‹ Études morales et politiquesChapitre 26 sur 58 · I. De la vie cachée ei» Dieu · texte numérisé non relu

I. De la vie cachée ei» Dieu

porte au loin le calme et la paix. Tout est contagieux chez l’homme, la vertu aussi bien que l’égolsme, le devoir non moins que l’intérêt. En préférant le témoignage de sa conscience au bruit de l’opinion, en s’attachant à la vérité et à la justice, un chrétien est pour ainsi dire l’ancre de miséricorde qui retient par un dernier câble le vaisseau battu des vents. Sa charité désarme la rancune du pauvre, sa douceur charme les cœurs blessés; c’est la lumière qui brille dans la nuit, espoir et consolation de tous ceux qui cherchent leur chemin.

Ces hommes-là, le monde les méconnaît et les dédaigne; à quoi servent-ils? Il n’ont ni la puissance ni la fortune; ils sont roides et n’entendent rien ni aux affaires ni aux plaisirs; les habiles s’en rient, et cependant parmi les heureux du jour il n’en est pas un seul qui n’envie l’estime de ces gens obscurs, pas un seul" qui en une heure d’amertume ne se dise que le bruit et l’admiration de la foule ne valent pas la paix qu’il a perdue et que ces chrétiens ont gardée.

Heureux donc celui qui, même au milieu de ses fautes et de ses faiblesses, ne s’est jamais détaché de Dieu. C’est là, je l’ai déjà dit, ce que sentait la société du dix-septième siècle; c’est là son grand côté. Non pas que j’aille aussi loin que M. de Sacy, ni que j’admire beaucoup ces conversions faites au lit de mort, et qui ressemblent trop à une mise en règle avec l’Église et l’opinion; mais ces lectures pieuses, ces retraites annuelles, ces sermons suivis, tout cela forçait à réfléchir. On ne rompait jamais ni avec sa conscience, ni avec l’Evangile ; le remords était là, en attendant le repentir.

LA DÉVOTION. 71

Ce repentir, on le provoquait en se pressant aux pieds d’un Bossuet et d’un Bourdaloue. Ils le sentaient, ces grands orateurs; les pleurs de la foule faisaient leur éloquence; et comme ils épousaient toutes les misères de l’homme, ils en parlaient avec une vérité que le temps n’a point affaiblie. Aujourd’hui, dit avec raison M. de Sacy *, « celui qui lit les sermons de Bourdaloue « n’est-il pas tenté de croire que ces sermons sont faits « pour lui seul? » Quand l’orateur nous peint les souffrances d’une âme envahie par le monde, qui de nous n’est tenté de 6’écrier : Je suis cet homme-là! Tant d’ambition pour en arriver à se mépriser soi-même, tant d’amour placé sur une tête fragile, pour se trouver tout à coup seul, délaissé, rongé d’un incurable ennui; tant de soucis, tant de sacrifices, pour établir une famille qu’emporte le vent de la mort, tout cela c’est l’histoire éternelle de l’humanité. Mais, à la différence de nos moralistes, Bossuet ni Bourdaloue ne nous crient pas : Résigne-toi , souffre sans te plaindre , enveloppetoi la tête de ton manteau et tombe avec décence ; ils nous disent : Prie, pleure, espère, et regarde Celui qui est mort sur la croix.

Il y a quinze siècles qu’une main inconnue écrivait à Lyon sur le tombeau d’un enfant :

Mors nihil est, vitam respico pérpetuam*.

Voilà le cri du christianisme; c’est par là qu’il

Page 1