Encyclopédie, art. Fondation
marchandée aux moines un morceau de pain, les placer bientôt entre la honte et la misère, entre l’apostasie et l’échafaud, ce sont là d’abominables violences, le mépris des droits acquis, un attentat contre la liberté. Quant à la dissipation du domaine ecclésiastique, à la destruction d’un capital que la piété des siècles avait lentement accumulé, c’est une de ces folies coupables dont il n’y a que trop d’exemples dans la Révolution, et qu’il est bon de flétrir. Démolir les cloîtres, briser et fondre les vases sacrés, détruire les archives et les bibliothèques, jeter au vent les cendres des ancêtres, ce sont des crimes qui rendraient odieuse la plus juste cause et qui pèsent longtemps sur les peuples assez faibles pour souffrir de pareils excès. Que M. de Montalembert marque d’un fer vengeur ceux qui ont proscrit les moines et brûlé les couvents, j’applaudis à son zèle et à son talent; mais je n’en reste pas moins attaché aux fortes maximes de nos pères, et je dis avec nos anciens que la souveraineté ne se divise pas. A l’État seul, c’est-à-dire- au législateur, il appartient de décider en dernier ressort le maintien ou la suppression des fondations, quelles qu’elles soient. Qu’il s’agisse de la Légion d’honneur ou d’un couvent, d’une tontine ou d’une association religieuse, je u’y vois pas de différence quant au droit suprême de la société. Sur le soj de la France, il n’y a qu’une loi qui gouverne et les hommes et les choses; c’est la loi française. Devant cette loi, le moine est un citoyen, rien de moins, rien de plus.
J’ai gardé pour la fin la question la plus délicate. Que
doit-on penser de l’institution même des moines? Suivant M. de Montalembert, « la vie monastique est le « plus noble effort' qui ait jamais été tenté pour lutter « contre la nature corrompue et pour approcher de la « perfection chrétienne. » C’est une puissance d’intercession instituée pour le salut des âmes et des nations.
Ce torrent de prières sans cesse versées aux pieds de Dieu qui veut qu’on l’implore détourne la colère divine, allège le poids des iniquités du monde et rétablit l’équilibre entre l’empire du ciel et l’empire de la terre.
Un couvent, c’est la prière à l’état d’institution, de force permanente, publique, universellement reconnue et bénie de Dieu comme des hommes.
Telle est la doctrine catholique. On sait que les protestants soutiennent une opinion toute contraire. Ce que Rome regarde comme la perfection de l’Évangile n’est aux yeux des réformés qu’une illusion et qu’un abus.
Ils n’admettent pas ces deux sociétés dont la plus parfaite passe sa vie en prières, tandis que la moins excellente souffre, travaille et porte le poids du jour. Ils ne reconnaissent point la distinction du précepte étroit et du conseil que les catholiques lisent dans l’Évangile ; ils croient que la parole divine oblige également tous les chrétiens.
Dans l’histoire de Marthe et Marie, les protestants ne voient pas l’ordre de rompre avec les devoirs ordinaires * et d’abdiquer sa volonté, ils y trouvent simplement la proclamation d’une \érité qui est l’essence même du christianisme, c’est qu’ici-bas il n’y a pour l’homme qû’une chose nécessaire : écouter Dieu et l’aimer.
Entre ces deux doctrines qui sont séparées par un abîme, il me semble impossible de prononcer; ce n’est pas là une question de faux ou de vrai, de juste ou d’injuste, le problème est plus compliqué et plus délicat qu’on ne le suppose communément. Protestants ou catholiques décident en sens contraire avec une assurance égale, chacun tirant à soi l’Évangile; mais on n’enferme pas dans une forme unique l’âme humaine avec ses besoins infinis ; on n’épuise pas d’un coup la parole divine. Le plus sage et le plus chrétien, c’est de laisser à chacun sa liberté, et de ne pas gêner cette perpétuelle floraison de l’Évangile qui en chaque communion enfante sans cesse des idées et des œuvres nouvelles.
