaque siècle, sans dédaigner le présent, sans être injuste envers le passé? Le problème est assez beau et assez neuf pour appeler notre attention.

Aimons-nous la vérité et la justice autant que les aimaient nos pères? Donnons-nous à Dieu autant de place dans notre vie que lui en donnaient nos aïeux ? Voilà ce que je voudrais rechercher, non point en théologien et pour faire un sermon, je ne me reconnais le droit de prêcher personne, mais en ma simple qualité d’homme et de chrétien. Il sera toujours permis de regretter les vertus et la foi qu’on n’n pas.

Je ne veux pas être injuste envers mon siècle, et volontiers je reconnais qu’à aucune époque on n’a plus sincèrement poursuivi la vérité. Dans les sciences naturelles, c’est la vérité qu’on recherche et la vérité seule. La critique historique lui reconnaît une souveraineté absolue, et en ce point il s’est fuit dans les idées un ren-

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versement que, pour mon compte, je ne désavoue pas. Dans son sermon sur la paix chrétienne, Bourdaloue, écho fidèle de l’école, reproche au chrétien de ne savoir point mettre de bornes à sa curiosité : « Raisonner, « dit-il avec saint Thomas, c’est chercher toujours, et « chercher toujours, c’est n’être jamais content. » Tout en permettant de s’assurer que la révélation vient de Dieu (au dix-septième siècle cette permission n’allait pas loin), Bourdaloue veut cependant qu’on se hâte d’accepter la foi de l’Église, « foi qui assure la raison de « l’homme contre le mensonge et l’erreur, parce qu’elle « est aussi infaillible que Dieu même. » En d’autres termes, pour le saint prédicateur, c’est la révélation qui nous donne la vérité; et quand l’Église a parlé, nous n’avons qu’à nous soumettre et à nous taire. Aujourd’hui le problème est renversé : la vérité est au premier rang, la révélation n’est plus qu’au second. Ce n’est pas parce que le Christ s’appelle le Fils de”Dieu que nous croyons à la vérité de l’Évangile; c’est parce que nous sentons au fond de l’âme la divine vérité de ces paroles que nous croyons à la mission de Jésus. Ce ne sont plus les miracles du Christ qui nous prouvent sa sainteté, c’est sa sainteté qui nous attire et qui porte la conviction dans nos cœurs. Il y a là un changement complet dans les conditions de la critique religieuse, et pour moi j’y applaudis. Je ne comprends pas la foi qui ferme les yeux, ou qui transige avec la vérité.

Mais si l’on poursuit avec tant d’ardeur la vérité scientifique, qui s’adresse surtout à l’intelligence, en est-il de même de la vérité morale, de celle qui est la règle de

nos actions? N’a-t-elle pas souffert? Y a-t-il, comme autrefois, une loi acceptée de tous, même de ceux qui la violent? Est-ce l’Évangile qui règne? Est-ce le spiritualisme le plus pur qui inspire les nouveaux politiques? Est-ce l’immortalité toujours présente qui leur rend sacré le plus pauvre et le plus misérable des hommes ? l’Évangile parlé toujours le même langage, mais combien y a-t-il d’esprits qui se nourrissent de l’Évangile ? Que de théories étranges, que de monstres qu’on croyait morts avec le paganisme! Combien de vices divinisés et de vertus vouées au ridicule! Aussi quel désordre dans les âmes, et par cela même que de dangers et pour l’État et pour la liberté! N’est-ce pas là un des côtés faibles de notre époque? N’y a-t-il pas là un danger que, grâce à leur foi* nos aïeux n’ont pas même entrevu?

« Heureux , dirai-je donc avec M. de Sacy, heureux « ceux qui sont chrétiens comme l’étaient nos pères! • « Heureux encore ceux qui, sans être chrétiens autant « qu’ils le voudraient être , connaissent et aiment le « christianisme, nourrissent leur esprit de sa doctrine,

« et la vont chercher aux sources les plus pures! Que « de fautes prévenues , que d’erreurs évitées par cela « seul ! Je ne connais pas, en politique, en philosophie,

« en littérature même , une idée fausse , une théorie «chimérique, une espérance insensée, qui ne fonde « pour ainsi dire et ne se dissipe aux premiers rayons « du christianisme. Je ne connais pas un esprit juste, «un cœur droit et honnête, qui ne soit chrétien, et

«à son insu même! Le christianisme sanctionne

« tous les droits et tous les devoirs, et- nous enseigne,

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« avec la sience de Dieu, la science de l’homme et du « monde, deux sciences qui se lient étroitement l’une « à l’autre, et que le temps, dans son progrès ou dans « sa marche, n’ébranlera pas; l’homme et le monde ne « changeront pas plus que le christianisme *. »

La justice n’a-t-elle pas autant souffert que la vérité? Y a-t-il encore une justice chrétienne ? La question scandalisera les sages du jour. Comparer le gouvernement de Louis XIY à une société qui parle sans cesse du bien-être des masses? À-t-on oublié les paysans que nous montrent La Bruyère etYauban? Non, sans doute; j’avoue que la vie est aujourd’hui plus douce et plus facile, grâce aux mœurs, aux lois, et surtout à la richesse générale. Mais a-t-on pour l’individu ce respect délicat, ce ménagement scrupuleux qui voit dans le dernier des hommes une âme rachetée par Jésus- Christ? Est-il certain que le droit, la liberté, je dirais presque la souveraineté de l’individu n’ait pas souffert? La propriété, l’héritage ont-ils gardé pour nous ce caractère sacré qu’y attachait la religion? Nos pères faisaient passer le droit de l’individu avant l’intérêt de la société tout entière; ils n’imaginaient pas de peser dans la même balance deux choses aussi distinctes et aussi contraires; de nos jours on ne parle plus que de l’intérêt général ; tout doit plier devant lui. On ne comprend plus qu’en vertu de son droit un homme résiste à ce qu’on nomme l’utilité publique et qu’il refuse do vendre l'héritage de ses pères quand une ville y veut

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