‹ Études morales et politiquesChapitre 33 sur 58 · F ram von Assisi. Leipzig · texte numérisé non relu

F ram von Assisi. Leipzig

par sa foi naïve et poétique, la règle qu’il a établie n’a plus rien qui nous touche ; le froc a perdu sa vertu magique ; dans le capucin qui évangélise les pauvres, ce n’est plus le moine, c’est le prêtre que nous admirons.

Il n’en est pas ainsi de l’Ordre de Saint-Benoît; il est tombé comme tombent toutes les choses humaines; mais ses ruines ont gardé pour nous je ne sais quoi de’ vénérable et de sacré. L’histoire des Bénédictins est une partie de notre histoire. Ces abbayes qui ont couvert la France n’ont pas seulement été le refuge de quelques âmes pieuses, elles ont été les écoles, les archives, les bibliothèques, les hôpitaux, les pénitenciers, les hôtelleries, les ateliers, les sépultures de nos aïeux. C’est à l'ombre de ces monastères qu’a grandi la civilisation moderne ; dans l’ordre intellectuel et moral, les Bénédictins sont nos pères, il y aurait de l’ingratitude à l’oublier !

Pour élever une société nouvelle, il ne suffisait pas de prier, il fallait agir; par là encore les Bénédictins sont restés plus près demous. Sans doute c’est la prière qui réunissait les fils de saint Benoît dans une pensée et une œuvre communes; la foi seule inspire de pareils dévouements ; mais le travail ne tenait pas moins de place dans leur vie, on le sent en lisant la règle du fondateur. Les Bénédictins ne sont pas une communauté contemplative; c’est une milice organisée, avec des lois qui obligent à la fois le chef et les soldats. L’autorité y a des limites, l’obéissance y a des bornes; le code bénédictin ne ressemble en rien à ces règles despotiques où l’on se fait un jeu de briser et d’anéantir les volontés.

tJO ÉTUDES MURALES ET POLITIQUES.

Tout au contraire, on y reconnaît à chaque ligne l’esprit pratique des vieux Romains.

Ce caractère est visible dans les deux plus grandes figures de l’Ordre, saint Benoît et le pape Grégoire le Grand. Tous deux de race patricienne, tous deux issus de la gens Anicia ^ la plus puissante et la plus illustre famille de Rome au temps de la décadence, on dirait qu’ils continuent au profit du christianisme l’antique tradition de la politique romaine. Ils sont nés pour le commandement. Leur langage est d’un législateur, mais d’un législateur tel que le monde ancien n’en a jamais vu, car ses lois ne parlent que de prière et de travail, de pauvreté, de continence et de charité.

Écrire l’histoire des moines d’Occident est donc un sujet fait pour séduire une âme généreuse ; M. de Montalembert a raison de dire qu’après l’histoire de l’Église il n’y en a pas de plus vaste et de plus beau; j’ajouterai qu’il n’y en a pas qui demande une main plus délicate et plus habile. On est toujours entre deux dangers : l’admiration béate et le dédain de ce qu’on ne comprend pas. Pour remettre dans leur vrai jour ces figures monastiques, il fallait rétablir le milieu où elles ont vécu, ranimer une société où se heurtent la civilisation et la barbarie; c’est là une œuvre difficile et qui demande autant de patience que de goût. M. de Montalembert y a réussi. Il s'est fait érudit, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Ce n’est pas chose aisée que de porter légèrement ce bagage de preuves et de citations sans quoi toute assertion est douteuse et toute conclusion suspecte. L’érudition de M. de Montalembert est

LES MOINES D’OCCIDENT. lit

du meilleur aloi; il a fallu un travail énorme pour choisir ces textes qui viennent si à propos justifier tout ce que dit l’auteur.

