Benton, Thirty years view. New-York, 1854 , 1. 1, p
esclaves de la maison où le maître avait été assassiné, et sous l’empire de cette loi on vit quatre cents personnes exécutées d’un seul coup. Et ces esclaves, c’étaient des hommes blancs, venus d’Europe ou de l’Asie Mineure, c’étaient des Grecs ou d’autres peuples à qui nous devons les productions les plus estimées de l’esprit humain. Jésus-Christ vit tout cela, le nombre des esclaves, leur condition misérable, leur couleur qui était la même que la sienne, et. cependant il n’a rien dit contre l’esclavage ; il n’a pas prêché de doctrine qui conduisit à l’insurrection et au massacre; il n’a rien dit qui chez nous puisse autoriser la race inférieure des noirs à exterminer la race supérieure des blancs, dans les rangs de laquelle il a paru sur la terre. Le Christ a prêché une doctrine toute contraire, qui enseigne à l’esclave le devoir de la fidélité et de l’obéissance, qui enseigne au maître l’humanité et la bonté. Ses apôtres ont fait comme lui; saint Paul renvoie à son maître l’esclave fugitif, Onésime, avec une lettre d’excuse et de prière. Ce n’était pas lui qui eût recueilli un esclave fugitif, encore moins l’eût-il détaché de son inaitre , encore moins eut-il excité une insurrection. »
Qu’on ne croie pas que ce langage soit particulier à la tribune, qui n’est pas toujours chrétienne. Les Églises du Sud se sont faites les complices de l’esclavage, et l’ont pris sous leur protection. Madame Beecher Stowe, dans la Clef de la cabane de l'Oncle Tom , a accumulé les preuves de cette prévarication chez les Églises protestantes; je citerai, comme une des plus remarquables, la décision suivante d’une communauté presbytérienne 1 de la Caroline du Sud ( Harmony Presbytery of South Carolina ) :
« Attendu qu : un certain nombre de personnes en Écosse et en Angleterre, et d'autres du nord, de l’est et de l’ouest de notre pays, ont dénoncé l’esclavage comme contraire aux lois de Dieu,
I. Keij tu Uncle Tout’ s tobin , p. 2‘Jü. The american C lunch
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and
et que quelques-ynes de ces personnes ont présenté à l’assemblée générale de notre Église et au Congrès de la nation , des mémoires et pétitions avec l’intention avouée do flétrir les propriétaires d’esclaves, et d’abolir la relation de maître et de serviteur; et attendu que de ces procédés, des faits, des raisonnements et des circonstances il résulte clairement que ces personnes ne savent pas ce qu’elles disent, ni pourquoi elles affirment, et qu’avec cette ignorance elles montrent un esprit do justice affecté et de sainteté exclusive, etc.
« 1° 11 est résolu que, comme le royaume de Notre-Seigneur n’est pas de ce monde, son Église n’a aucun droit d’abolir, altérer ou modifier aucune institution ou ordonnance humaine, politique ou civile, etc.
« 2° 11 est résolu que l’esclavage a existé depuis les jours de ces bons vieux maîtres d’esclaves et patriarches, Abraham, Isaac et Jacob (qui sont maintenant dans le royaume des deux), jusqu’au temps où l’apôtre saint Paul renvoya un fugitif à son maître Philémon, et écrivit à ce propriétaire d’esclaves une lettre chrétienne et fraternelle qui existe encore dans le canon des Écritures. Il est résolu que l’esclavage a toujours existé depuis les jours des apôtres et existe encore aujourd’hui.
« 3° Il est résolu que comme les devoirs relatifs du m-ltre et de l’esclave sont enseignés dans les Écritures de la même façon que ceux du père et de l’enfant, du mari et de la femme, l’existence même de l’esclavage n’est pas opposée à la volonté divine, et quiconque a une conscience trop tendre pour reconnaître la légitimité de cette relation est juste plus qu'il ne convient, et sage au delà de ce qui est écrit; il a soumis sa tête au joug humain, a sacrifié sa liberté chrétienne, et laissé la parole infaillible de Dieu pour les imaginations et les 'doctrines des hommes. »
Je ne sais si l’on a rien écrit de plus fort contre l’esclavage que cette pièce hypocrite, qui fait du Christ le soutien du despotisme des hommes, et avilit Dieu même pour en faire le complice de la servitude. On lira avec joie les belles pages que Channing a consacrées à
t’ESCLAVAGE AUX ÉTATS-UNIS. 211
la réfutation de ces doctrines, qui rendraient la religion odieuse, si la religion était coupable de la faiblesse de ses ministres. En montrant que l’esprit du christianisme est un esprit de justice et d’humanité, mais en même temps un esprit de paix et de progrès ; en nous faisant pénétrer dans cette action intérieure, dans ce renouvellement des cœurs', qui est le triomphe de la parole divine, Channing a vengé à la fois la liberté et l’Évangile. Mais quelle est donc cette lèpre abominable qui gagne jusqu’à l’Église, et qui asservit la religion?
