ifemoirs of W. E. Channing. Part. III, ch. iv
et la canne à sucre a besoin d’une année pour mûrir ; il faut donc que l’esclave travaille depuis le commencement jusqu’à la fin do l’année sans ces intervalles de repos que le changement de saison amène dans les autres climats. Et puis son travail est forcé; il n’y a pas d’intérôt; il n’y gagne rien, littéralement rien : aussi ces stimulants que la Providence a faits pour alléger et égayer la peine manquent entièrement au nègre; cela suffit pour ajouter au travail un poids intolérable.
« Le nègre souffre-t-il de la cruauté du maître? Ces souffrances ont beaucoup diminué, par suite de l’abolition de la traite, ce qui a donné plus de prix à la vie de l’esclave, et par le triomphe de sentiments plus humains, triomphe dû à la sympathie de l’Europe pour cette classq dégradée. Il y a sans doute des cruautés commises, et il n’en peut pas être autrement; les agents qui vivent en contact avec les esclaves sont en général des gens sans éducation, qui ont des principes très-faibles et des passions très-fortes, et qui sont tout à fait indignes du pouvoir qu’on leur confie ; aussi, malgré le maître, abusent-ils de leur autorité, et augmentent-ils la corruption des nègres par leur immoralité. Malgré tout, je crois qu’une bande de nègres reçoit moins de coups qu’une compagnie de soldats dans notre armée. Ils sont soumis à une discipline moins dure, et en ce qui touche la condition physique on ne peut pas les comparer à des soldats en campagne.
« Et cependant ils souffrent beaucoup. Mais c’est surtout dans la mal moral qu’il faut chercher la cause de ces souffrances. Leur condition ne tend qu’à dégrader leur intelligence et leur cœur, à en faire des animaux, à les faire tomber au-dessous de la brute. C’est là qu’est la misère de l’esclavage, et je ne crois pas qu’on puisse l’exprimer trop fortement.
« Ce qui m’affecte le plus, c’est de penser qu’en des pays qui se disent chrétiens, tant d’hommes sont réduits par l’injustice et par la force à un état qui flétrit toute leur nature, leur interdil toute amélioration, et leur impose la misère clb l’ignorance et du vice. L’esclavage flétrit les affections naturelles. Ici le mariage est chose inconnue. Sur une des plantations où j’ai demeuré, il n’y avait que six esclaves mariés; dans une autre, il n’y avait qu’un seul mariage. En outre, la dépendance mutuelle, qui fortifie nos affections, est inconnue. L’homme ne prend aucun soin de la femme avec laquelle il vit; c’est du maître que la femme
attend la nourriture et le vêtement : si le mari est malade, on l’envoie t\ l’infirmerie commune; il n’y a point do place pour les bons offices de la vie conjugale. Les enfants ne dépendent pas davantage de leurs parents; le père n’est pas chargé du soin de ses fils. Il ne gaghe rien pour eux, et ne s’inquiète pas de leur bien-être à venir. C’est ainsi que le pauvre nègre est exclu de l’école que la nature a établie pour la culture de nos affections et de notre caractère; le tort qu’on lui fait est irréparable.
» Les mêmes causes sont destructives de l’énergie, de la prévoyance, de l’empire sur soi-même. L’esclave ne s’inquiète guère plus de lui-même que ne fait la brute. Il n’a pas d’intérêt à défendre, rien n'occupe sa pensée sinon le petit coin de terre qu'on lui abandonne. Quelle que soit sa façon de vivre, il est sûr d’être nourri et vêtu. Sa condition ne peut pas devenir meilleure. L’avenir ne lui offre rien de mieux que le présent. Aussi est-il la créature de l’heure présente, des sens, des appétits, des passions. Il n’a pas plus de prévoyance que la brute, et il est plus adonné aux jouissances grossières.
« Remarquez encore que la condition de l’esclave dérange toutes ses idées morales. Victime de l’oppression et de l’injustice, et cela dès le berceau, il ne peut pas comprendre les droits de l’humanité et de la justice. Toute sa vie est une école de malhonnêteté et de fraude. Tous ses droits sont violés ; la violation du droit est donc pour lui l’ordre de la nature. Aussi, voler et mentir sont sa vocation autant que son labeur journalier, et on ne peut pas l’amener à comprendre que cela est mal. Toute sa nature intellectuelle et morale est faussée et perdue.
