I. Politique tirée de l'Écriture sainte, liv. VII, prop
PHILIPPE II
qu’il appartient de frapper les rebelles. L’évêque de Meaux raisonne comme Philippe II; mais il est déjà moins logique, l’exil lui suffit pour réprimer l’hérésie, il ne demande plus le bûcher. Voyons cependant où a mené cette tolérance criminelle. Quels sont les pays les plus tranquilles, les plus éclairés, les plus chrétiens par les mœurs et la charité? Quels sont les peuples les plus agités, les plus ignorants, les plus faibles? Où trouve-t-on le plus de violence? De quel côté menacent les révolutions? Ouvrons les yeux, nous verrons que la paix et la prospérité, ces dons de Dieu, fleurissent dans ces terres abominables où chacun choisit librement son Église, tandis que le trouble, la misère et le mécontentement agitent ces heureuses contrées où règne l’unité de Philippe II et de Bossuet.
Est-ce à dire que le catholicisme, comme on le répète souvent, soit coupable de cette décadence morale? Non : la religion n’est pas responsable de l’erreur ou des passions de quelques théologiens. Trop souvent, il est vrai, ce sont des pays catholiques qui donnent l’exemple de l’intolérance, mais il est d’autres Églises qui n’ont pas moins abusé de l’Évangile. Les anglicans ont des pages sanglantes dans leur histoire, les luthériens sont exclusifs en plus d’un pays, et il n’y a pas si longtemps qu’en Russie on essayait d’établir par la violence une orthodoxie chimérique 1 . Ce rêve d’uuilé a séduit plus <Tun politique; aujourd’hui même, combien d’esprits éclairés qui, par amour de la paix, se résignent à
1 . Voir le curieux livre intitulé le Raskol, essai historique et critique sur les sectes religieuses en Russie. Paris, 1859.
i Î6 ÉTUDES MORALES ET POLITIQUES.
un mal nécessaire, mais qui regrettent le temps où la chrétienté n’avait qu’un symbole et marchait sans répugnance sous le double étendard du pape et de l’empereur!
11 faujt dépouiller ces préjugés d’un aqtre âge. Sans doute l’unité est désirable, si par là on entend la reconnaissance volontaire des grands principes qui sont le fonds commun de la science et de la vie; mais cette unité, fruit de l’expérience et de la raison, n’a rien de commun avec cette uniformité mécanique qui mutile toute pensée indépendante. Imposer une même foi à tous les hommes* c’est violer la loi naturelle et divine qui a mis la vérité dans les choses et la diversité dans les esprits. Toutes ces différences. Dieu sait les fondre en une incomparable et vivante unité; ce n’est pas à nous de devancer et de régler la Providence. Aimonsnous les uns les autres et cherchons la vérité, c’est tout ce que le Christ nous demande; aller plus loin, c’est oublier l’Évangile et la raison.
Comprenons ce qu’il y a d’insensé dans la prétention de jeter toutes les consciences humaines dans un seul moule. Notre âme ne vit que pour la vérité; c’est à la vérité qu’elle appartient tout entière, c’est la vérité qui fait sa force et sa grandeur. Ce n’est pas là seulement une théorie philosophique, c’est la loi même de la société. Allez au fond des choses. Quel est le peuple le plus civilisé, sinon celui qui se fait la plus haute idée du vrai, du beau, du bien, du juste? Qu’est-ce que les prodiges des arts et des lettres, qu’est-ce que la perfection des lois et des mœurs, sinon l’application et le
ruiLiPi’E il. • 147
triomphe d’un idéal? Qu’est-ce qu’un peuple arriéré, ignorant, misérable, sinon un peuple qui s’attache à des idées fausses et vieillies? La vérité, c’est donc la vie des nations.
Mais cette vérité ou cet idéal est-ce pour nous une chose immuable? Avons-nous aujourd’hui les opinions de nos pères; les découvertes de la veille n’amènentelles pas le progrès du lendemain? L’esprit humain n’estril pas dans un mouvement perpétuel? La vérité, qu’on en fasse ou non un absolu, ne s’offre-t-elle pas chaque jour sous un nouvel aspect? Que font maintenant un Henri VIII, un Philippe II, un Louis XIV, un Nicolas, sinon braver dans leur orgueil une loi qui fatalement les écrase? Ils disent à la vérité : Tu ne changeras pas, et à la pensée : Tu n’iras pas plus loin. Qu’est-ce là, sinon dire à la flamme : Tu ne brûleras pas, et à l’eau : Tu ne couleras point? Qu’est-ce là, sinon tenter une œuvre abominable et mortelle -si elle réussit, odieuse et ridicule si elle échoue?
Imposer un symbole, c’est tuer la vérité, c’est paralyser l’âme humaine, c’est ruiner un peuple : tout cela se tient comme la cause et l’effet. Celui qui accepte la vérité sans l’examiner, celui-là ne croit pas, et peut dire avec Zaïre :
J’eusse été près du Gange esclave des faux dieux, Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux.
Pour la faiblesse qui se résigne, la vérité qu’on impose n’est qu’un mot vide de sens ; pour l’âme qui se révolte, c’est un mensonge; la rejeter, c’est vertu. C’est
ainsi que de toutes parts cette uniformité fatale avilit la raison et fa volonté. Chez les chrétiens, le désastre est plus grand qu’ailleurs, car la religion n’y consiste pas en cérémonies; elle embrasse l’homme tout entier. Aussitôt que l’Église et l’État sont maîtres de la foi, la mort commence. Plus de philosophie, sinon une puérile scolastique qui cherche une solution dictée d’avance, plus d’histoire, plus de critique, plus de littérature; toute recherche est suspecte, tout jugement est criminel. La pensée mutilée et desséchée, les sens profitent de ce que perd la raison; faiblesse intellectuelle et faiblesse morale, voilà tout ce que le despotisme peut offrir à la religion.
Si certaine et si éclatante que soit cette vérité, elle est encore trop nouvelle pour nous. Quoique la liberté soit à toutes les pages de l’Évangile, on la regarde comme une païenne ; on ne la reçoit pas sans défiance, on s’en étonne et on s'en effraye. Le grand avantage de l’histoire, c’est de faire toucher au doigt les folies d’un Philippe II. On se défie des raisonnements; mais qu’opposer à l’exemple de l’Espagne et de l’Italie? Il y a là de quoi troubler les âmes les plus assurées. Un régime qui étouffe et ruine les peuples peut-il venir du ciel? N’y a-t-il pas là au contraire une punition sensible pour ceux qui méconnaissent une loi divine? Encore un pas, et pour peu qu’on réfléchisse, on verra que le mépris de la liberté, c’est le mépris de la vérité et de Dieu.
Mettre en pleine lumière ces nouveautés fécondes, c’est le plus grand service qu’on puisse rendre à notre temps. Notre siècle dégoûté n’a plus ni la haine de l’er-
Philippe ii.
reur ni Tamour de la vérité. C’est pour cela que nous n’avons ni énergie ni grandeur. Remercions M. Guizot et rendons-lui cette justice, que toute sa vie il a servi • ces principes qui sont la gloire et l’honneur de la civilisation. Il y a quarante ans, à une époque où ces questions étaient peu populaires en France, il défendait déjà avec autant de foi que de talent et la liberté religieuse et la liberté d’éducation, comme les deux colonnes de l’édifice social. Aujourd’hui M. Guizot est encore en avance sur la plupart de ses concitoyens, mais il n’est plus seul, et il n’y a pas que des protestants avec lui. Plus d’un catholique comprend enfin que si l’on veut que la liberté résiste aux orages, c’est l’âme tout entière qu’il faut lui donner. Les gouvernements tombent, les intérêts varient, les passions s’entre-succèdent, mais la conscience ne change pas de nature : faite pour la liberté, elle y revient toujours. Yoilà ce que M. Guizot a compris, voilà ce qu’il a exprimé dans un noble langage : jeune homme, il a défendu la liberté religieuse en cédant à une séduction qui entraîne toutes les belles âmes; vieillard, éprouvé par les révolutions, c’est à cette liberté, mère de toutes les autres, qu’il apporte le tribut de son expérience; elle a son dernier comme son premier amour. Grande leçon qui honore celui qui la donne, et qui, nous l’espérons, ne sera pas perdue pour le pays qui la reçoit !
Avril 18 5».