Le second argument des propriétaires d’esclaves, c’est que la loi leur donne plein pouvoir sur la personne du nègre. Or, pour eux, c’est la loi qui fait le droit. C’est la théorie des Hobbes, la doctrine qui ne reconnaît ni bien ni mal naturel, et qui de la volonté du législateur fait la mesure de la justice; c’est par conséquent la doctrine du despotisme; il est au moins singulier de l’entendre proclamer dans une république si justement üère^de ses institutions. Et cependant ces maximes funestes ont été soutenues en plein Sénat par un des politiques les plus célèbres des États-Unis, M. Henri Clay. Ce que la loi déclare ma propriété , a-t-il dit, est ma 'propriété. Dans les Remarques sur la question de F Esclavage , Channing a réfuté cette fausse et dangereuse théorie. M. Clay était avocat, Channing n’était qu’un simple pasteur, et s’était occupé de théologie plus que de droit. Mais dans cette discussion il s’est montré meilleur et plus profond jurisconsulte que son adversaire ; Domat ne désavouerait pas les pages que Channing a. écrites sur l’essence du droit de pro-
priété, sur les droits naturels, sur l’intervention morale d’un peuple dans les affaires d’un autre peuple. Il y a là des principes fortement établis, des conséquences clairement déduites, une dialectique excellente mise au service de la vérité. Aujourd’hui, quand on lit le discours de M. Clay et la réponse de Channing, on est frappé de ce qu’il y a de faible et de faux dans le discours du célèbre orateur, de ce qu’il y a de solide et de juste dans la réfutation de son humble adversaire 1 . Le temps, qui a flétri le sophisme, a donné une verdeur nouvelle à la vérité. Il semble que Channing écrit aujourd’hui. C’est là de quoi donner du courage à ceux qui défendent sans ambition une bonne cause. L’avenir est à la raison et au droit. Souvent c’est après la mort de l’écrivain que les principes qu’il a défendus triomphent enfin; il faut que les générations passent pour que leurs passions et leurs erreurs intéressées passent avec elles. Mais pour qui aime la justice et se confie en Dieu, compter qu’un jour viendra où la vérité dissipera tous les nuages, et se dire que tout obscur qu’on soit on aura servi l’humanité, cela vaut mieux que la fortune et que la gloire. C’est le sentiment de ce devoir rempli qui a soutenu Channing et lui a fait sacrifier sa vie et sa popularité à la défense des opprimés.
Après la religion et la loi qu’ils invoquent si faussement à leur aide, les défenseurs de l’esclavage allèguent l’infériorité de la race noire et l’inimitié des deux peuples. L’infériorité naturelle du nègre a été défendue
1 . Speech ou pétitions for the abolition of sla ver y. Yojcz Lije and Speeches of Ilunry Clay. New-York, 1843, t. Il, j». 355.
par un savant professeur, émigré de Suisse aux États- Unis, et qui a payé sa bienvenue dans sa patrie d’adoption par une découverte venue fort à propos au secours des préjugés populaires. Toutefois, il s’en faut que la science ait accepté l’assertion de M. Agassiz, assertion qui, jusqu’à présent, manque de preuves. Outre que le squelette est le même dans les deux races, et que dès la seconde génération on remarque chez le nègre né aux Etats-Unis un développement de cerveau qui rapproche la configuration de sa tète de celle des blancs, il y a cette objection à faire au système de M. Agassiz, que fût-il certain, il ne prouverait rien en faveur de l’esclavage. Alors même qu’il serait démontré que le nègre forme non pas une simple variété du genre humain, mais une espèce distincte, et si l’on veut moins intelligente, cela n’empêcherait pas que cette race inférieure n’eût la parole et la raison, et que le nègre , au lieu d’être destiné au service d’autrui comme l’animal, ne fût un individu né pour aimer sa femme, élever ses enfants et disposer de sa vie. Cette infériorité pourrait justifier la tutelle bienfaisante de l’État, mais non certes la tyrannie du maître.
