Guitot, Introduction, p. lxviii
aux pieds tous les sentiments et toutes les affections que Dieu a mis dans le cœur d’un père. Le fanatisme l’aveugle et le pervertit.
Ce n’est pas impunément qu’on étouffe sa conscience et qu’on la remplace par une règle extérieure ou par un symbole qui n’assujettit que la raison. Une fois convaincu que le crime est vertu quand il sert la cause de la religion, on perd le sentiment du bien et du mal, et, comme le dit justement M. Guizot, « on est bientôt assuré que la religion permet et couvre tout, pourvu qu’on soit prêt à tout lui sacrifier. » Ces rois persécuteurs ne sont impitoyables que pour les autres ; pleins d’indulgence pour eux-mêmes, ils lèchent la bride à leur propre cœur, et sont tellement surs d’être agréables à Dieu, qu’ils se permettent tous les vices et quelquefois tous les crimes. Dans cette voie personne n’a été plus loin que Philippe II. Mensonges, adultères, perfidies, vengeances atroces, assassinats, tout lui est licite; sa morale est particulière, il fait égorger les gens, mais il a soin de leur donner un confesseur; il ne ✓ se refuse pas l’adultère, mais il le rachète par des autoda-fé. Évidemment il a un compte en partie double avec Dieu : les services que le roi rend à l’Église rachètent et au delà les fautes et les crimes que l’homme peut commettre. Aussi meurt-il en pleine sécurité. # Tibère a des remords, Philippe II n’en a pas.
Cet homme a régné quarante-quatre ans; il a eu tout . pour lui, la naissance, les alliances, un empire qui couvrait le monde, des richesses énormes, des soldats éprouvés, des généraux habiles ; l’occasion ne lui a pas
PHILIPPE II
manqué; il a été le mari d’une reine d’Angleterre, la Ligue lui a offert la couronne de France, l’empereur n’a guère été que son vassal, les papes l’ont soutenu, les catholiques l’ont adopté dans toute l’Europe ; aucun scrupule ne l’a gêné, aucun crime ne l’a retenu ; cependant quand il meurt tout a tourné contre lui. Partout où il a passé il a noyé la Réforme dans le sang des martyrs; mais la Hollande lui échappe, l’Angleterre se rit de ses menaces impuissantes et va l’insulter jusque devant Cadix ; la France, échappée aux guerres de religion, se repose entre les mains d’un roi tolérant. Tous les projets de Philippe II ont échoué, la politique qu’il a soutenue l’a écrasé ; rien ne reste du fils de Charles- Quint qu’un nom justement maudit.
Je me trompe : il est un pays où cette politique a réussi, c’est l’Espagne. Les Espagnols se sont donnés à un prince qui avait sinon leurs vertus, au moins leurs préjugés et leurs défauts. Ce peuple chevaleresque, qui depuis tant d’années luttait contre le Maure et pour qui la foi se confondait avec le patriotisme, s’est laissé façonner par Philippe II et par l’Inquisition. Pour maintenir la religion et la monarçhie, l’Espagne a livré son âme tout entière. Ses guerriers et ses poètes se sont enrôlés parmi les familiers du Saint Office. Pendant deux siècles il n’y aeu ni hérésie ni révolution. L’Église et la monarchie, le roi et le peuple n’ont eu qu’un même esprit et qu’une même volonté. Chose étrange! c’est au fondateur de cette unité, c’est à Philippe II que commence une décadence que rien n’arrête ; l’accord a été stérile, l’uniformité n’a engendré que la mort.
En regard de l’Espagne, M. Guizot esquisse à grands traits l’histoire des anciens ennemis de Philippe II. Il nous montre la Hollande conquérant au prix de sacrifices inouïs la liberté religieuse et l’indépendance politique, l’Angleterre achetant par deux révolutions le triomphe des idées protestantes et parlementaires, la France poursuivant sans l’atteindre la liberté politique, et, après tant d’échecs, revenant toujours à la charge avec une indomptable espérance. A l’Espagne, endormie dans la tombe, il oppose ces pays agités, divisés, mais vivants; il se demande quelle force secrète a poussé ces peuples à la tête de la civilisation. Sa réponse, ou plutôt celle de l’histoire, c’est que le despotisme religieux a perdu l’Espagne, tandis que la liberté religieuse a fait la fortune de la Hollande et de l’Angleterre, tandis que la liberté littéraire et philosophique, qui n’est qu’une autre forme de la liberté de conscience, a soutenu la France au travers des orages. Qu’on regarde autour de soi en Europe, on sera bientôt convaincu que la civilisation, la puissance, la liberté d’un peuple sont en raison directe de l’indépendance qu’il laisse à la conscience et à la pensée.
Voilà qui dément tous les rêves du moyen âge, voilà qui renverse toute la sagesse de nos pères. Si l’on en croit Bossuet, c’est une erreur impie que d’oser dire que la religion doit être libre *. Le repos public est appuyé sur la foi; tout ce qui trouble l’unité est un crime contre l’Église et contre l’État;* c’est au prince