Au maréchal de Bcllcfonds. Lcllrc VIII
chessc. On sent que le calme rentre peu à peu dansée cœur si longtemps troublé; mais ce n’est pas en un jour qu’on efface le souvenir d’un amour qui a tout dévoré. Quelques-unes des lettres écrites en 1675, 'pendant le noviciat, ou peu après la profession, nous montrent combien la blessure est profonde, que d’efforts et de temps il faut pour la cicatriser. Pour qui sent ce qu’il y a de saint et de grand dans le repentir, y a-t-il dans notre littérature chrétienne quelque chose de plus élevé que la lettre suivante, écrite par mademoiselle de La Yallière vingt jours après sa profession?
« Ce 24 juin 1675.
« C’est à l’heure qa’il est que je puis dire avec vérité que je suis à Dieu pour jamais ; je suis à lui par des liens si forts que rien ne les peut rompre. Liée par des vœux et encore plus par la grâce qui me les a fait faire, rien ne peut me séparer de la charité de Jésus-Christ; c’est en lui seul que j’espère et pour lui seul que je veux vivre. 11 ne me reste plus rien à souhaiter que de perdre la mémoire de ce qui n’est point lui. Par sa bonté, le cœur est détaché, et la volonté ne tend plus qu’à lui plaire; mais cette importune mémoire, que je voudrais si loin de moi, me distrait à tout moment et me livre d’éternels combats. Il n’y a plus qu’elle à détruire; je prie Dieu d’achever son ouvrage...
« Mais pourquoi vouloir se soustraire au souvenir Qe ses fautes? N’est-il pas trop juste d’en faire pénitence? Repassons-les jour et nuit dans notre mémoire; c’est la plus rude qu’on puisse s’imposer, et peut-être la seule qui soit digne de Dieu. Toutes les souffrances, toutes les austérités du corps n’ont rien, ce me semble, qui égale la peine et l’humiliation du péché. »
A mesure qu’on s’éloigne et que les années amortissent de cuisants souvenirs, les lettres ne parlent plus que de piété, mais par moment on entend un dernier
MADEMOISELLE LA VALLIÈRE. 81
sanglot. « Aimons, s’écrie la religieuse, aimons avec « transport ce que nous avons tant offensé , et prions « avec compassion pour ce que nous avons tant aimé. « Donnons notre cœur sans aucune réserve à celui qui « devrait le remplir uniquement, quoique indigne de « la pureté de ses regards, après avoir été si souillé. » 11 y a encore de l’amour dans cette ardente prière, mais un amour si pur qu’il n’est plus qu’une forme de la charité.
Je ne sais si je me trompe, mais ces lettres au maréchal de Bellefonds me semblent admirables de tout point; la pensée y est grande^ la parole, toujours nette et transparente, y voile à peine la pensée. C’est une des lectures les plus saines et les plus douces que puisse faire une âme pieuse et qui a souffert.
Après avoir lu et relu ces lettres exquises, j’ai ouvert les Réflexions sur la miséricorde de Dieu , ouvrage célèbre et qu’une tradition fort ancienne, sinon trèssûre, attribue à mademoiselle de La Yallière. Oserai-je le dire? j’ai éprouvé un désappointement complet. C’est sans doute un livre d’une piété solide, un livre fait pour édifier; mais que ce soit la même main qui ait écrit les Réflexions et les lettres au maréchal de Bellefonds, c’est ce qu’il m’est difficile de comprendre. Entrer dans une discussion érudite, rechercher si l’attribution faite à mademoiselle de La Yallière est justifiée, n’est point de mon goût; mais j’en appelle aux deux critiques qui ont écrit avec le sentiment le plus vrai sur mademoiselle de La Vallière, à M. de Sacy et à M. Sainte-Beuve'. Je les prie de lire et de rapprocher les
pièces du procès, et de voir s’il n’y a pas là des indices suffisants pour recommencer l’instruction.
Est-ce mademoiselle de LaVallière, si humble et si timide dans la vie ordinaire , si défiante d’elle-méme, qui peut adresser à Dieu des réflexions comme celle-ci : «Mon Dieu, donnez-moi plus de simplicité et moins « de confiance en ma propre raison ; plus d’œuvres et « moins de lumières humaines et naturelles, de peur « qu’en les suivant plutôt que celles de votre grâce, je « ne me perde, et qu’au lieu de devenir une humble « chrétienne , mon amour-propre ne me rende vérita- « blement qu’une philosophe mondaine, plus pleine « des maximes d’Aristote ou de Descartes que de la « science de la croix*. » La Vallière philosophe, La ' Vallière parlant Aristote ou Descartes, n’est-ce pas une de ces notes fausses qu’une oreille délicate n’admettra jamais?
Est-ce encore La Vallière, est-ce même une femme qui peut s’appeler un orgueilleux atome et s’écrier :
« Faites, mon Dieu, que je ne m’imagine pas être sans « orgueil, sans ambition et sans amour-propre, parce « que je méprise le monde, et que je ne veux devoir « qu’à mon propre mérite les distinctions que la foret tune me refuse 2 . »
Et s’il faut parler du style, est-il possible que la femme qui dans ses lettres au maréchal se montre aussi naturelle et aussi charmante que madame de Sévigné ne soit plus dans les Réflexions qu’un bel esprit guindé,