Mais, je le répète, cette infériorité naturelle, rien ne la démontre; l’infériorité d’éducation, elle existe sans doute, il faudra plus d’un jour pour y remédier : mais c’est un problème de même espèce que l’ignorance du peuple. Une politique égoïste déclare cette ignorance irrémédiable- et s’en fait un titre pour asservir la plus grande part de la nation; une politique chrétienne n’y voit qu’un devoir à remplir, uue injus-
tice à réparer. Elle fait la part du temps et ne demande pas pour le peuple une liberté ou plutôt une autorité politique qui ne serait pour lui qu’une arme dans la main d’un enfant; mais loin d’interdire l’espérance aux classes déshéritées, elle leur distribue l’éducation d’une main libérale, et prépare tout pour une prochaine émancipation. Les vilains du onzième siècle étaient aussi ignorants et non moins brutaux que les nègres; où en serions-nous cependant si on avait traité nos ancêtres avec le dédain de l’ethnologie américaine , et si, au nom d’une infériorité que toute la noblesse reconnaissait, on eût perpétué la servitude? Repoussons loin de nous ces préjugés odieux et intéressés. L’Évangile ne distingue poiût entre les hommes ; il ne connaît que des frères, tous enfants de Dieu. Là est une science' qu’on n’a point encore dépassée; il sera toujours bon de s’y tenir.
Quant à l’inimitié des deux peuples, elle est vraie en ce sens que les Américains, dans leur orgueil, ont pour les nègres une antipathie que les peuples des colonies catholiques, Espagnols, Portugais, Français, n’ont jamais partagée. Pour le nègre, c’est, de l’aveu général, la race la plus affectueuse qui existe-, cette douceur même l’a livrée à l’esclavage, tandis qu’on n’y a jamais plié l’Indien, toujours prêt à se venger. Celte inimitié est le grand obstacle de l’émancipation ; le noir est un objet d’horreur et de dégoût pour les Américains, et il y a contre lui la même antipathie dans le Nord que dans le Sud. C’est là une difficulté que l’antiquité et le moyen âge n’ont pas connue. L’esclave étant de
même race que le maître, le jour où on l’affranchissait, où il prenait le costume de l’homme libre,* rien ne le distinguait plus des autres citoyens. Au contraire, la dillérence de couleur perpétue la servitude au sein même de la liberté; les mœurs repoussent tout contact avec celui qui en porte la marque sur toute sa personne. Noir et esclave, c’est tout un. Les âmes sensibles du Sud, et il y en a beaucoup, les politiques, qui considèrent l’esclavage comme une lèpre terrible, et il y en a plus encore, ne voient donc qu’un remède, c’est l’émigration, c’est la transportation de la race noire. C’est dans cette intention qu’on a fondé en Afrique la colonie de Libéria , où chaque année on envoie un certain nombre d’affranchis. Sans blâmer la colonisation, Channing montre que c’est un moyen chimérique, si Ton en attend la fin de l’esclavage. De 1840 à 1850 le nombre des noirs a augmenté de 717,000 ; c’est un accroissement de 71,000 âmes par an; quelle société suffirait à faire les frais d’une pareille émigration ? Sans doute , vers la fin du dernier siècle , il y a eu un moment où l’on aurait pu essayer de mesures semblables ; c’est ce que demandait Jefferson ; aujourd’hui il est trop tard ; il faut affronter le mal directement , et non pas essayer de vains palliatifs. On ne chassera pas les noirs de l’Amérique, il faut qu’ils y vivent, esclaves ou libres. La répugnance des blancs est-elle un titre valable pour imposer la servitude à un peuple innocent ? Telle est aujourd’hui lar question.
Mais, dit-on, si l’on donne la liberté et les droits de * citoyen aux nègres , ce sera la guerre civile entre les
deux races, ou tout au moins X amalgame y c’est-à-dire la confusion du sang, et l’amoindrissement, la dégénérescence des blancs. Il est trop aisé à Channing de répondre que si jamais la guerre éclate , ce sera l’esclavage et non pas la liberté qui la fera naître. Et quant à la confusion du sang, la juste répugnance des deux races y pourvoiera. Si quelque chose peut diminuer le nombre des mulâtres, c’est la liberté; aujourd’hui que la femme noire ou .mulâtresse est un instrument de débauche, le sang se mêle, et on voit ce triste spectacle d’esclaves fils d'un père libre, de femmes vendues à l’encan, et portant dans leurs veines le plus noble sang de la Virginie. Si la négresse était libre, de pareils mélanges seraientplus rares qu’aujourd’hui.
