‹ Études morales et politiquesChapitre 28 sur 58 · Inter. Ep . Cypr. Ep. xxv · texte numérisé non relu

Inter. Ep . Cypr. Ep. xxv

LA DÉVOTION

Ce sont des chrétiens qui envoient à un évêque persécuté ces paroles sublimes; mais qui ne sent que ces vertus chrétiennes sont aussi les vertus du citoyen? Il nous faut ce mépris de la mort et cette foi en l’immortalité pour nous empêcher d’aimer autant la vie, et de nous y enfermer tout entiers. Servir la vérité, chercher la justice, la pratiquer quoi qu’il arrive, aimer des hommes en Dieu et non pas pour soi-même, espérer au delà du tombeau, voilà les doctrines dont nous avons besoin pour être vraiment libres et briser les lourdes chaînes qui nous attachent à la terre; voilà ce qu’enseignent çes vieux maîtres spirituels que M. de Sacy nous offre comme des conseils toujours sûrs et des amis toujours prêts. Plaise à Dieu que la parole et l’exemple de l’éditeur ramènent à ces grands moralistes notre âge tout altéré de passions sordides! Il nous faut des vertus chrétiennes, le monde en a^ besoin ; elles sont le sel qui empêche l’humanité de se corrompre. C’est le dévouement du soldat ignoré qui fait la gloire des conquérants; c’est la vertu humble et persévérante de ces obscurs chrétiens qui fait la force morale, la vraie grandeur et

la vie même des sociétés.

juin 1860 .

MADEMOISELLE LÀ YALLIÈRE *.

En ce temps d’étrennes, un des plus charmants cadeaux qu’on puisse offrir non pas aux enfants, mais aux mères, c’est le recueil dont le titre figure au bas de cet article. L’éditeur de ces deux jolis volumes a réuni avec un soin pieux tout ce qu’on connaît de mademoiselle de La Yallière, tout ce qu’on sait de sa faute et de son repentir. Confidences de Colbert, lettres de la duchesse au maréchal de Bellefonds, lettres et sermons de Bossuet, lettre-circulaire de la prieure des Carmélites sur la sainte mort de sœur Louise de la Miséricorde, rien ne manque à cette excellente collection. On y voit dans tout son jour, avec ses faiblesses et sa grandeur, cette âme tendre et douce, qui semble ne tomber que pour se relever plus haut par le remords et la pénitence. Tput est aimable en La Yallière ; sa faute môme a je ne sais quelle noblesse-, on sent que la passion emporte un cœur qui n’a plus la force de se défendre. Il n’y a chez La Yallière ni ambition ni calcul, ce n’est pas le roi qu’elle aime, c’est l’homme, c’est Loiris. Dans cette affection fatale, elle a engagé toute sa vie. Trahie, elle

1. Réflexions sur la miséricorde de Dieu, par la duchesse de La Yallière. Nouvelle édition donnée par M. Clément. Paris, 1 8GO,

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ne veut plus rien du monde; elle fuit dans un couvent pour y passer les jours et les nuits dans les larmes et la prière, demandant à Dieu ce que Dieu seul peut donner, l’oubli du passé et un amour qui ne trompe pas. Gomment être sévère avec celle qui s’est punie ellemême? En vain la morale murmure : qui donc oserait se montrer rigoureux, lorsque c’est la première victime, l’épouse outragée qui nous offre l’exemple du pardon? Quand la reine de France va aux Carmélites pour y pleurer sur sa rivale, qui ne serait attendri par une expiation si courageusement acceptée, par un sacrifice qui dure trente-six ans?