N’est-ce pas là qu’en dst aujourd’hui l’opinion? Les moines ne sont pas en grande faveur; n’y a-t-il pas cependant certains instituts monastiques qu’acceptent volontiers des gens qui ne sont pas même chrétiens? Un capucin les fait sourire de pitié; ils se découvrent avec respect devant une sœur de charité? Qu’est-ce à dire, sinon que notre âge ne comprend plus la piété mystique, mais qu’il sent vivement la charité? Ce que nous admirons, c’est le dévouement à toutes les misères, c’est l’amour poussé jusqu’au sacrifice. L’esprit religieux, c’estpour nous l’esprit de saint Vincent de Paul, tout vivant encore dans les œuvres que le saint a fondées.
Sans en avoir conscience, nous distinguons entre les fondations monastiques ; nous repoussons celles qui s’éloignent de nos idées, mais nous acceptons les
autres; et c’est ainsi que, par un revirement singulier, tout en nous éloignant du moyen Age, nous nous rapprochons de saint Benoît, le grand législateur du travail et de la charité. Notre peu de goût pour les Ordres mendiants ne peut nous rendre injustes pour ces pionniers intrépides qui ont défriché l’Occident, pour ces ardents missionnaires qui l’ont civilisé.
Quel que soit le penchant du siècle pour la vie active, et quoique ce penchant soit visible dans l’institution même de nouveaux Ordres monastiques, il y aura toujours des âmes qui auront moins besoin d’agir que de se sentir seules avec Dieu. Aussi longtemps que durera le catholicisme, c’est à l’ombre des autels que se réfugiera plus d’un cœur ingénu que le monde effraye, plus d’un cœur malade que- la vie a blessé. Fermer ces asiles de paix me semble une cruauté que rien n’excuse, une atteinte à la liberté que rien ne justifie. Non pas que j’aie un faible pour les couvents. Selon moi, il y a moins de courage à s’enfermer dans un cloître qu’à vivre dans la foule, quand on n’en partage plus les joies ni les illusions; c’est encore servir les hommes que de leur donner l’exemple de la patience, de la résignation, de la douceur. Mais si une nouvelle Thérèse veùt passer ses nuits aux pieds d’un^crucifix, pour y adorer le Sauveur, si une nouvelle La Yallièrc ne peut retrouver la paix que derrière des grilles et des verrous, de quel droit la société peut-elle s’y opposer? La piété est-elle un crime, pour que la loi empêche le chrétien de régler sa vie comme il l’entend? Et quand le vice a libre carrière, à la seule condition de ne point troubler l’ordre
publie , peut-on empêcher des âmes innocentes de se réunir autour d’un autel?
Au nom de la liberté, j’accepte donc les couvents. Pour moi, la difficulté ne commence que le jour où l’Ordre constitué, et disposant de ressources plus ou moins considérables, provoque des vocations douteuses, en offrant aux fidèles une vie peu aisée sans doute, mais tranquille et assurée . C’est ici que l’État a droit d’intervenir, non pas pour imposer des conditions religieuses, mais pour se défendre contre les abus possibles de l’association. C’est son droit de ne pas reconnaître des yœux qui n’engagent que la conscience du fidèle, c’est son droit de restreindre la mainmorte dans les limites qu’il juge nécessaires, c’est son droit do veiller à ce qu’on ne dépouille point les familles aii profit d’une corporation. La convoitise est le vice ordinaire des communautés; on a d’autant moins de scrupules qu’on croit agir pour le compte de Dieu. En tout ceci l’État est dans son rôle ; ce n’est pas la religion qu’il attaque; c’est la liberté individuelle, c’est la famille qu’il défend.
C’est ainsi que tout nous ramène au même point, marque certaine qu’il y a ici une loi essentielle, et qui répond à un besoin nécessaire des sociétés humaines. Soit qu’on étudie le passé, soit qu’on envisage l’avenir, on en revient toujours à cette distinction de la religion et de la souveraineté que M. de Montalembert a méconnue. En toutes choses il donne le dernier mot à l’Église; pour nous, en tout ce qui n’est pas de la conscience, nous donnons le dernier mot à la société.