Il est vrai que la juxtaposition sur le même territoire de deux races de couleurs différentes, et séparées par la nature et par les préjugés, a quelque chose d’étrange et même d’inquiétant. Mais on suppose toujours que le nègre, une fois affranchi, aura la pleine liberté politique, et que du premier coup on donnera les droits de citoyen à des gens incapables 'd’en user. Cela n’est pas une conséquence forcée de l’abolition, et j’aurais voulu que Channing fût plus explicite sur ce point. Affranchir les nègres et en faire des citoyens actifs, sont deux choses différentes, et, selon moi, séparées par une longue suite d’années; car il faut plus d’un jour pour faire l’éducation politique d’une race déchue, et pour redresser des âmes que la servitude a pliées. Affranchir le noir, c’est lui reconnaître les droits d’un individu et en faire un homme. Qu’on ne
sépare plus l’époux et l’épouse, le père et les enfants; qu’on laisse au nègre le fruit de son labeur, et, alors môme qu’on l’obligerait à ne pas quitter le sol où il est né, et que pour le rachat de sa personne on lui demanderait chaque semaine quelques jours de travail, je dirais encore qu’il est libre, et je ne sais si ce moyen plus lent ne serait pas plus sùr. C’est ainsi, du moins, que les choses se sont passées sur l’ancien continent : le serf est devenu un vilain, puis, peu à peu, le vilain a racheté sa corvée, il est devenu un paysan et enfin un citoyen. Rien ne se fait par soubresauts, en politique pas plus que dans la nature; à demander X abolition immédiate, on marche, selon moi, à l’abîme ; on compromet la cause la plus sainte. L’exemple de l’émancipation anglaise et française ne conclut pas, car les conditions étaient différentes, et le problème n’avait pas la même gravité.
On dit qu’aujourd’hui, dans le Sud, on cherche à entrer dans cette voie : ne plus séparer les familles, et donner aux nègres de l’éducation. Si l’on poursuit résolument et chrétiennement cette entreprise, si la loi en fait l’œuvre de tous, c’est l’émancipation et dans un temps très-court. Le maître sera. bientôt las de nourrir une famille dont rien ne gêne l’accroissement; il en viendra à faire avec le nègre des abonnements de travail , comme autrefois nos pères en faisaient avec les serfs de leurs domaines : ce sera la liberté. S’il y a plus d’un moyen terme entre la servitude et la liberté, considérées comme conditions sociales, il n’y en a point entre l’esclave et l’homme libre. L’un est une brute, l’autre
est un individu ; le dernier a des droits, le premier n’en a pas. Si on lui en reconnaît un seul, il faut bientôt les lui reconnaître tous. Si le nègre a une famille, il faut lui laisser les moyens de la nourrir par son travail, voilà la propriété ; s’il possède quelque chose que le maître ne puisse lui prendre, on ne peut lui refuser de racheter avec son pécule la propriété la plus précieuse, celle de sa propre personne : voici la liberté qui vient à la suite de la propriété. Ce sont là des idées qui ne sont pas encore répandues, et que n’a pas connues Channing, autrement il eût été moins vague dans ses moyens d’émancipation , et peut-être moins absolu dans les conditions; c’est sur ce terrain, je crois, que la transaction peut se faire entre les craintes du Midi et les espérances trop vives du Nord. Un servage temporaire, une épreuve de quelques années, d’une génération peut-être, suffirait pour assurer l’émancipation; le vilenage ferait encore une fois, mais de façon plus rapide, le passage de la servitude à la liberté.
Channing n’est pas assez net dans les moyens qu’il propose pour parer aux dangers d’une brusque émancipation; c’est le seul reproche que je lui adresse, la seule tache que je découvre dans son livre. Mais à côté de ce léger défaut, qu’il me soit permis de signaler des parties admirables, ce sont les passages où Channing répond à l’argument qui compare l’esclave, au paysan, et qui oppose le bien-être du nègre à la misère et à la faim de l’Irlandais. Ce raisonnement spécieux est au fond matérialiste ; il suppose que l’homme, comme l’animal, n’a d’autres j^soins que de manger et de se
défendre des injures du temps; autrement il ne prouve rien. Si l’homme a des besoins intellectuels et moraux qu’il lui faut satisfaire aussi bien que les besoins de son corps, il n’y a pas de comparaison à établir entre le nègre et l’Irlandais ; le noir est mieux nourri, mais le paysan a une femme et des enfants qui sont à lui; personne non plus ne l’empêche de diriger sa vio comme il l’entend, de cultiver son intelligence et sa raison. Quel rapport y a-t-il entre ces termes : la nourriture et la liberté? C’est la gloire de Channing d’avoir fait pleine justice de ce sophisme, qui ne touche pas seulement l’esclavage. En combien de pays ne s’ima- ' gine-t-on pas que le bien-être est la justification du despotisme, et que le peuple n’a pas le droit de se plaindre quand il a de l’ouvrage et un salaire. Est-ce donc dans le Coran qu’il est écrit : que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de la parole de Dieu?