LES ETATS-UNIS 1
Depuis que la vapeur a mis les deux continents à quelques jours de distance, la mode est venue de visiter l’Amérique, on ferait toute une bibliothèque avec les voyages aux États-Unis qu’on a publiés dans ces dernières années. Jamais curiosité ne fut plus légitime; il est difficile d’imaginer un plus beau sujet d’études que cette société dont les mœurs et les idées sont si éloignées des nôtres, et dont les institutions donnent un démenti constant à notre science ou à nos préjugés. « On nous cite l’Amérique, écrivait en 1796 un homme qui avait peu de goût pour les républiques et peu de confiance dans les démocraties, le comte Joseph de Maistre; je ne connais rien de si impatientant que les louanges données à eet enfant au maillot. Laissez-le grandir. » Que dirait-il aujourd’hui de cet empire qui se lève de l’autre côté de l’Atlantique, et qui demain sera autrement redçutable que celui dont l’Europe s’effraye
aujourd’hui? Car enfin il est à croire qu’un effort com-
1. The Homes of the New World, etc., ou les Foyers du Nouveau Monde, par mademoiselle Frédérique Bremcr, traduit du suédois par miss Howit. Londres, 1853. 3 vol. post. 8°.
Quelques mois de séjour aux États-Unis, par G. -H. Grandpierre, pasleur suffragant de l’Église réformée de Paris. 1854. In- 12.
LCS ÉTATS-UNIS.
mun maintiendra la Russie dans ses limites actuelles, là où, en arrêtant et en disciplinant cent peuples divers, elle nous défend d’une nouvelle invasion de barbares, et sert la civilisation au lieu d’en être l’effroi ; mais quand, avant un siècle, les immenses et fertiles vallées des États-Unis contiendront plus de deux cent millions d’hommes de même langue et de même race, fort à l’aise sur un sol douze fois plus grand que la France et vingt-cinq fois plus grand que l’Angleterre, que deviendra l’Europe avec ses divisions et ses jalousies nationales en face de ce peuple maître des deux océans et tout-puissant par le nombre et l’union?
Et sans nous inquiéter d’une lutte que la civilisation nous épargnera peut-être, disons-nous bien qu’à rester pacifique l’action des États-Unis sur l’ancien monde u’en sera pas moins sensible. Ce n’est pas en vain qu’un peuple de même souche que nous poursuit avec un tel bonheur des expériences qui nous touchent de si près. Déjà l’influence des idées américaines perce dans les réformes sociales qu’on essaye en Angleterre, aussi bien que dans les éludes ou les rêves politiques de l’Allemagne. Nous-mêmes, nous sommes imbus de cet esprit plus que nous ne pensons; et malgré notre dédain des choses étrangères, nous portons aux États-Unis un intérêt qui ne tient pas seulement à l’héritage d’amitié que nous ont laissé nos pères. Un instinct secret nous dit que là-bas on agite et l’on résout des problèmes où notre avenir est engagé.
Plus on se rapprochera, mieux on comprendra la solidarité des deux continents, et ce que je nommerai
le rôle européen de l’Amérique. En même temps que nous attirons cette société nouvelle par l’éclat de notre civilisation , elle nous tire à elle par le spectacle de sa jeunesse, de son audace et de ses succès. Cette action réciproque est visible dans l’industrie; il n’est point d’invention qui ne passe aussitôt les mers et ne devienne un bien commun; il en est de même, quoiqu’on y fasse moins d’attention , de tout ce qui touche les sciences, les lettres, la morale, la politique, la religion; partout on essaye de marcher du même pas. Pour les arts, le goût, la politesse, pour tous les agréments d’une société ancienne et raffinée, nous sommes au premier rang, c’est nous qu’on imite. Mais n’a-t-il rien à nous apprendre ce peuple qui a fondé sa fortune sur la plus entière liberté en religion, en politique, en administration ? Certes, il vaudrait la peine de passer l’Atlantique pour rapporter des États-Unis le secret qui depuis soixante ans rend les Américains heureux et fiers de la constitution et du gouvernement qu’ils ont choisis. Surtout demandons-leur comment ils ont guéri de cette terrible maladie qui nous ronge et qu’on nomme l’esprit de révolution.
C’est donc une bonne pensée que d’aller aux États- Unis pour y étudier sur place un développement sans exemple dans l’histoire; on ne saurait conseiller un meilleur usage de leur loisir à ceux qu’ennuie la vieille Europe et qui ont besoin d’apprendre ou d’oublier. Pour nous qui sommes attachés à la rive, rien n’est plus doux que de suivre dans un récit bien fait la marche de ces conquérants paciliques qui s’emparent de la soli-
LES ÉTATS-UNIS
tude et portent dans le désert la foi et la liberté chrétiennes. Et d’ailleurs les Américains ne sont pas des étrangers pour nous. Sans doute nous ne voyons pas en eux des frères, comme font les Anglais et les Allemands, mais il ne faut pas oublier que nos pères ont aussi trouvé un refuge dans cette patrie commune des proscrits. Les huguenots ont défriché les premières forêts de la Caroline, les dragonnades ont peuplé la Nouvelle-Rochelle; les débris de Saint-Domingue sont à Baltimore et à la Nouvelle-Orléans ; la Louisiane est une de nos colonies, et des grands lacs au Pacifique, où ne trouve-t-on pas nos braves Canadiens! Un vingtcinquième de la population des États-Unis est d’origine française, et il y a quelque chose de ce mélange dans l’esprit des Américains. Par les idées et le caractère ils sont plus près de nous que les Anglais.
Mademoiselle Frédérique Bremer, l’auteur des Voisins et d’une foule de romans exquis qu’on a traduits dans toutes les langues et qui sont partout populaires, a voulu visiter l’Amérique en détail et l’étudier à fond. Elle est partie seule, avec le courage et l’esprit aventureux des Scandinaves, ses ancêtres, heureuse d’affronter les flots et les vents : .
Hæc inter nautas, et prandet, et errât Per puppim et duros gaudet tractare rudentes.
Elle a passé deux ans en Amérique, ce n’est pas trop pour observer un pays qui réunit tous les climats et toutes les civilisations. Elle a croisé les États-Unis de l’est à l’ouest et du nord au sud; rien n’a échappé à sa
vive curiosité. Du fort Snelliug et du saut Saint-Antoine jusqu’au golfe du Mexique, elle a suivi la société à tous ses degrés, depuis le wigwam de l’Indien et le lorj house solitaire du planteur, jusqu’aux palais somptueux de la Nouvelle-Orléans. Elle a tout vu, tout étudié, et cela dans des conditions où aucun voyageur n’a été placé avant elle. Son récit a donc un intérêt particulier, même quand on oublierait un instant le nom et le talent de l’auteur.
Mademoiselle Bremer a été reçue en Amérique, uon point comme une étrangère, mais, selon ses propres paroles, « ainsi qu’une sœur avec qui les hommes les « plus distingués ont causé à cœur ouvert et comme on « causerait dans le ciel. » On voulait voir et honorer la femme de génie qui a fait passer.de si douces heures à ceux qui ont lu ses charmants récits; on songeait aussi que de sa visite il sortirait un livre ou un roman sur les États-Unis. Or les Américains sont à la fois plus curieux que nous parce qu’ils sont moins occupés d’eux-mêmes, et plus sensibles à la critique parce qu’ils sont un peuple nouveau, et qu’à ce titre ils ont la susceptibilité des parvenus. Là-bas on souffre encore des coups de boutoir de mistriss Trollope et des égratignures de Dickens. C’était donc à la fois justice et adresse que de fêter mademoiselle Bremer et de la prévenir en faveur de ses hôtes : aussi l’a-t-on. accueillie avec une cordialité parfaite, une grâce extrême et un empressement qu’on a quelquefois poussé un peu loin. Arrive-t-elle dans une ville, vingt amis inconnus se disputent l’honneur de la loger; veut-elle partir, les chemins de fer et les bateaux
LES ÉTATS-UNIS
à vapeur sont gratuitement à la disposition de mademoiselle Bremer et des siens : partout on l’accable d’invitations et de bouquets, on se dispute ses autographes, on lui demande même un moulage de sa main, « de cette « main, dit-elle ingénument, qu’ici comme en un autre « pays on a l’indulgence de trouver belle, et qui n’est « que petite et délicate. » On voit qu’en fait de galanterie New-York ne le cède ni à Londres ni à Paris.
Ainsi mademoiselle Bremer n’a pas connu un instant cette tristesse du voyageur qui souvent rend injuste. Comment voir les choses sous leur vrai jour quand on se sent perdu dans un monde étranger, seul au milieu de la foule et du bruit, loin de tout ce que nous aimons et de tout ce qui nous aime? Tout au contraire, si elle souffre, c’est du manque de solitude. L’hospitalité un peu bruyante des Américains fait de sa vie une fête perpétuelle, un peu trop forte pour sa santé et son esprit, car on ne lui laisse guère ce premier bien de ceux qui vivent par la pensée, un peu de silence et de loisir. Il faut qu’on lui montre tout et sous l’aspect le plus favorable; en un mot, on l’étouffe de caresses, on Yenguirlande à l’en faire mourir. Du reste, tous ces honneurs bien faits pour séduire un auteur et une femme n’éblouissent point mademoiselle Bremer ; elle se plaint avec un naturel parfait du rôle qu’on lui impose et qui
sied mal à sa modestie.