Mais l’érudition n’est que la moitié de ce qu’exige une œuvre pareille ; il est beau d’étre savant et d’écrire pour cinquante personnes en Europe ; cela ne suffit pas quand on est habitué à un grand public, quand on sent le besoin d’agir sur l’opinion. A la science il faut joindre une âme ardente, une imagination féconde, une parole chaleureuse. A force de talent et de conviction, il faut tirer de la poudre et rendre à la vie les siècles endormis dans le tombeau. Je sais qu’il est des érudits de profession qui, sans souci des leçons de l’antiquité, interdisent l’éloquence à l’historien ; avec eux on est d’autant plus vrai qu’on est plus sec et plus ennuyeux; M. de Montalembert est assez heureux pour ne rien entendre à ces théories transcendantes, qui font de l’histoire non plus la maîtresse de la vie, mais une froide et inutile curiosité.

Au milieu des choses d’autrefois, personne n’est plus à l’aise que M. de Montalembert; ces grandes âmes dont il nous parle, on voit qu’il les a pratiquées; il en épouse les vertus et même les défauts; avec saint Benoît, il est imposant et sévère, il est colère et mordant avec le fougueux Colomban. Dans un sens plus élevé, il peut dire après Tite-Live qu’en traitant de ces premières origines, son esprit est devenu antique ; on croirait que son livre a été écrit par une main moderne dans une cellule de Saint-Victor ou de Luxeuil. L’autei/r entre si fortement dans cette antiquité chrétienne,

qu’il nous entraîne avec lui, et de telle façon qu’on oublie les défiances de la critique moderne. À écouter les touchants récits de M. de Montalembert, on perd le sentiment de la réalité. Sans y prendre garde, on passe de l’histoire à la légende. On ne s’étonne plus que Karileff cause avec son buffle, Renan avec son loup. Il semble que ces âmes innocentes doivent naturellement commander à toutes les créatures, et que dompter des bêtes farouches ne soit qu’un jeu pour ces hommes divins qui apprivoisent les barbares.

Le livre fermé, le charme rompu, il n’en est plus de même. L’heure de la réflexion arrive, on se trouve en face de soi-même, catholique médiocre, incrédule peutêtre. On se demande alors jusqu’où on peut suivre l’auteur. On sent bien que M. de Montalembert n’a pas usé vingt ans de sa vie pour le plaisir de rajeunir quelques vieilles légendes; c’est un devoir qu’il a rempli. Il a voulu réhabiliter les moines, comme naguère il a réhabilité l’architecture gothique; il a voulu qu’on rendît justice à des vertus comme à des monuments d’un autre âge; c’est le même procès plaidé d’une nouvelle façon. En ce point, l’auteur a réussi; on peut dire que son premier succès lui répondait du second. L’architecture n’est qu’une expression des idées; grande et belle, elle suppose de nobles âmes ; riche, surchargée, sans caractère, elle accuse le siècle non moins que l’artiste. La corruption du goût tient à la corruption des mœurs. On ne peut aimer les cloîtres du moyen âge sans admirer la foi qui enfantait ces merveilles ; notre ignorance seule nous empêche d’être justes. Après le

beau livre de M. de Montalembert, cette ignorance n’a

pus dexcugc; j’imagine qu’à l’avenir on ne parlera

qu avec respect des moines, de leurs services et de . leurs vertus.

Si M. de Montalembert n’avait voulu que dissiper un préjugé historique et nous faire comprendre une des formes que prit le catholicisme au moyen âge, son livre échapperait à la critique; il n’y aurait que des esprits étroits et prévenus qui n’en accepteraient pas les conclusions; mais l’auteur va plus loin, au moins dans son introduction. Quand il parle du passé, il songe au présent; ce qu il aime, ce qu’il défend, ce ne «ont pas seulement les fils de saint. Benoît, c’est le moine, en général, depuis saint Antoine jusqu’à nos jours. Son livre est une apologie de la vie monastique..

Bans le monachisme M. de Montalembert ne voit pas sans doute un élément nécessaire de la religion. Le christianisme a vécu plusieurs siècles sans couvents; les moines ne paraissent guère qu’au moment ou finissent les martyrs ; néanmoins, si l’on en croit Tardent et habile défenseur des religieux, l’Église a besoin de monastères. Elle est d’autant plus florissante que les communautés sont plus nombreuses , plus ferventes et plus libres. Les moines, cette armée de la prière et de la charité, sont l’avant-garde et le rempart de la religion. Ils sont ce qu’il y a de plus courageux, déplus dévoué, de plus saint dans la chrétienté, ils ne peuvent tomber sans que l’Église ne tremble du contre-coup. Ce ne sont pas là des idées particulières à fauteur, c’est la théorie catholique.