M. de Montalembert me pardonnera ces critiques; il n’est pas un homme ordinaire, ses opinions portent coup et sont destinées à durer; mais il n’en veut le succès que si elles sont vraies; c’est donc un devoir que de lui opposer mes objections. Ces objections, qui s’adressent surtout aux idées générales de l’Introduction, n’empêchent pas que je considère les Moines d y Occident comme un beau livre, tout inspiré d’un souffle chrétien.
Si indifférent que soit le lecteur, il ne fermera pas ces deux volumes sans ressentir ce frisson dans le cœur dont parle Montaigne. Il est impossible qu’il ne soit pas ému par la science profonde et la parole éloquente de l’auteur; il est impossible que le respect et la sympathie ne le rapprochent pas de celui qui défend avec tant de foi et de talent-ce qu’il y a eu de grand et de saint dans le passé.
Décembre 1860.
PHILIPPE II*
L ’ Histoire de la Fondation de la République des Provinces- Unies, publiée à Boston par M. Lothrop-Motley, a été accueillie avec faveur dans tous les pays de langue anglaise; c’est une heureuse pensée que de l’avoir traduite en français. Quand on nous parle de liberté, nous sommes habitués à tourner les yeux vers Angleterre; c’est là que nous cherchons des exemples et des précédents. Mais avant que nos voisins eussent traversé les rudes épreuves d’où est sortie leur indépendance, les Pays-Bas, vainqueurs de la tyrannie, avaient constitué le gouvernement le plus sage et le plus florissant de l’Europe. En un temps où les bûchers étaient populaires, Guillaume le Taciturne avait reconnu les droits de la conscience, et quand en 1688 le prince d’Orange vint à Londres pour y terminer la révolution, sa force était moins dans l’armée qui le suivait que dans les principes et les idées qu’il avait reçus en héritage de
1. Histoire de la Fondation de la République des Provinces- Unies, par J. Lothrop-Motley, traduction nouvelle, précédée d'une Introduction par M. Guizot. — Tome I. Paris 1859, in-8.
soi* grand aïeul. Au seizième comme au dix-septième siècle, la Hollande a été la terre promise de la liberté. C’est là que trouvaient un abri les Juifs échappés à la # rage de Philippe II, c’est là que cherchaient leur premier refuge ces puritains anglais qui devaient fonder un empire au delà des mers; c’est là que, chassés par Louis XIV, Saurin, Claude et leurs amis défendaient dans l’exil leur foi proscrite et outragée. Pour philoso- < pher sans crainte de la Sorbonne, Descartes se retirait à La Haye ; Spinoza y fuyait les colères de la synagogue; Bayle installait à Rotterdam la critique indépendante, véritable puissance des temps modernes. La liberté de conscience, la liberté d’écrire, la liberté politique, la ' liberté de commerce ont eu leur berceau en Hollande ; remettre en lumière ces glorieuses origines, c’est payer la dette de la reconnaissance, c’est aussi donner à notre siècle une leçon dont il a besoin. Quand nous regardons l’Angleterre, sa grandeur présente npus fait illusion, nous oublions ce que cette grandeur lui a coûté. Dans cette fortune qui nous étonne, nous voyons volontiers un miracle du hasard ; notre lâcheté trouve son compte en cette admiration qui n’engage à rien. Avec la Hollande il n’est pas permis de se tromper aussi aisément. Si ce petit pays a échappé aux terribles étreintes de Philippe II, si ce peuple de marchands a trioûaphé dans une guerre où toutes les chances étaient contre lui, il est trop visible que c’est à lui-même, après Dieu, qu’il doit son succès. S’il a contraint l’Espagne à reculer, c’est que durant quarante années il a combattu avec la foi et le courage des martyrs. L’exemple des
PHILIPPE II
Pays-Bas est là pour nous apprendre qu’il y a dans le monde quelque chose de plus puissant que le nombre et la richesse. Un peuple qui ne s’abandonne pas finit toujours par être maître de son sort; dans la lutte de la force et de la conscience, le dernier mot de l’histoire est pour la liberté.