« Ils n'ont pas pitié, écrit-elle à sa sœur, d’un pauvre lion qui doit faire le beau et remuer la queue aussi longtemps qu’il lui reste un souffle de vie. On dit qu’à Boston on tf vraiment tué Spurzheim à force de politesses. »
« Ce matin, dit-elle un peu plus loin, sur la route où nous passions, je regardais avec envie une poule qui, devant un cottage, était couchée dans la poussière et se baignait au soleil; je pensais qu’il valait mieux être une poule qu’un lion. »
Si une pareille réception a des inconvénients et cache les mauvais côtés de la société qu’on visite, elle a aussi plus d’un avantage. Mademoiselle Bremer est entrée plus avant que personne dans la vie intime des Américains, elle s’est assise aux foyers du Nouveau Monde (suivant le titre expressif de son livre) ; c’est une grande supériorité sur la foule des voyageurs, qui n’a pour étudier que les auberges et les grandes routes; lieux où Bon ne rencontre pas toujours la part la plus civilisée d’un pays. Il ne faut donc pas chercher dans les lettres de mademoiselle Bremer le portrait du Yankee avec son air narquois et sa finesse plus que normande. Dans le monde où elle a vécu, elle n’a pas rencontré Sam Slick, et ne connaît pas même de nom le héros d’Halliburton ; mais en revanche elle vous introduira dans la société littéraire de l’Amérique, et vous fera connaître de plus près ces hommes dont les noms et les écrits ont passé l’Océan. Voici les poètes : Longfellow, Bryant, Lowell, miss Sigourney; voilà l’historien Prescott, l’Augustin Thierry du Nouveau Monde; voilà miss Sedgwick et miss Kirkland, à qui l’on doit d’excellents livres d’éducation et des romans pleins d’esprit. Cette physionomie grande et froide, c'est le philosophe Emerson, qui pense comme Schelling et qui écrit comme notre vieux Balzac; cette tête socratique, c’est Théodore Parkuer, qui, avec une audace de Titan, veut tirer de la philosophie
LES ÉTATS-UNIS. 157
une religion et une Église. Toute cette galerie de personnages vivants nous montre combien en Amérique la vie intellectuelle est active, et combien est fausse l’opinion qui ne donne à la prospérité des États-Unis que des causes matérielles. Il y a au contraire un travail énorme des esprits, et le moment est venu de compter avec la littérature et la philosophie du Nouveau Monde.
A l’avantage, de sa situation, mademoiselle Bremer joint des qualités précieuses chez un observateur. Et d’abord elle a pour le peuple qu’elle visite une sympathie toute particulière aux Germains et à leurs frères les Scandinaves. Le Nord se plaît à la fortune de la race saxonne, et reconnaît son sang dans celte colonie qui couvre le monde. Mais à la différence des Allemands, qui n’exaltent la liberté et l’esprit pratique des Américains que pour maudire la pôlice germanique et insulter à la sentimentalité ou à l’érudition oisive de l’Aile- , magne, mademoiselle Bremer a le bon esprit de fuir ces odieuses comparaisons. Elle admire l’Amérique, mais elle reste Suédoise; Cuba môme, avec son splendide soleil, ne lui fait pas oublier les lacs, les neiges et les souvenirs de la patrie.
Enfin elle est protestante zélée et chrétienne fervente (on sait qu’elle a écrit d’excellentes pages contre le livre de Strauss) ; et par là elle pénètre mieux le génie américain que nos voyageurs français, qui trop souvent n’en voient que la surface et se laissent tromper par l’apparence. C’est le protestantisme qui a peuplé l’Amérique et lui a donné ses moeurs et ses lois ; toutes ces institutions qui nous étonnent ont une sève chrétienne, et on
peut dire sans exagération qu’aux États-Unis la règle et la garantie de la liberté, c’est l’Évangile. Chercher un autre principe que la religion pour expliquer la société américaine, c’est se condamner à de perpétuelles méprises. C’est ce qu’a compris M. Grandpierre, c’est là ce qui fait l’intérêt de son livre ; mais il est à regretter qu’un observateur aussi judicieux se soit tenu dans des limites trop étroites , et qu’il se soit borné à quelques lettres sur l'état de la religion en Amérique, quand il eût pu nous donner un bon aperçu de la situation morale et politique du Nouveau Monde. Après ce qu’il a vu, c’est un service qu’il nous doit.
Suivre mademoiselle Bremer dans l’intérieur des familles américaines, et y recueillir des détails personnels ou des anecdotes piquantes, ce ne serait pas rendre justice à un livre où le sérieux domine sans jamais tourner à l’ennui ; il vaut # mieux signaler les nouveautés qui ont frappé l’auteur et qui nous touchent. Dans notre vieille société on est sans enthousiasme, et d’ailleurs les rangs sont si pressés qu’il est difficile et souvent dangereux de remuer; là-bas au contraire la foi est ardente, les illusions vives et le champ infini. Il n’est pas d’idée si folle qui ne puisse se produire ; ce qui en Europe reste dans le monde des chimères prend corps aux États-Unis, reçoit un nom, ouvre une église, parle à un auditoire, fait des prosélytes ; on lui laisse le temps et l’espace suffisant pour s’élever ou tomber suiyant sa part de vérité ou de mensonge. Aussi tous ces essais qui nous effrayent, et qui chez nous font explosion après avoir été comprimés, sont là-bas d’une inno-
LES ÉTATS-UNIS
cence parfaite. Loin de s’inquiéter d’une doctrine nouvelle ou de la rendre dangereuse en lui prêtant le charme de la défense et du mystère, on lui fait place sitôt qu’elle le demande ; c’est à la pratique seule qu’il appartient de combattre ou de justifier la théorie.
Je prends dans le livre de notre voyageuse les trois questions qui dans ces dernières années ont fait le plus de bruit en Europe : la séparation de l’Église et de l’État, le communisme, l’émancipation des femmes.
. Voyons ce qu’en ont tiré les Américains sous l’empire de la liberté.
La séparation absolue de l’Église et de l’État date du dernier siècle aux États-Unis ; c’est Jefferson qui le premier l’a introduite en Virginie. Jefferson était peu favorable au christianisme , mais néanmoins cette réforme n’a pas été faite dans une intention hostile à la religion : c’est l’esprit de liberté qui seul l’a amenée. Il n’y avait point au£ États-Unis une Église dominante et mêlée à l’État; mais un grand nombre d’Églises diverses, habituées à une mutuelle tolérance. Il n’y avait pas davantage un clergé et des moines propriétaires du sol et constituant un ordre distinct dans la nation. Rien donc, chez les auteurs de cette mesure, n’a rappelé les passions philosophiques ou les jalousies politiques de nos pères; .et de leur côté les Églises américaines, n’ayant point de privilège à défendre ou à regretter, ne se sont pas révoltées contre l’État et le siècle. On s’est résigné à vivre sous le régime de la liberté ; aujourd’hui on y tient, car on en connaît tout le prix.
De cette séparation politique et de la complète liberté
intérieure des Églises il est résulté des effets singuliers, qui ont trompé tous les calculs. Dès que les fidèles ont été chargés seuls de soutenir leur culte et de propager leur foi, chacun a pris à sa communion un intérêt des plus vifs; chacun s’est fait apôtre, et en même temps, par un effet naturel de la liberté sainement entendue, chacun a d’autant mieux respecté les droits d’autrui qu’il s’est senti plus jaloux de ses propres droits. De là ce spectacle remarquable en chaque Église d’une ardeur extrême et d’une tolérance infinie. En dehors du catholicisme, qui par son principe même est une société immuable et exclusive, il s’est fait un rapprochement fraternel entre les communions protestantes. Comme on ne voit dans la variété des croyances qu’un effet naturel de la diversité des esprits, on ne sait pas ce que c’est que la haine théologique ; sans trop regarder au symbole, on s’entend aisément pour agir avec quiconque porte le nom de chrétien ; la charité* gagne à cette union tout ce que le dogme y perd. C’est une transformation religieuse qui surprend M. Grandpierre, mais qui ravit mademoiselle Bremer, moins attachée à une confession particulière, et qui, avec ses amis d’Amérique, met au-dessus des églises de pierre et de bois le temple invisible où tous les hommes de bonne volonté se réunissent au nom du Christ.