Pour une âme fervente, la perfection, c’est de renoncer au siècle; s’enfermer dans un couvent, le mot dit tout, c’est entrer en religion .

A cette théorie on oppose des arguments d’autant plus redoutables qu’ils sont empruntés à l’histoire, c’est-à-dire à l’expérience. Tous ces Ordres monastiques dégénèrent avec une effrayante rapidité. Simples et pauvres à l’origine, les maisons religieuses s’enrichissent bientôt malgré la sévérité de la règle. L’orgueil et l’ambition percent sous la robe du Dominicain autant que sous un habit de cour; Arnaud le janséniste a pu reprocher aux moines et aux évêques ce qu’il a justement nommé l’hérésie de la domination. Enfin, à mesure que cesso la foi des premiers jours, les couvents ne sont plus qu’un asile de pieux fainéants. Au dix-huitième siècle, Voltaire a trouvé plus d’un écho pour répéter une définition peu bienveillante : « Moine! quelle est cette profession-là? C’est « celle de n’en avoir aucune, de s’engager par un ser- « ment inviolable à être absurde et esclave, et à vivre « aux dépens d’autrui. »

M. de Montalembert sait trop bien l’histoire pour ne pas sentir la gravité de ces reproches; il est de trop bonne foi pour nier des abus que l’Eglise elle-même a cent fois reconnus; mais pour défendre les moines il a imaginé un système singulier, c’est d’accuser la royauté et de lui imputer la ruine morale des couvents.

Suivant lui, si les moines ont dégénéré en France, la faute en est à l’abus des commandes. Depuis le Concordat de 1516, qui donna au souverain la nomination

des abbayes, nos rois se sont servis du privilège que leur octroyait le Pape pour mettre à la tête des couvents des hommes indignes, qui n’avaient d’abbés que le nom. On a jeté les monastères et leurs revenus entre des mains infâmes, pour qui les richesses accumulées par la piété des fidèles n’étaient qu’une proie. Un Bussy d’Amboise, un prieur de Vendôme, un cardinal de Tencin, un Dubois, voilà les successeurs de saint Bernard! Faut-il s’étonner que des monastères, dépeuplés par l’avarice du supérieur, et abandonnés par son incurie, aient cédé à l’esprit du siècle? Quand le chef donnait l’exemple d’une scandaleuse simonie, doit-on reprocher à quelques moines désœuvrés et sans garde le goût de la propriété individuelle, la tiédeur ou la paresse? Sans doute il eût été nécessaire de réformer de pareils abus, mais d’ou serait venue la réforme? La royauté était complice, les évêques désarnjés parles exemptions; Rome, enfin, a toujours répugné aux moyens violents ; jamais elle ne brise le roseau cassé et n’achève d’éteindre la mèche qui fume encore. Elle est patiente parce qu’elle a foi dans son éteriiité.

11 y a du vrai dans ce que dit M. de Montalembert; on ne peut nier que les privilèges de la royauté n'aient été funestes à l’indépendance dont les moines ont autant besoin que les évêques ; il est visible que la commende a étouffé le peu qui restait de vie religieuse ; mais la décadence des couvents a des causes plus intimes et plus profondes. Rien ne dégénère plus vite que ces sociétés fondées dans un moment de ferveur pour

combattre les penchants naturels du cœur humain ; il ; est rare qu’elles se maintiennent dans leur pureté primitive au delà de la seconde génération. Il n’y avait pas de commende quand Dante mettait dans la bouche de saint Benoît les brûlants reproches qu’il adresse aux moines dégénérés :

Le mura, che soleano esser badia,

Faite sono spelonche, e le cocolle

Sacca son piene di farina ria 1 .