Parmi les pièces que M. Clément a recueillies, il en est une qu’on a peu remarquée et qui jette un triste jour sur l’histoire du temps. Ce sont les lettres patentes par lesquelles le roi Louis XIV, voulant faire de mademoiselle de La Vallière une duchesse, érige en duché-pairie la terre de Yauxjours, en Touraine, et la baronnie de Saint-Christophe , en Anjou. On compare souvent la cour du grand roi et notre société bourgeoise; d’ordinaire on nous écrase avec ce siècle brillant, avec cette noblesse aimable, séduisante même dans ses vices , chevaleresque toujours et chrétienne par accès. 11 semble qu’il y avait alors plus d’éclat dans la vie, et que le désordre même eAt sa grandeur. On était coupable mais sans bassesse; on faisait le mal, mais on le savait et on en rougissait ; tôt ou tard on se tirait de la fange pour se réconcilier avec soi-même et retourner à Dieu* Aujourd’hui le remords est chose inconnue, notre conscience est engourdie; le bien ouïe

mal ne nous inquiète guère; notre égoïsme s’accommode de tout ce qui lui sert-et ne cherche rien au delà. Yoilà ce qu’on dit; peut-être n’a-t-on pas tort; peutêtre notre sagesse et notre tranquillité ne valent-elles pas l’inquiétude qui au temps de Louis XIV travaillait les belles âmes; mais poui^étre juste, même avec notre temps, il faut reconnaître qu’en un point au moins nous valons mieux que nos pères. L’opinion est devenue plus chatouilleuse; si elle est indulgente pour le vice qui se cache, il y a cependant des limites à sa patience; on ne souffrirait pas aujourd’hui ce que la France acceptait de Louis XIV. Qu’on lise le préambule des lettres patentes accordées à La Vallière, je crois qu’on ne me démentira point.

« Louis, par la grâce de Dieu, etc. Les bienfaits que les rois exercent dans leurs États étant la marque extérieure du mérite de ceux qui les reçoivent, et le plus glorieux éloge des sujets qui en sont honorés, nous avons cru ne pouvoir mieux exprimer dans le public l’estime toute particulière que nous faisons de la personne de notre chère et bien-aimée et très-féalle Louise-Françoise de La Vallière qu’en lui confiant les plus hauts titres d’honneur qu’une affection très-singulière, excitée dans notre cœur par une infinité de rares perfections, nous a inspirés depuis quelques années en sa faveur. Et quoique sa modestie se soit souvent opposée au désir que nous avions de l’élever plus tôt dans un rang proportionné à notre estime et à ses bonnes qualités, néanmoins l’affection que nous avons pour elle et la justice ne nous permettant plus de différer les témoignages de notre reconnaissance pour un mérite qui nous est si connu, ni de refuser plus longtemps à la nature les effets de notre tendresse pour Marie-Anne, notre fille naturelle, dans la personne de sa mère... A ces causes, après avoir le tout communiqué à aucuns princes de notre sang et plus notables personnages de notre conseil... nous avons érigé les

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terres de Vauxjours et baronnie de Saint-Christophe... en titre do duché et pairie de France sous le nom de La Yallière. »

Une pièce semblable en dit long sur l’opinion et la morale publique au siècle de Louis XIY. Enrichir une maîtresse est chose qui se verra peut-être dans tous les temps, mais publier comme un titre d’honneur la faiblesse d’une femme qui s’est perdue pour vous, proclamer l’adultère royal, invoquer la nature pour enrichir et anoblir la bâtardise, voilà certes ce que des princes qui ne sont pas fils aînés de l’Église n’oseraient faire aujourd’hui ; voilà cependant ce que faisait Louis XIY, moins encore dans l’enivrement de son amour que dans l’éblouissement de sa fortune. On dira, je le sais, que nous sommes seulement plus hypocrites; soit, mais on avouera que l’opinion est bonne à quelque chose, si elle nous épargne de pareils scandales. La vertu en ce monde est déjà assez mal partagée pour qu’on ne l’insulte pas par le spectacle du vice triomphant; il est difficile d’imaginer rien de plus immoral que le désordre couronné par une main souveraine et glorifié au nom de la nature par le roi très-chrétien.

Laissons cette pièce étrange ; il y a dans le recueil de JV1. Clément quelque chose de plus précieux, un véritable trésor qu’on a trop négligé. Ce sont les lettres de mademoiselle de La Yallière au maréchal de Bellefonds. Je ne sais rien de plus noble que cette confession d’une belle âme; je ne crois pas qu’on puisse trouver, même au siècle de Louis XIY, de lettres écrites avec plus de simplicité et de naturel. Jamais humilité plus vraie,

jamais repentir plus sincère ne se sont exprimés en termes plus touchants. Dans cette douleur si douce et si résignée, on sent ce qu’il y a de plus grand au monde, la contrition d’un cœur chrétien. Tout accepter, l’abandon, la honte, l’oubli, tout souffrir, mais se réconcilier avec Dieu et reconquérir son amour, voilà la seule pensée qui anime la pécheresse. Elle devient sainte à force de remords.