Cette action commune a enfanté des merveilles de oharité : les missions, le ministère des pauvres, la réforme pénitentiaire, les sociétés de tempérance. Mais nulle part l’esprit chrétien qui pénètre la société américaine n’est plus visible que dans l’institution qui fait la
LES ÉTATS-UNIS
force et la gloire des États-Unis, je veux dire les écoles. Chez nous, catholiques, c’est surtout le cœur qui est enjeu ; l’effort principal de la religion, c’est de pousser à la charité, c’est de mener au lit du pauvre et du mourant nos femmes les plus riches et les plus délicates. Aux États-Unis, on s’attache plutôt à prévenir la misère qu’à la soulager ; et comme la nature de la croyance et l’habitude de la liberté y rendent plus sensibles la puissance et la responsabilité de l’individu, c’est à développer, c’est à fortifier l’individu que tendent tous les efforts des chrétiens et des politiques. De là ces écoles du dimanche où la partie la plus riéhe et la plus éclairée de la société donne à l’autre moitié l’instructioîi morale et religieuse ; de là ce dévouement chrétien des hommes les plus considérables par la fortune et le talent, pour répandre et multiplier les écoles, élever les classes inférieures et les amener par l’éducation à la seule et véritable égalité. Niveler par en haut ( levelling upwards ), c’est la devise des Horaces Mann, des Barnard, des Channing, des Everett, de tous ceux enfin qui ont compris que dans un pays libre la religion et l’État ont un même problème à résoudre et un môme intérêt à poursuivre : la perfection de l’individu.
Le respect de l’individu et le ménagement de la liberté qui en est la conséquence nous expliquent pourquoi le communisme est toléré en Amérique. Qu’il s’agisse d’un couvent, d’une réunion de quakers, des Mormons ou de l’Icarie, on voit dans ces associations l’exercice de la liberté, et on ne s’en effraye guère ; on ne craint pas les mainmortes sur un territoire illimité,
et le ressort individuel est trop fort aux États-Unis pour que ces communautés y soient jamais autre chose qu’une exception. Mademoiselle Bremer nous fait visiter les shakers de New-Lebanon et la communauté d’Hopedale, près de Boston ; ce sont des couvents protestants, où le mariage est interdit, mais où les hommes et les femmes vivent en union spirituelle, et du travail de leurs mains. C’est l’asile où plus d’un cœur éprouvé, plus d’une âme brisée va chercher une retraite, des amis, et l’espoir d’une vie meilleure que celle d’ici-bas. On comprend l’existence et la durée de ces paisibles demeures. Dans le NevP-Jersey il y a un véritable phalanstère ; c’est une association de gens de bonne compagnie qui ont mis en commun une part de leur fortune, qui ont associé leur travail et leur vie, qui de bonne foi se servent mutuellement, et jouent à ce jeu innocent qui certes ne réformera pas le monde. Avec mademoiselle Bremer on passe au phalanstère une charmante journée : on voit danser toute la jeunesse au bruit de la polka suédoise qu’elle touche si bien sur le piano de la communauté ! C’est une pastorale des plus gracieuses, mais on sent, comme le dit l’auteur, qu’en tout cela il n*y a rien de solide ; cette œuvre d’où la pensée de Dieu est absente est séchée par avance. A quoi bon cette gêne de la liberté qui n’est pas un sacrifice moral et qui ne mène à rien ? Renoncer à l’indépendance pour obtenir le bien-être matériel est une idée fausse; on l’excuse dans un pays où la vie est difficile, où la liberté n’empêche point la misère; mais c’est une folie dans un pays où la liberté mène promptement à la
LES ÉTATS-UNIS
fortune, où il y a pour tous place au soleil. Aussi tous ces essais n’ont-ils aucun avenir aux États-Unis. Une communauté religieuse aussi singulière que celle des Mormons a pu réussir; l’Icarie n’a pas même eu un succès de curiosité.
Plus les idées chrétiennes se répandent, plus on reconnaît que la supériorité morale est la vraie grandeur de l’individu, et plus on relève la condition de la femme ; car, suivant la remarque de l’auteur, dès que la force cesse de régner, la femme se trouve l’égale de l’homme. Moralement elle vaut, dit-on, mieux que lui; lui est-elle inférieure en intelligence? Mademoiselle Bremer a le droit de croire le contraire; plus d’une femme aux États-Unis pense comme elle sans y être aussi autorisée. Il y a là-bas plus de femmes libres qu’en aucun pays, et ce n’est pas chose rare qu’un meeting ou une Convention pour établir les droits des femmes. En passant à Utica, dans l’État de New-York, mademoiselle Bremer voit les murs garnis de l’affiche suivante, où l’on crie à la tyrannie avec cette énergie qui ne prouve que trop qu’on est dans un pays de liberté :
« Les couturières de la cité d’Utica proposent un meeting pour mercredi prochain, afin de chercher les moyens à prendre pour écarter l’oppression dont nous souffrons, et chercher comment nous pourrons reconquérir et assurer nos droits. »
— « Vieux et austère champion des droits du peuple (s’écrie l’auteur avec sa grâce ordinaire), toi qui ne voulus pas vivre quand tu vis ces droits détruits par. la main de César! vieux et magnanime Caton, toi qui mourus pour la liberté républicaine, tu es vainqueur après tout ! Ce que tu désirais, et pour quoi tu as combattu, est ici dans cette nouvelle république, et après deux mille atis, une vivante réalité. Je le vois, je le lis ; les derniers du peuple
peuvent aussi bien que les plus puissants défendre leurs droits, parler dans le Forum et obtenir justice. Vieux républicain, tu l'emportes! ton esprit vit ici plus puissant que dans l’ancienne Home. Les couturières de la cité d’Utique en donnent la preuve dans la ville qui porte ton nom. Il est fâcheux qu’elles n’aient pas mieux rédigé leur affiche; mais n’importe; ce qu’elles veulent n’est pas douteux. »
Il y a une émancipation plus réelle que celle de la femme libre, et qui fait moins de bruit; c’est la part toute nouvelle qu’aux États-Unis les femmes prennent à l’éducatioD; c’est une vocation véritable suivie de succès inattendus. Dans la Genevoise la plus aimable et la plus spirituelle il y a pour nous de la maîtresse d’école ; cela tient au rôle de missionnaire que chacune d’elles s’impose et qui effraye notre légèreté. Les Américaines ressemblent beaucoup aux Genevoises, et les écoles du dimanche les habituent de bonne heure au difficile métier de l’enseignement. Elles y perdent cette grâce d’enfant gâté qui nous plaît dans la femme, mais elles y gagnent en indépendance et en moralité. Ce qui est sûr, c’est que leur patience, leur douceur, leur bon ton en font des institutrices parfaites; comme obéissance et comme travail, elles obtiennent de leurs élèves beaucoup plus que nos maîtres et avec moins d’efforts. Aussi n’est-ce pas seulement des enfants qu’on leur confie, et mademoiselle Bremer, après nous avoir menés à l’école normale où l’on donne des connaissances complètes aux futures maîtresses, nous introduit dans une école particulière où une jeune fille de vingt ans instruit sans s’émouvoir de jeunes gentlemen presque aussi âgés qu’elle et qui l’écoutent comme de bons
LES ÉTATS-UNIS
enfants. C’est un spectacle qu’elle a vu plus d’une fois aux États-Unis, et certes ce n’est pas le moins curieux.
Après s’être fait leur place dans l’éducation, les femmes ont voulu aussi s’emparer de la médecine; elles y ont réussi sous la conduite d’une jeune personne de talent et de résolution, Élisabeth Blakwell. Philadelphie a une école de médecine destinée aux femmes; déjà plusieurs d’entre elles pratiquent avec succès. Cela n’a rien qui étonne quand on met de côté le préjugé. Pour le soin des enfants, pour les maladies de leur sexe, pourquoi les femmes ne vaudraient-elles pas nos docteurs? La nature les a faites pour être mères, nourrices et gardes-malades ; est-il sûr qu’elle leur a refusé les qualités d’un médecin ? Avant de nous prononcer, songeons qu’en Amérique c’est un scandale qu’une femme dans un comptoir; ce qui nous semble tout simple est là-bas une énormité; il en est ainsi de la plupart de nos croyances ; c’est de quoi nous rendre modestes avant de condamner ceux qui ne pensent pas comme nous.
Quel est le jugement final de mademoiselle Bremer sur le pays et la nation qu’elle a visités? Il est des plus favorables à ses hôtes. Nulle part elle n’a vu des âmes plus belles, des cœurs plus dévoués, plus d’amour du bien public, un désir plus sincère d’élever l’humanité. Les Américains sont-ils donc supérieurs aux Européens ? « Non, dit-elle; ils ont les mêmes défauts et les mêmes vices, mais ils ont plus d’espérance. » Mot profond et vrai. Oui, il y a aussi pour les peuples un âge où l’on ne doute de rien, où l’on croit à un soleil qui montera
toujours; l’Amérique en est là; c’est le temps des grandes choses. Chacun y va devant soi, plein de confiance dans ce qu’on nomme si justement la croissance ( growth ) des États-Unis; chacun sent qu’il y a là une force irrésistible qui, en poussant la nation vers un avenir immense, emporte du même coup la fortune de l’individu.