« C’est le plus triste aspect de la condition servile, mais le mal ne s’arrête pas là. La dégradation morale amène de grandes souffrances physiques. Il est aisé de comprendre comment, en l’absence de toute retenue dans le mariage, de tout calcul pour l’avenir, de toute prévoyance, les esclaves s’abandonnent aux excès. La débauche et l’ivrognerie ruinent la santé et la vie des nègres, si bien que leur nombre diminue, quoiqu’ils ne manquent pas d’un certain bien-être. Ils ne soignent pas mieux leur santé que les enfants, ou plutôt ils favorisent un certain degré de maladie, parce que cela les exempte do travailler. On comprend aussi comment, habitués à souffrir de l’injustice et de la dureté, et n’ayant point
d’affections domestiques, ils sont disposés à être injustes et cruels les uns pour les autres. La race africaine n’a pas le caractère sombre, féroce, vindicatif des Indiens; néanmoins les esclaves sont querelleurs , et à leurs autres misères ils ajoutent des animosités et des injustices mutuelles.
« J’ai voulu signaler ce que je considère comme le grand mal de l’esclavage. C’est ce qui rend l’émancipation difficile, tout en en montrant la nécessité; car le mal est inséparable de la servitude. En face de celte condition misérable, les amis des nègres doivent marcher avec la plus grande prudence. Les noirs sont incapables de se conduire eux-mêmes; ils perdront dans l’opinion publique la cause de l’émancipation, si on leur confie tout d’un coup des privilèges dont ils abuseront. » '
On voit combien Channing était préparé pour entrer dans la discussion; discussion fort délicate, et qui, pour ne pas blesser des passions irritées, demandait une prudence extrême sans rien céder néanmoins des droits éternels de la justice et de l’humanité. De toutes parts on accumulait les raisonnements et les faits pour attaquer ou défendre l’esclavage. C’est au nom de la religion, de la justice, de la fraternité humaine, de la charité, que les abolitionistes réclamaient l’émancipation; c’est au nom de la religion, de la loi, de la différence des races, du bien-être des noirs que les hommes du Sud défendaient l’esclavage. Ce que les maîtres ont accumulé de sophismes et de fausses raisons est incroyable; ces sophismes, qui ont cours aux Etats- Unis, montrent trop clairement combien l’intérêt et la passion peuvent aveugler les esprits les plus distingués. 11 y a dans le Sud des axiomes qui sont considérés comme incontestables, et qu’il serait impossible de faire accepter en Europe par le bon sens de nos ou-
vriers. On en jugera par les citations suivantes, qui feront mieux connaître à quels adversaires répondait Channing.
Nous n’imaginons pas qu’on puisse invoquer en faveur de l’esclavage une religion qui proclame que tous les hommes sont frères, comme étant tous enfants d’un même Père qui est au ciel; car assurément rien n’est plus contraire à cette sainte fraternité que le despotisme exercé par un homme sur ses semblables. Cependant c’est une maxime reçue dans le Sud que la Bible et l’Évangile ne condamnent en rien la servitude ; Bien plus, on invoque les livres saints en faveur de l’esclavage, et voici par exemple comment, en 1829, le célèbre M. Benton, un patriote, un démocrate, pouvait s’exprimer en plein sénat des États-Unis 1 :
« J’admire, c’est-à-dire je regarde avec étonnement la sublime moralité de ces gens qui ne peuvent supporter la contemplation abstraite de l’esclavage à la distance de cinq cents milles. Cela est bien au-dessus, c’est-à-dire c’est une affectation de perfection bien au-dessus do la moralité des chrétiens primitifs, des apôtres du Christ, du Christ lui-même. Le Christ et les apôtres ont paru dans une province de l’empire romain, quand cet empire s’appelait le monde, et que ce monde était rempli d’esclaves. On on estimait le nombre à quarante millions; c’était le quart de la population totale. 11 y avait do simples particuliers qui possédaient jusqu’à vingt mille esclaves. Un affranchi, un homme qui avait été esclave lui-même, mourut possesseur de quatre mille esclaves. Ce sont là les chiffres. Les droits des maîtres sur cette multitude d'êtres humains, c’était le droit de vie et de mort, sans que la loi défendit l’esclave, sans que l’opinion le protégeât. Une loi d’une atrocité incroyable rendait tous les esclaves responsables do la vie de leur maître; c’était la loi qui condamnait à mort tous les