Au milieu de ses égarements , mademoiselle de La Yallière avait trouvé dans le maréchal de Bellefonds un ami dévoué qui lui parlait avec la sévérité d’un chrétien et la franchise d’un soldat. Le maréchal ne transigeait pas avec l’honneur; dans ses lettres, qui par malheur sont perdues, il poussait la duchesse à sortir d’une situation qui n’était point faite pour elle; ses instances étaient plus pressantes et ses conseils plus hardis à mesure que la pauvre femme, abandonnée du roi et n’ayant pas la force de rompre, devenait le jouet de faîtière Mon tespan. C’est à ce fidèle ami que mademoiselle de La Yallière s’ouvre de tous ses chagrins et de tous ses remords; on ne saurait imaginer une peinture plus vraie d’un cœur déchiré par la douleur et qui reste seul à aimer. La duchesse connaît son sort, elle sait qu’elle n’a plus rien à attendre de Louis XIV, le sacrifice est fait; mais elle aime le roi, elle le redoute; elle craint encore de l’affliger et de le blesser. Tout est fini pour elle, mais parler au roi*est au-dessus de son courage. Écoutez ce qu’elle écrit au maréchal, dites si l’on n’entend pas dans ce langage le dernier cri d’une dme désormais triste jusqu’à la mort.

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MADEMOISELLE LA VALLIÈRE

i « Versailles, le 8 février 1G74.

« Vous craignez pour moi, et vous avez raison, puisque je suis encore ici. Que voulez-vous, je suis la faiblesse môme...

« Jo suis au désespoir de me voir encore si peu avancée, et vous ne sauriez me faire plus de honte que je ne m’en fais à moi-môme ; je suis cependant plus affermie que jamais, et quand on me donnerait toutes les grandeurs du monde, je ne changerais pas l’envie seule d’ôtre carmélite contre leur possession. Je ne tieng plus qu’à un fil; aidez-moi, je vous prie, à le rompre; grondez, menacez, trailez-moi durement s’il le faut ; faites enfin tous vos efforts pour m’inspirer du zèle et du courage ; tout me servira, et vous savez que, par la grâce de Dieu, je profite un peu des conseils de mes amis. J'ai tant de confiance aux vôtres et je m’en suis si bien trouvée jusqu’ici, que vous devez no pas vous rebuter de ma faiblesse. Il est vrai que j’en ai plus que personne, mais la charité vous donnera de la force et pour vous et pour moi. Je n’ai plus qu’un pas à faire; mais j’ai de la sensibilité, et l’on a eu raison de vous dire que mademoiselle de Blois 1 m’en a beaucoup inspiré. Je vous avoue que j’ai eu de la joie de la voir jolie comme elle était; je m’en faisais en môme temps un scrupule. Jo l’aime, mais elle ne me retiendra pas un moment ; je la voi3 avec plaisir, et je la quitterai sans peine. Accordez cela comme il vous plaira, mais je le sens comme je vous le dis. 11 faut que je parle au roi, et voilà toute ma peine ; demandez à Dieu qu’il me donne toute la force dont j’ai besoin dans cette occasion. Quitter la cour pour un cloître, ce n’est point là ce qui me coûte; mais parler au roi, oh 1 voilà mon supplice! Je m’expose à vous telle que je suis ; ne m’en aimez pas moins, je vous prie, et que la pitié fasse en vous sur mon sujet ce que l’estime fait en moi sur le vôtre*. »

Un fois entrée aux Carmélites, mademoiselle La Vallière, ou plutôt sœur Louise de la Miséricorde continue d’écrire à son ami; les lettres de la religieuse ne sont ni moins belles ni moins touchantes que celles de la du-

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