Mais nous, Français, sommes-nous donc un peuple vieilli? notre civilisation est-elle finie? N’avons-nous plus qu’à jouir des feux affaiblis du soir jusqu’à ce que le soleil nous quitte pour se lever sur un autre horizon? Non, c’est une idée de désespoir que rien ne justifie. L’Europe ne s’éteint pas, elle se transforme, et dans cette difficile épreuve, elle peut prendre exemple des États-Unis. Le peuple américain n’est pas une race nouvelle; c’est notre société même sur un terrain nouveau, dans des circonstances différentes. C’est la même civilisation ; mais peut-être là-bas a-t-on mieux compris à quelles conditions la liberté est féconde, et tout ce qu’on peut tirer encore du christianisme et de l’éducation. C’est ce qu’a senti mademoiselle Breraer; c’est ce qui fait de son livre non pas seulement un recueil d’impressions personnelles écrit avec esprit et naturel, mais une leçon sérieuse, dont nous pouvons profiter.
En nous montrant l’Amérique dans toute sa grandeur, en noué la faisant aimer, en nous livrant le secret de cette force et de cette jeunesse qui nous étonne, elle a servi à la fois les deux mondes et noblement payé la dette de l’hospitalité.
Mai 1854.
Je ne crois pas que dans l’histoire on trouve rien de comparable à la prodigieuse croissance des États-Unis, et certes il n’est point de spectacle qui prête à plus de réflexions. Deux siècles ont suffi pour faire d’une poignée d’émigrants une nation de vingt-quatre millions d’âmes, et suivant un calcul modéré il y aura avant cinquante ans plus de cent millions d’hommes de même langue et de même race dans cet empire né d’hier*. En 1780, l’Amérique n’était qu’une colonie révoltée, qui, sans argent, sans vaisseaux, sans ressources, implorait la main protectrice de la France; aujourd’hui la voici rivale de l’Angleterre sur les deux océans ; demain ce
t. Orations and Speeches, by Everett; 2 vol. fn- 8 . Boston, 1850. •— Die Kirche und Schule, in Nord-Amerih* yon D' Hermann Wimmer 5 1 vol. in- 8 . Leipzig, 1853.
2 . M. Clay calculait que sur ce territoire sans limites la population doublait en vingt-deux ans, et qu’il y aurait en 1862 trente-quatre millions d’habitants; en 1884, soixante-huit million»; en 1906, cent trente-six millions; en 192 8, deux cent soixante-treize millions. Le recensement de 1860 a donné 31,676,217 habitants, New-York, qui avait 515,547 habitants en 1850, en comptait 814,277 en 1860, non compris Brooklyn, qui n’est qu’*wi faubourg, et qui a aujourd’hui 273,425 habitants.
ne sera plus un État, ce sera un monde nouveau en face de l’ancien.
Ce n’est pas tout; ce peuple, dont la fortune tient du roman, vit autrement que nous. C’est une démocratie, c’est, une république, c’est-à-dire une forme de société et de gouvernement que Rome et la Grèce ont imparfaitement connue, mais qu’en Europe on a toujours condamnée comme impraticable et chimérique. Aussi c’est en tremblant que Franklin saluait cette politique nouvelle qui ne se réclame ni du droit divin ni de la force, et qui ne reconnaît d’autre principe que la raison. Il priait Dieu de protéger la constitution, car il sentait que l’expérience était décisive, et que si elle manquait, c’en était fait des gouvernements libres. Dieu l’a exaucé au delà de son rêve. Le seul pays où depuis 1789 tout ait marché sans secousses, où la société ait vécu sans révolution, où l’on n’ait point changé sans cesse de principes et d’idées, c’est l’Amérique. La vieille Europe, qu’on croyait si solidement assise, a craqué jusque dans ses fondements ; monarchie, noblesse, privilèges, tout a croulé; les Chartes et les Assemblées n’ont pas tenu davantage, et au milieu d’essais et de maux sans nombre, plus d’une fois nous avons envié la paix et la stabilité de cette démocratie qu’on accuse toujours d’être mobile et orageuse, et qui seule n’a pas varié depuis soixante ans.
D’où vient la solidité de cette organisation? qui nous livrera le secret de sa durée? C’est le plus grand problème de la politique moderne, mais, en Europe, on ne s’aperçoit pas que les hommes d’État en aient cherché
L’ÉDUCATION EN AMÉRIQUE. 16î)
la solution. Les plus chauds amis de la liberté et de l’Amérique ne sont pas toujours ceux qui les ont le mieux comprises; souvent aussi par crainte, par ignorance ou par envie, on essaye de mettre les États-Unis en dehors de la condition commune des sociétés civilisées, on affecte de n’y voir qu’un prodige sans conséquence pour l’ancien continent. C’est ainsi qu’on explique la prospérité de l’Union, tantôt par le caractère démocratique des institutions, tantôt par l’immensité d’un territoire ouvert à l’activité de tous, tantôt enfin par la rareté de la population, qui maintient un taux élevé de salaire et prévient le paupérisme. Sans doute ce sont de grands avantages; mais il ne faut pas aller loin pour voir que les anciennes colonies espagnoles, aussi vastes et mieux situées que les États-Unis, moins peuplées encore et non moins démocratiques, à ne parler que des institutions, languissent misérablement dans la situation même où fleurit l’Union. C’est, dit-on encore, un peuple neuf, et la république est un régime simple qui ne va qu’aux sociétés naissantes : double erreur; car en Amérique si la terre est neuve, la population ne l’est pas ; on oublie toujours que les Américains sont des Anglais qui datent leurs libertés de la grande Charte; et quant à la république telle qu’on l’entend là-bas, c’est une organisation infiniment délicate qui, en plaçant l’autorité dans les masses et en rendant l’obéissance presque volontaire, ne convient qu’à des hommes qui ont, non pas les vices, mais les vertus de la civilisation. Les États-Unis vivent de liberté, le Mexique en meurt. La race, dit-on, explique ces fortunes diverses, heureuse solution qui
met un mot à la place d’une idée; car la question est justement de savoir ce qui constitue cette race anglosaxonne, d’où lui vient l’énergie qui dans ce moment décisif lui assure l’empire du monde en lui ouvrant, et à elle seule, les continents nouveaux, en lui donnant l’Australie, comme 6i ce n’était pas-assez de l’Amérique !
Le secret de leur grandeur, les Américains le connaissent depuis longtemps, ils l’ont emporté d’Angleterre avec eux. Il y a deux siècles que, tout en recherchant les formes politiques les plus simples et les plus populaires, ils n’y attachent cependant qu’une importance secondaire, sachant bien que la liberté tient à l’esprit des citoyens plutôt qu’au système de gouvernement. Dès le temps de Louis XIV, ils ont vu clairement ce que nous commençons à soupçonner, c’est que la liberté est une force et rien de plus, force indifférente de sa nature, et qui va au mal comme au bien. Comprimée, elle éclate, laissée à elle-même, elle ravage ou féconde suivant la main qui la dirige et qui s’en sert. Cette direction, les Américains l’ont trouvée du jour où ils ont compris que le problème à résoudre était le même pour une nation que pour un individu, et qu’il faut traiter la liberté politique comme la liberté naturelle, parce que c’est une même liberté. Ce n’est point dans une observance extérieure ou dans un livre, c’est dans le cœur de l’homme que l’on doit mettre la règle morale, si l’on veut qu’il vive honnêtement. Ce n’est point davantage dans un mécanisme de gouvernement, c’est dans l’âme du citoyen qu’il faut mettre la règle politique. Il n’y a qu’un guide intérieur qui
puisse nous empêcher d’abuser de la liberté et de nous perdre par ce qui devrait nous sauver.
Ce guide intérieur, c’est la religion qui le fournit aux premiers colons. Cette religion sévère et raisonneuse qui embrassait toute la vie et forçait le fidèle à ne point sortir du cercle étroit qu’elle lui avait tracé, a marqué l’Américain d’un cachet ineffaçable. C’est elle qui lui a donné le caractère sérieux et moral qui le distingue, caractère plus visible dans la Nouvelle-Angleterre, où la population n’est point mélangée, mais qui est partout reconnaissable. Puis, à mesure que la civilisation s’est répandue, que les arts ont pris une part plus considérable dans la vie du peuple, que la société ellemême est devenue laïque, l’éducation s’est détachée de la religion, non pas pour se mettre en opposition avec elle, mais au contraire pour la seconder par des moyens nouveaux. C’est à ces deux sœurs, la religion et l’éducation, qu’a été remise la garde de la liberté; ce sont les deux pivots sur lesquels porte l’Amérique. Personne n’en doute là-bas : point de liberté possible sans religion et sans éducation, c’est le premier axiome de la ’ politique. On sait quelle part nous avons faite à ces deux forces dans tous nos essais de gouvernement.