Cette vérité, M. Guizot l’a mise en pleine lumière dans l’Introduction qui précède l’ouvrage de M. Motley. C’est une leçon qu’il a fait sortir des événements, en résumant les travaux récents dont le prince qui fut le plus parfait modèle de l’absolutisme politique et religieux, je veux dire Philippe II, a été l’objet en France, en Belgique, en Hollande, aux États-Unis.
M. Guizot excelle dans ces résumés; personne mieux que lui ne sait dégager et mettre en lumière la pensée vivante, la pensée mère qui dirige un siècle ou une révolution. L 'Étude historique sur Washington est ce que, dans notre langue, on a écrit de plus solide et de plus profond sur les origines de la république américaine. Nulle part Washington et ses atnis n’ont été mieux appréciés; c’est là seulement qu’on connaît Hamilton. La nouvelle Introduction est un digne pendant de cette étude; dans le portrait de Philippe II, si laid que soit le personnage, on retrouve la main ferme et habile qui a si bien reüdu la noble figure de Washington.
M. Guizot ne s’est pas contenté de peindre à grands traits le démon du Midi et son redoutable adversaire, Guillaume le Taciturne; le premier, véritable type du moyen âge, fanatique défenseur du despotisme monarchique enté sur le despotisme religieux; le second,
précurseur des idées modernes, soldat de la liberté religieuse et politique; avec son impartialité Ordinaire et son habitude d’aller au fond des choses, M. Guizot a cherché surtout quels principes opposés défendait chacun de ces deux hommes; ce sont ces principes qu’il a suivis dans leur fortune diverse durant trois siècles. Dans le tourbillon des événements,’ dans la mêlée des passions , des intérêts et des idées, les contemporains ne voient pas toujours clair; mais à distance les principes se dégagent de ce qui les obscurcit; rien n’est moins arbitraire que cette apparente confusion, et, comme le dit justement l’auteur, « lorsqu’ils embrassent « tant de pays et de siècles, les événements révèlent les « lois et sont la justice de Dieu. »
C’est ce grand tableau dont nous voudrions reproduire les lignes principales en suivant pas à pas M. Guizot, et en lui empruntant plus d’une fois ses jugements.
Si l’on prend une carte d’Europe en 1555, au moment où Charles-Quint, las des hommes et de lui-même, va chercher au couvent de Yuste un peu de repos pour son corps brisé parla maladie, pour son âme plus fatiguée que son corps, l’Espagne est la plus vaste monarchie que la chrétienté-ait jamais vue. Empereur d'Allemagne, héritier de la riche maison de Bourgogne, maître d’une grande partie de l’Italie, Charles-Quint tient le continent en sa puissance, tandis que ses flottes lui assurent le domaine des mers. Ce n’est pas tout : comme pour combler cette prodigieuse fortune, l’univers, suivant la belle expression de Montesquieu, s’est
piiilippe ii.
étendu afin de procurer au roi d’Espagne un nouveau genre de grandeur, et l’on a vu reparaître un monde nouveau sous son obéissance Populations nombreuses, armées aguerries, richesses jusqu’alors incounues, tout est dans ses mains : le même homme dispose de l’or du Mexique et du Pérou, de l’industrie flamande, des ressources de l’Italie, et de cette redoutable infanterie espagnole et wallone qui n’a point de rivale. Ajoutons que rien ne gêne la volonté de ce grand - souverain. En Espagne, l’unité est faite dans le gouvernement comme sur le territoire; les Maures sont écrasés, les nobles ne sont plus que des courtisans, les communes sont tombées avec don Juan de Padilla; enfin l’Inquisition a donné au roi jusqu’à la pensée même de ses sujets. C’est un despotismé plus fortement constitué que celui des Césars.
Tel est l’héritage que Charles-Quint laisse à son fils.
Philippe II n’est pas un de ces prodigues qui jettent au vent la succession de leurs ancêtres. Sans doute ce n’est pas un politique économe, prudent et rusé comme Ferdinand, le Louis XI de l’ Aragon; il n’a ni la hardiesse et les grandes qualités de Charles-Quint, ni l’âme généreuse et chevaleresque d’Isabelle; c’est un fanatique qui cache des passions furieuses sous un front triste et sévère; chez lui, comme dit un contemporain, le rire et le couteau sont voisins 2 ; mais en même temps