Il n’y avait pas de commende quand Boccace et Chaucer, imitateurs de nos vieux fabliaux, raillaient la gourmandise, là paresse et la débauche des moines. La royauté n’était point cil cause dans ces réformes nécessaires qui de siècle en siècle ont renouvelé la règle de Saint-François et celle de Saint-Benoît. Le vice est dans l’institution môme, où, si l’on aime mieux, dans la perfection qu’exige tout institut monastique. Quand on veut peupler des cellules avec « des anges qui vi- « vent dans des corps mortels sans tenir à la terre, » il faut s’attendre à de cruels mécomptes. Un cœur héroïque, emporté par un amour violent, peut se mettre en dehors et peut-être au-dessus de la nature, mais c’est là un effort individuel; une communauté ne se tient pas longtemps en ces hauteurs; la chute est d’autant plus grande qu’on s’est plus élevé. Des prêtres, occupés par les soins du ministère', peuvent fonder une congrégatioh vivace; l’Oratoire, Saint-Sulpice, les Jé-

1. Paradis, XXÜ, 76. « Les mors, autrefois saintes abbayes, sont aujourd’hui des cavernes; ip froc n’esl plus qu’un sac de farine moi-

«te. »

suites en sont l’exemple; des moines enfermés dans un couvent sont condamnés à déchoir. Pour une âme qui vit de contemplation et de prière, il en est cent qui ne vivent que d’action; l’oisiveté les rouille et les corrompt. Du jour qu’il a cessé d’agir, l’Ordre de Saint-Benoît a dégénéré. Il y a là une loi naturelle qui n’épargne pas plus les moines que le commun des hommes. Ce n’est donc pas la royauté qu’il faut accuser d’une ruine qui s’explique de soi. Les Ordres religieux sont comme toutes les institutions d’ici-bas; on ne les renverse que quand la vie les a quittés depuis longtemps.

A la # fin du dix-huitième siècle, la décadence des Ordres monastiques était complète. Après trois cents ans de plaintes inutiles contre ce que M. de Montalembert lui-même nomme un affreux état de choses, Rome, ni l’épiscopat, ni la royauté n’avaient rien fait pour remédier à un mal qui s’aggravait tous les jours. Si l’on excepte les Oratoriens, qui avaient remplacé les Jésuites dans l’éducation de la jeunesse, ce qu’on peut dire de plus favorable au surplus des communautés religieuses, c’est qu’en général elles étaient composées de gens paisibles, inoffensifs, mais d’une ferveur médiocre, et menant une vie aussi peu utile à l’Église qu’à l’Etat. Aussi les philosophes n’étaient-ils pas seuls à demander la fermeture des couvents ; l’opinion les soutenait; on peut dire que la France laissa tomber les moines sans protester contre une mesure que depuis longtemps elle avait acceptée.

M. de Montalembert réclame contre cette sévérité ; il

fait le procès à l’opinion. Je ne le blâme point d’en agir de la sorte. Soixante-dix ans d’épreuves et de mécomptes nous ont acquis le droit de critiquer ce qu’ont fait nos pères; le jour est venu d’en finir avec une admiration aveugle et qui n’est pas sans danger ; il est temps d’appliquer aux réformes de 1789 le principe que saint Paul recommandait aux premiers chrétiens : Eprouvez toutes choses et gardez ce qui est bon *. On ne peut reconnaître à la Révolution un privilège d'infaillibilité politique que la religion ne réclame pas pour son propre compte. Les arrêts que rend l’histoire ne passent jamais en force de chose jugée; on y peut toujours revenir au nom de la justice et de la vérité; voyons seulement sur quelles raisons on s’appuie pour casser une sentence dont personne n’avait appelé jusques aujourd’hui. ' v

A la fin de l’Introduction, dans une péroraison do la plus noble et la plus vive éloquence, M. de Montalembert se plaint d’ôtre le premier de son sang*qui n’ait guerroyé qu’avec la plume. Pais cette plume est un glaive ; on peut dire qu’en se faisant auteur, M. de Montalembert n’a perdu ni l’ardeur chevaleresque ni l’esprit militaire de ses ancêtres. Au lieu de se défendre, il attaque; il charge l’ennemi sans regarder en arrière, sans s’inquiéter du retour. Pour gagner le combat le plus désespéré, il compte sur sa bravoure, son talent et sa foi. A la tribune , comme sur le champ de bataille, ce sont de grands moyens de succès; un instant peut

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