Le rôle que joue la religion aux États-Unis, la place qu’elle tient dans la société , l’influence qu’elle exerce sur les mœurs et les lois. M. de Tocqueville nous l’a dit et n’a rien exagéré. Aujourd’hui les discours de M. Everett et la statistique du docteur Wimmer vont nous apprendre ce qu’est l’éducation en Amérique, et combien le mot et la chose ont une autre portée qu’en
Europe. Ici, c’est une façon de donner à l’enfant les notions dont.il aura besoin pour être un jour ouvrier habile, laboureur intelligent; là-bas, c’est la condition de vie ou de mort pour le gouvernement et la société. Écoutons M. Everett; son langage aura une toute autre autorité que mes paroles :
« N’oublions pas que les dangers auxquels la liberté est exposée ne viennent pas tous du pouvoir arbitraire. L’intelligence et la raison, nécessaires au peuple pour acquérir la liberté, sont plus nécessaires encore pour écarter l’anarchie. C’est là la grande épreuve d’un peuple .qui mérite la liberté. Sous un despotisme paternel, l’ordre est maintenu dans l’État, la vie et la propriété sont protégées par un bras puissant. Une certaine part de liberté, j’entends la garantie contre toute violence illégitime, est assurée par la présence de ce pouvoir militaire, qui est le grand instrument de sujétion. Mais dans un gouvernement libre, il n’y a que la raison du peuple pour garder la paix publique. L’ordre doit être maintenu, non point par une police militaire ni par des régiments de horse-guards , mais par l’accord tout volontaire d’une population éclairée, et bien décidée à ne pas laisser détruire par l’anarchie 16s droits qu’elle a conquis sur le despotisme. Et comme la maladie dans une organisation délicate ou la dépravation dans une noble nature ont une gravité toute particulière, ainsi, si nous laissons jamais détruire le principe de notre gouvernement, attendons-nous à des ravages, à des terreurs, à des destructions sans exemple. C’est là un sujet' d’un immense intérêt pour les États- Unis. Aucune nation, depuis le commencement du monde, n’a reçu autant de bénédictions et de privilèges; aucun peuple n’a été fait ainsi le gardien de ses propres droits; si vous laissez échouer cette grande épreuve d’une liberté fondée sur la raison, je ne sais ni où ni quand on la reprendra sur la terre. »
L’éducation, dans la Nouvelle-Angleterre (c’est le pays modèle et qui donne le ton aux autres États), diffère surtout de la nôtre dans le premier degré. Sans parler
des petites écoles tenues par des femmes, ce qui permet de commencer plus tôt l’instruction des enfants, tout en leur assurant plus de soins, les écoles publiques et gratuites ( common schools ), qui répondent à nos écoles primaires, sont assez parfaites pour que personne n’hésite à y envoyer son fils. Ainsi commence dès le premier jour cette union des citoyens qu’exigent la vie publique et le bien de l’État. C’est une des recommandations politiques que nous ont laissées les anciens; nous l’avons traitée comme une chimère; les Américains en ont fait une vérité. Pour rendre l’éducation publique aussi parfaite, rien ne leur a coûté. Suivant le docteur Wimmer, le budget de l’instruction publique dans le Massachusetts s’est élevé en 1850 à un dollar par tête d’habitant; ce serait pour la France une dépense de 180 millions, la moitié de ce budget militaire que l’Amérique ne connaît pas. En même temps on a vu les hommes les plus distingués de l’État se dévouer entièrement à cette œuvre patriotique. A Boston, c’est M. Horace Mann, qui, pendant dix ans, renonce à la vie politique pour s’attacher à la direction des écoles; dans le Connecticut, à Rhode- Island, c’est M. Henri Barnard qui perfectionne un enseignement déjà comparable à celui de l’Allemagne. Visiter le continent pour y chercher les meilleures méthodes, fonder des écoles normales, réduire en principe l’art de ménager la santé, l’esprit, le caractère des générations nouvelles, c'est ce qu’ont fait avec. un zèle admirable ces deux amis du peuple et de la liberté. Grâce à leurs efforts, la Nouvelle-Angleterre peut servir de modèle à l’Europe en ce point de la première éducation.
C’est beaucoup que d’excellentes écoles où toute la population se rend sans contrainte; nous serions trop heureux si tous les enfants du pauvre arrivaient chez nous jusqu’à ce premier degré d’instruction. Aux États- Unis on est plus ambitieux ; l’éducation y dure toujours, et pour l’ouvrier plus encore que pour l’homme de loisir. Le jour où l’ouvrier cesse d’apprendre, où son esprit n’est plus occupé, ses mauvais penchants se montrent; c’est un citoyen qui va devenir dangereux ; aussi la société ne l’abandonne-t-elle pas d’un moment. Ce sont d’abord les écoles du dimanche qui le tiennent jusqu’à vingt et un ans. Là, suivant M. Everett, quinze cents ■maîtres volontaires apprennent à quinze cent mille élèves leurs devoirs comme chrétiens et commê citoyens. Là commence une propagande dont nous n’avons jamais compris la portée. C’est par millions qu’on répand des petits livres de toute espèce qui vont jeter un rayon de lumière dans la plus chétive demeure, et moralisent le peuple en l’instruisant. Chez nous, où trop souvent la presse n’a servi qu’à incendier, on ne sait pas quel bien infini fait cette croisade qui chasse de partout l’ignorance et la brutalité. Il y a sans doute, aux États-Unis comme en Angleterre, une presse politique violente et passionnée; c’est celle-là dont les clameurs viennent jusqu’à nous; mais à côté de ces journaux mêlés de bien et de mal, il y a un contre-poids qui nous a toujours manqué : c’est cette presse bienfaisante, religieuse, dévouée, qui parle au peuple un noble langage, éclaire son esprit,, apaise ses mauvais instincts, et l’élève en le consolant.
Puis, comme rien ne jaut la parole humaine, surtout quand ce sont les riches et les heureux du monde qui s’occupent de ceux à qui n’a point souri la fortune, on multiplie les associations, les réunions, les lectures publiques : tout est occasion pour éclairer le peuple; les esprits les plus distingués, les hommes les mieux placés dans l’opinion se font un devoir et un honneur de parler au peuple d’histoire, de littérature, d’économie politique, et par-dessus tout de la grandeur et de la dignité de sa nature. Pareille chose existe en Angleterre, et pour ne citer qu’un exemple, un noble lord, le comte de Carlisle, s’est fait une juste réputation par ses discours et ses lectures aux ouvriers du Yorkshire 1 . Il n’est point de question devant laquelle on recule ; on traite publiquement des sujets que nous n’osons pas toucher : la nature du droit de propriété, par exemple, ou les droits du capital et du travail. Ce n’est point du socialisme qu’on a peur, mais de l’ignorance qui fait tout le danger du socialisme* On sent quelle est la puissance de ces lectures publiques, on ne s’étonnera pas qu'un généreux citoyen de Boston, John Lowell, ait laissé douze cent mille francs à sa ville natale pour multiplier ce moyen d’instruction. C’est ainsi que dans une démocratie on établit et on maintient des relations intimes entre les diverses classes de la société, ou, pour mieux dire, c’est ainsi qu’on efface toutes les différences et qifon fait pénétrer partout l’égalité. En y réfléchissant, on s’aperçoit bientôt que c’est surtout l’éducation qui
1. Lectures and Adresses in aid of popular éducation, by tbc right honorable lhe earl of Carlisle. London, 1852.
distingue les hommes. Aujourd’hui l’ignorance est la seule barrière qui partage la société en deux camps. C’est le dernier privilège qui reste à détruire; seulement, comme l’a compris l’Amérique, ce n’est pas en abaissant le riche, c’est en élevant la condition intellectuelle et morale du pauvre qu'on peut atteindre cette égalité et cette union si désirées.
Parmi les hommes qui ont le mieux senti tout ce qu’il y a de grandeur à éclairer ainsi le peuple et qui ont rempli cette sainte mission avec le plus de dévouement, il n’en est pas, je crois, qui pour l’éloquence et le talent, soit comparable à M. Édouard Everett; il n’est pas non plus de meilleur exemple pour nous montrer comment on parvient par le travail dans cette démocratie qu’on accuse d’ingratitude, et comment, à force de services, on y gagne et on y conserve une légitime popularité.