Le traité de Channing, accueilli avec plus de faveur qu’il iv’qsait l’espérer, n’eut pas cependant de succès immédiat. Un homme modéré, qui se jette entre deux partis dans leur première fureur, n’a guère d’autre chance que d’être maltraité des deux côtés, et s’il en fut autrement, Channing le dut à sa réputation de charité et de modération. Du reste, loin de s’affaiblir par les attaques des abolitionnistes, la cause de l’esclavage prenait un nouveau caractère, elle devenait politique; ce n’était plus seulement de son droit menacé que s’inquiétait le Sud, il voulait la suprématie dans l’Union, ou tout au moins il voulait s’assurer dans le Sénat uno égalité telle, qu’il lût impossible au Congrès de jamais
toucher à l’esclavage, même indirectement. C’est ainsi que cette terrible question est venue se mêler à la politique des États-Unis, et que depuis vingt ans elle la domine, et fait complètement dévier l’Amérique de la voie ouverte par Washington et ses amis. La grande affaire aujourd’hui, quand on nomme un président, n’est pas de savoir s’il est capable ou vertueux, mais s’il est favorable à l’esclavage, ou tout au moins s’il n’entreprendra rien contre lui. C’est une raison de cette nature qui a fait la fortune du président actuel, M. Pierce. Un ennemi de l’esclavage, fût-il un des hommes les plus éminents du pays, M. Everett, par exemple, n’a aucune chance de parvenir à la direction suprême des États-Unis. C’en est assez pour comprendre combien, depuis trente ans, le niveau moral a baissé.
C’est ce que dernièrement, lors de la discussion du bill Nebraska, exprimait avec grande noblesse M. Sumucr, représentant du Massâchusets , dans le Sénat de Washington :
« Un ostracisme arrrogant et implacable poursuit «maintenant, non -seulement celui qui se prononce « contre l’esclavage, mais quiconque ne veut pas s’en « faire le soutien. On a introduit une nouvelle quali- « fication pour les fonctions publiques, qui en aurait « exclu les pères de la République, même Washington, « Jefferson et Franklin. C’est là un fait étrange, mais « incontestable. Si ces illustres personnages descen- « daient des sphères qu’ils habitent, s’ils rentraient « dans ce monde qu’ils ont noblement consacré à la « liberté, leur opinion connue contre l’esclavage em-
« pêcherait qu’aucun des vieux partis politiques leur « offrît la présidence. Et John Jay, leur premier grand « juge, ce modèle de la vertu judiciaire, lui qui haïssait « l’esclavage comme il aimait la justice, John Jay ne « pourrait pas reprendre des fonctions auxquelles son « nom est à lout jamais attaché sur la terre. C’est à ce « point que notre gouvernement est sorti de l’ancienne « voie 1 . »
On s’étonne quelquefois de ce fait étrange, que l’Amérique, au moment de la révolution, ait trouvé parmi ses fermiers, ses marchands, ses ouvriers, des généraux, des administrateurs, des hommes d’État, et qu’aujourd’hui elle ne trouve plus de politiques éminents parmi des générations riches, aisées, et à qui la fortune donne toutes les ressources de l’éducation ; la raison en est dans cette influence de l’esclavage. Le Sud, qui n’a qu’un intérêt, est toujours prêt à soutenir tout parti, whig ou tory, démocrate ou fédéraliste, libre échangiste ou protectionniste, qui accepte et soutient l’esclavage. Le Sud jette ainsi son poids victorieux dans la balance et du même coup démoralise la vie publique. Les gens de cœur, les amis sincères de la liberté, qui ne peuvent accepter un pareil patronage, se confinent dans la vie privée ; les plus ardents restent au Congrès, mais sans espoir d’arriver jamais au pouvoir; de là un affaiblissement politique qui frappe l’observateur et qui justifie plus d’une accusation portée contre les États-Unis. 7 .a cause de la liberté, dans le monde entier, souffre de