M. Édouard Everett, né dans le Massachusetts, en 4 794, fils d’un respectable ministre, orphelin de bonne heure, et sans fortune, est un élève de ces écoles publiques qu’il a toujours honorées. Dirigé par un homme dont le nom est inconnu en Europe, mais qui a exercé autour de lui une action considérable et laissé à Boston un profond souvenir, J.-S. Buckminster, M. Everett était à dix-neuf ans ministre de l’Église unitaire, à vingttrois ans professeur de littérature grecque à l’Université de Cambridge. C’est alors qu’il sentit le besoin d’aller étudier l’antiquité sur place, et de demander à l’aspect des lieux, aux ruines, à l’éternelle lumière de la Grèce, ces leçons qu’on ne trouve pas dans les livres. Il mit
quatre ans à parcourir l’Europe; il y gagna cette expérience hâtive que donne la vue des choses et des hommes ' de tout pays. Directeur du North American i Review, orateur signalé dès le premier jour, sa place était marquée au Congrès; il y fut envoyé par ses concitoyens en 1 825 ; il y resta dix ans membre et président du comité des affaires étrangères, quoique sa modération le rangeât souvent dans la minorité. Gouverneur du Massachusetts de 1835 à 1837 par trois élections successives, ambassadeur en Angleterre, choisi enfin par le président Fillmore pour remplacer M Webster comme secrétaire d’État, M. Everett est, on le voit, un homme qui, par son mérite personnel, s’est élevé de bonne heure au premier rang et s’y est toujours maintenu. C’est en même temps un esprit infiniment cultivé, un écrivain nourri de l’antiquité, et qui lui a si bien emprunté son génie qu’on l’a surnommé par excellence le classique ( classical Everett ).
Il est curieux de suivre la vie publique d’un tel homme, et c’est ce qu’il est aisé de faire dans les deux volumes que nous avons sous les yeux. Il n’y a là ni les œuvres littéraires ni les harangues politiques, mais seulement les discours que depuis trente ans a prononcés M. Everett chaque fois qu’il s’est trouvé en rapport avec ses concitoyens. Les sujets sont naturellement trèsvariés, la pensée y est toujours la même ; tout s’y réduit à un seul point : l’éducation intellectuelle, morale, patriotique du peuple. L ’jmité est dans la parole comme elle est dans la vie de l’auteur.
Après Channing, je ne connais personne qui ait eu
une idée plus juste et plus élevée de l’éducation, et qui s’en soit mieux expliqué que M. Everett. Ses discours sur ï importance de l’éducation dans une république , * sur l'avantage de la science pour les ouvriers , sur les écoles normales, sont des chefs-d’œuvre de bon sens; mais il faut le dire, si l’orateur voit aussi bien les choses, c’est qu’il s’y prend de plus haut que le politique; c’est que, dès sa jeunesse, il a médité sur le prix infini de l’âme humaine* c’est qu’il appartient à une Église qui, rejetant tout symbole, ne connaît pour l’homme d’autre moyen de salut que l’éducation. On voit dans la suite des idées l’influence de Buckminster et de Channing, eu môme temps que dans l’élégance de la forme on sent le souffle de l’antiquité. Qu’on en juge par la péroraison du discours sur l'importance du savoir.
« Contemplez à l’automne un des chêneâ magnifiques de la Ibfèt, COuvet-t de milliers de glands. Il n’y a pas un seul de ces fruits qui ne porte en soi le germe d’un arbre parfait, aussi superbe, aussi majestueux que le tronc paternel ; chacun d’eux est l’embryon d’un chêne qui plongera ses racines dans la terre, élèvera ses branches vers les deux, et bravera les orages de trois cents hivers. 11 ne faut pour cela qu’une poignée de terre qui recouvre le gland tombé, un peu d’humidité qui le nourrisse, un abri qui le protège jusqu’à ce qu’il ait jeté racine, il ne faut que cela, mais 11 le faut absolument, ou sinon, faute de ce secours, insignifiant en apparence, pas un seul de ce3 fruits innombrables n’est destiné à devenir un arbre.
« Contemplez maintenant les cités, les bourgs, les villages de notre chère patrie, pensez do quoi se compose cette population déjà serrée en quelques places, et qui partout grandit rapidement. Un peuple, ce n’est point un amas do machines animées, de brutes dressées à soumettre le sol, c’est une réunion d’êtres raisonnables et intelligents. Parmi tous ces milliers d’hommes qui forment notre république, il n’est pas une intelligence qui ne soit capable
de grands progrès dans les connaissances usuelles, et nul ne peut dire ou limiter le nombre de eeux qui sont doués d’assez de talent pour atteindre aux plus hautes découvertes. Tous ces hommes ont naturellement les mêmes sens, les mêmes facultés que possédait un Newton, un Franklin, un Fulton. Qu’ils les aient au même degré, je ne le prétends point; mais qui osera dire qu’ils ne les ont à aucun degré? Eh bien ! pour éveiller chacune de ces intelligences, pour lui donner le sentiment de sa merveilleuse puissance et lui apprendre à s’en servir, il ne faut que peu de chose. Mais ce peu de chose |est indispensable. Combien l’œil est-il un instrument plus merveilleux que le télescope! La Providence nous a donné les yeux, mais il faut que l’art fournisse le télescope, autrement les merveilles des cieux nous échappent. Si la plus grande part de l’intelligence humaine périt sans se développer, c’est faute du faible secours que des moyens humains eussent facilement donnés à cette prodigieuse faculté d’amélioration qui est innée dans l’homme. Quand un gland tombe sur un sol défavorable et y sèche, nous savons l’étendue de la perte. C’est la perte d’un arbre comme celui dont le fruit s’est détaché, Mais quand l’esprit d’un être raisonnable est étouffé faute de culture et manque aux grandes fins pour lesquelles il a été créé, c’est une perte que personne ne peut mesurer, une perte dans le temps et dans l’éternité. » v
A ces conseils donnés dans un si bon langage il faut joindre un autre enseignement à l’usage des pays libres, et dans lequel excelle M. Everetl. J’entends par là ces discours patriotiques qui, à chaque anniversaire d’un événement célèbre ou d’une mort illustre, apprennent au peuple à respecter et à aimer ceux qui ont servi l’État de leurs conseils ou de leur épée, et lui inspirent cette émulation patriotique, cette vertu dont Montesquieu, apres les anciens, faisait le principe des républiques. Les États-Unis ont le bonheur d’avoir un passé sans tache; il n’y a ni guerres de religion, ni guerres civiles, ni despotisme, ni révolutions. C’est un bel
exemple, mais comme on y entretient ces glorieux soin venirs, comme on a soin de ne rien laisser perdre de ce grand héritage, comme on fait du passé la leçon de l’avenir! Toute l’histoire de la Nouvelle-Angleterre est dans les adresses de M. Everett. Voici ces pèlerins qui sacrifient tout à leur foi et qui aiment mieux quitter le sol natal que de renoncer à la liberté de conscience. Voilà ces hommes de 1776 qui rompent avec l’Angleterre sur une question de droit, et qui mettent en jeu leur bien-être etleur vie plutôt que de payer un impôtléger, parce que cet impôt est illégitime. C’est Warren, le premier soldat et le premier martyr de l’indépendance; c’est le généreux et chevaleresque Hancock, c’est Samuel Adams, le dernier des puritains. Ces deux vieillards, qui meurent comblés d’ans et d’honneurs au milieu des bénédictions de l’Amérique, le jour même du cinquantième anniversaire de la déclaration d’indépendance : c’est Jefferson qui a rédigé cet acte célèbre, c’est John Adams qui l’a soutenu. Et cette douce et noble figure, c’est Washington, le plus grand cœur qu’ait vu la terre, le patriote qui a défendu la liberté de son pays contre les ennemis du dedans aussi bien que contre les ennemis du dehors, le politique qui n’a jamais eu d’autre ambition que la justice; l’homme enfin dont la sagesse a créé l’Union, et qui, du fond de sa tombe, la protège encore par le souvenir et l’exemple de ses vertus.
Tous ces héros de la patrie, M. Everett les fait revivre et les propose en modèle au peuple, qui l’écoute avec ravissement. On n’a pas plus d’âme et une chaleur plus communicative; on ne saisit pas mieux tout ce qui va
au cœur et emporte dans une môme émotion celui qui parle et celui qui écoute. Un passage qui nous touche nous montrera le talent de l’auteur sous ce nouvel aspect. Lorsque le général La Fayette se' rendit aux États-Unis en 1824, il assista à une de ces lectures publiques qui sont un des plaisirs favoris de la Nouvelle- Angleterre. Le lecteur était M. Everett, voici la fin de son discours :
« Cette année complète un demi-siècle depuis une date considérable dans. l’histoire du monde, le commencement de notre guerre de la révolution. Voici le jubilé de notre existence comme nation. Le temps écoulé depuis cette ère mémorable a mis dans la poussière, déjà sanctifiée par le sang des braves, la plupart des grands hommes à qui nous devons, après Dieu, notre indépendance et nos libertés. Quelques-uns restent encore parmi nous pour y recueillir les beaux fruits de leurs travaux et de leurs souffrances ; mais il en est un qui s'est rendu à la voix de tout un peuple et qui est revenu dans sa vieillesse recevoir les remercîments de la nation à qui il a dévoué ses jeunes années. Il est écrit dans les pages de notre histoire que lorsque cet ami zélé de l’Amérique s’adressa à nos commissaires à Paris, en 1776, pour leur demander passage sur le premier navire qu’ils dépécheraient, ils furent obligés de lui répondre (telle était la situation de notre patrie) qu’ils n’avaient ni moyens ni crédit suffisants pour armer un seul vaisseau dans tous les ports de France. «Eli bien, s’écria le jeune héros, j’aurai mon navire! » Et quand toute l’Amérique était trop pauvre pour l’amener dans ses parages, il laissa, tout jeune encore, son foyer, le bonheur domestique, les jouissances de la fortune et du rang, pour se plonger dans la poussière et le sang d’une lutte désespérée.
« Soyez le bienvenu, ami de nos pères; soyez le bienvenu sur nos rivages. Heureux nos yeux de contempler ces traits vénérables! Jouissez d’un triomphe que n’a jamais connu conquérant ni monarque; soyez sûr que dans toute l’Amérique il n’y a pas un cœur qui ne batte de joie et de reconnaissance au bruit de votre nom ! Vous avez déjà vu et salué ou vous verrez bientôt ce peu qui reste
d’ardents patriotes, de sages conseillers, de braves soldats, avec qui vous fûtes associé pour achever notre liberté. Mais vous chercherez en vain ces autres figures amies, pour qui c'eût été un siècle de bonheur qu’un jour comme celui-ci , passé avec leur vieux frère d’armes, leur compagnon de dangers. Lincoln et Green, et Knox, et Hamilton sont partis. Les vainqueurs de Saratoga et de York-Town sont tombés devant l’ennemi à qui nul ne résiste. Et surtout le premier des héros et des hommes, l’ami do votre jeunesse, celui qui fut plus que l'ami de sa patrie, est là dans cette terre qu’il a rachetée. Sur les bords du Potomac, il repose dans la gloire et la paix. Voùs reverrez les ombrages hospitaliers de Mont-Vernon; mais celui que vous vénérez, vous no le trouverez plus sur le seuil. Cette voix consolatrice qui vous cherchait dans le donjon d'Ollmütz ne peut plus rompre son silence pour vous donner la bienvenue quand vous entrez sous son toit. Mais les enfants de l’Amérique, dans leur reconnaissance, vous accueilleront en son nom. Soyez le bienvenu, trois fois le bienvenu sur nos rivages, et quelque part que vous alliez dans toutes nos provinces, l’oreille qui vous entendra vous bénira, l’œil qui vous verra vous rendra témoignage, et chaque bouche s’écriera avec une joie qui vient du cœur : Soyez le bienvenu, La Fayette, soyez le bienvenu ! »
C’en est assez pour faire comprendre tout ce qu’il y a de talent chez M. Everett; on aimera sans doute cette ■vive éloquence, cette parole élégante et animée; mais qu’on le remarque bien, M. Everett n’est cependant (et je le dis à la gloire des États-Unis) que le premier parmi une foule d’orateurs qui le suivent dans cette voie patriotique. Il n’est point de pays au monde où l’on parle plus souvent au peuple et où l’on entretienne avec plus de soin cette agitation de bon aloi qui empêche la société de se corrompre, ce feu sacré qui est la vie même des nations. Le thème est toujours le même : vertu, patrie, éducation et liberté; mais le peuple ne se lasse pas de
l’entendre, car chaque jour il le comprend mieux et jouit avec un juste orgueil de ces biens si chers. Chose remarquable, quand Balbo cherchait à réveiller le patriotisme italien et à préparer le -réveil de la liberté, il parlait à l’Italie comme M. Evcrett à l’Amérique : «. Soyons vertueux et éclairés, disait-il, nous serons bientôt libres. » 11 avait raison : la liberté naît et se maintient par les mômes causes. Balbo avait trouvé le secret de l’indépendance politique ; mais pour en faire jouir l’Italie il lui manquait et la presse qui porte au loin la parole, et un peuple préparé par l’éducation à recevoir ces germes féconds. Heureux ceux qui vivent en un temps et en un pays où la pensée a son plein èssor, où le peuple cherche et obtient la lumière, où enfin c’est une même chose que d’aimer la liberté et d’aimer la patrie!
Octobre 1353.
Le livre de madame Beecher Stowe, la Cabane de l'Oncle Tom , a toirt à coup appelé l'attention du monde sur l’esclavage aux États-Unis; l’impression a été des plus vives dans toute l’Europe; puis peu à peu l’écho s’est affaibli , le silence s’est fait , on est retombé dans l’indifférence pour une question qui semble ne toucher que l’Amérique. C’est là le défaut des romans; comme ils s’adressent au cœur et cherchent surtout à émouvoir, leur premier effet est irrésistible; mais bientôt la critique arrive, on conteste la vérité du tableau, on ne veut voir que des exceptions dans les faits allégués par l’auteur; le charme s’envole, et l’on oublie. 11 n’en est pas de même des œuvres qui s’adressent à la raison. Si d’abord elles n’ont pas la séduction du roman, elles reprennent l’avantage en vieillissant. Nos sentiments changent vite quand il n’y a pas une passion qui les soutienne; une nouvelle émotion efface l’émotion de la veille ; au contraire, une fois que notre esprit est convaincu, rien n’en peut plus arracher la vérité. C’est là notre grandeur. Alors même que l’intérêt personnel cherche à nous étourdir, une voix intérieure qui nous domine en dépit de nous-mêmes nous force à céder, ou
t. Publié en tête des écrits de Channing sur V Esclavage, Paris, 1855.
tout au moins nous juge et nous condamne. Porter la conviction chez un peuple, éveiller en lui cette voix suprême à laquelle l’humanité finit toujours par obéir, c’est l’œuvre la plus belle que l’écrivain puisse se proposer ; c’est celle que Channing a accomplie avec autant de courage que de talent. Je ne veux rien diminuer des services rendus par madame Stowe, mais bien avant elle l’esclavage a été frappé de mort parla main de Channing.
Un souffle puissant, inspiré du christianisme, a dissipé tous les sophismes dont le despotisme du maître veut en vain s’envelopper. Pour maintenir cette lèpre dans la société américaine, il ne reste plus rien aujourd’hui que l’intérêt des propriétaires et la force de la tyrannie.
Channing, du reste, n’est pas le premier qui ait demandé l’affranchissement des noirs. Dans un pays aussi chrétien et aussi charitable que les États-Unis, on n’a pas attendu jusqu’à nos jours pour réclamer les droits de l’homme. L’Amérique a toujours prétendu qu’on lui avait imposé l’esclavage; c’est l’Angleterre qui, dans l’intérêt d’un commerce honteux, a forcé ses colonies à recevoir des cargaisons de nègres, et cela malgré une résistance opiniâtre. En 1 772, par exemple, la Virginie, *
qui n’avait cessé de décourager la traite des noirs en mettant des droits à l’entrée de cette marchandise * humaine, la Virginie réclamait avec chaleur contre cette importation d’esclaves, qui sacrifiait le bonheur de la colonie au profit de quelques négriers, et empêchait l’établissement de colons dix fois plus utiles que les nègres. Le 6 mai 1776, la convention de Williamsburg, promulguant la constitution du nouvel État do
Virginie, mettait au nombre des actes de George III, qui justifiaient la révolte de l’Amérique : « \'usa<je inhu- « main de la prérogative royale qui a empêché la Viril ginie de prohiber par une loi l' introduction clcs « nègres *. »
A la même époque, Jefferson préparant un acte immortel, la Déclaration d' indépendance du 4 juillet 177 G, proclamait en termes solennels : que les hommes ont tous été créés égaux , et doués par leur Créateur de droits inaliénables , parmi lesquels la vie, la liberté et la poursuite du bonheur , et ajoutait le grief suivant à l’énumération des plaintes que l’Amérique élevait contre le gouvernement anglais, pour justifier l’insurrection aux yeux du monde civilisé :
« Le roi a engagé une cruelle guerre contre la nature humaine elle-même; il en a violé les droits les plus sacrés : la vie et la liberté dans la personne d’un peuple lointain qui ne l’a jamais offensé; il a fait prisonniers des malheureux pour les emmener en esclavage dans un autre hémisphère, ou les laisser mourir misérablement dans le transport. Cette conduite de pirate, l’opprobre des infidèles, est la conduite du roi chrétien de la Grande-Bretagne. Résolu à maintenir un marché où l’on vend et l’on achète des hommes, il a prostitué son veto pour supprimer tous les efforts qu’ont faits nos législatures afin do prohiber ou do réduire cet exécrable commerce; et pour que rien ne manque à cet assemblage d’horreurs, il excite maintenant ces malheureux à se lever en armes contre nous. Cette liberté qu’il leur a volée, il les pousse à l’acheter par le meurtre do ceux à qui il les a imposés; rachetant ainsi le crime commis naguère contre la liberté d’un peuple par les crimes qu’il pousse à commettre contre la vie d’un autre peuple*, v
1. Constitution des treize Étals d’Amérique. Paris, 1787, p. 3 IG.