London Quarterly Jieiicw, octobre 1854 , p
l’injustice de quelques États; .c’est ce que Channing a victorieusement démontré. Il a raison quand il accuse ses compatriotes de manquer à leur mission et de com promettre le nom de République. L’Amérique a baissé dans l’opinion; il n’est pas de monarchie en Europe . qui ne croie lui être supérieure en civilisation et qui, en preuve, ne puisse alléguer qu’elle n’est point souillée par l’esclavage, comme la démocratie prétendue des États-Unis.
Comment le Sud a-t-il fini par asservir les Étals libres à sa politique? il est aisé de s’en rendre compte : c’est l’histoire de toutes les coalitions. Deux minorités compactes et qui s’entendent fout la loi au pays. Mais 1 3 besoin de dominer ne s’est pas arreté là, il a engagé le Sud dans une nouvelle voie d’injustice.
On sait que le Sénat des États-Unis est composé de deux membres par chacun des États de la confédération, sans égard à leur population respective; le Delaware, par exemple, qui a 92,000 habitants, nomme deux sénateurs aussi bien que New-York qui a plus de trois millions de citoyens. Maintenir l’égalité entre le chiffre des États libres et celui des États à esclaves, c’est la pensée constante du Sud. Mais comme l’Ouest a été excepté de la servitude ainsi que nous l’avons vu plus haut et que de nouveaux États s’y forment sans cesse, l’égalité du Sud serait bientôt détruite si l’on ne formait de nouveaux États à esclaves. De là une politique d’ambition, qui s’est emparée du Texas, et qui con- ‘ voitc le Mexique et Cuba. Ce n’est point par. soif de conquête, par désir d’agrandissement que le Sud rêve
d’expéditions injustifiables, c’est pour ne pas déchoir. Cuba, annexée à la confédération, ne donnerait aucun avantage à la Caroline ; les propriétaires actuels de l’île espagnole ne seraient pas dépossédés et deviendraient citoyens de l’Union ; mais on diviserait Cuba en quatre États indépendants, et l’esclavage aurait huit voix de plus dans le Sénat. Là est toute la question. Ce qui nous semble et ce qui est une politique de conquêtes, passe là-bas pour une politique de salut. On ne veut pas du Canada, car ce serait donner à la liberté des chances de plus; mais on veut du Mexique pour y rétablir l’esclavage, et ôter tout espoir aux partisans de l’émancipation.
Channing a vu le commencement de cette politique qui accuse un renversement complet dans les idées américaines, l’abandon de toutes les maximes et de tous les principes de la Constitution. C’est en 1837, à l’occasion du Texas, qu’il a écrit la lettre à M. Henri .Clay, lettre qui restera dans l’histoire. Tandis que de toutes parts on applaudissait à cet envahissement d’un pays libre par une poignée d’aventuriers, Channing eut le courage de défendre la cause du Mexique opprimé par la force ; il osa révéler la vraie pensée de la conquête. Ce que voulaient les Américains, ce n’était pas un nouveau territoire, les terres ne manquaient pas dans l’ancienne Louisiane, c’était étendre l’esclavage, éloigner de leurs frontières le voisinage dangereux d’un pays libre, trouver un écoulement pour les nègres du Marv- ' land et de la Virginie. On a nié ces exécrables motifs; ils sont vrais cependant et il reste à l’Amérique du Nord
22 i ÉTUDES MORALES ET POLITIQUES.
cette tache ineffaçable, qu’en plein dix-neuvième siècle, scs enfants ont été conquérir une terre d’où le Mexique avait proscrit l’esclavage, et que leur premier acte a été d’y rétablir la servitude. Après cela comment parler de la barbarie du Mexique? Et, à propos de l’esclavage, à quoi bon se plaindre qu’on a reçu de l’Angleterre cette lèpre qu’on voudrait en vain rejeter? La Virginie peut alléguer cette excuse; mais qui forçait d’établir l’esclavage au Texas, et sur qui retombe la responsabilité d’un pareil crime?
Dans cette lettre à M. Clay, qui s’était fait le défenseur de l’annexion, Channing s’élève à une hauteur de vues remarquable. Avec la sûreté que donne l’étude des choses humaines, et surtout de cette loi de justice qui gouverne le monde, il prédit à ses concitoyens que cette conquête, qui leur paraît si brillante, sera la ruine de l’Union.
« Par cet acte, dit-il, notre pays entre dans une carrière d’empiétements, de guerres et de crimes, il méritera et appellera sur lui le châtiment et la douleur. La prise du Texas ne restera pas un fait isolé, elle pèsera sur notre avenir; elle so rattachera par une nécessité de fer à une longue suite de rapines et de carnages. L’annexion du Texas sera le commencement de conquêtes qui, si uue juste Providence ne les frappe pas, no s’arrêteront qu’à 'isthme de Darien. »
Channing n’a vu ni la guerre du Mexique ni les expéditions de Cuba, il n’a pas entendu un ministre des affaires étrangères déclarer que les États-Unis aviseraient si l’abolition de l’esclavage changeait la situation matérielle de Cuba et mettait en péril la sécurité du
gouvernement américain il n’a pas vu le représentant de la plus grande des démocraties proclamer, à la face du monde, la politique que la Russie affecte à l’endroit de la Turquie; mais Channing avait annoncé d’avance où la logique des événements mèuerait fatalement la République. La moitié de ses prédictions s’est achevée, l’esclavage a poussé l’Amérique dans la voie des conquêtes ; croire que l’autre moitié de ses craintes ne s’accomplira pas et que l’Union n’est point menacée, c’est pousser un peu loin la confiance dans le présent, et fermer les yeux sur un avenir qui déjà se laisse entrevoir.
Et en effet, dans ces dernières années, deux mesures énormes, le bill des fugitifs , et le bill des territoires Nebraska et Kansas , ont à la fois donné au Sud une prépondérance manifeste, et causé dans le Nord une irritation qui peut se terminer de façon fâcheuse. La division est dans les esprits; de là à passer dans les faits il y a moins loin que ne pensent les politiques, toujours absorbés dans les intérêts de l’heure présente.
Le bill des fugitifs, rendu en 1850, nous est connu par Y Oncle Tom; car c’est contre cette loi que le roman tout entier est dirigé, et tel a été l’effet produit sur l’opinion par mistriss Beecher Stowe, qu’on peut dire que son livre a porté au bill des fugitifs un coup dont il ne se relèvera pas. Cette loi, maintenant fameuse, autorise le maître à poursuivre et à faire saisir dans les Etats libres les esclaves qui ont fui la plantation, met à son service les officiers fédéraux et lui livre le fugitif sans
1. Dépêche de M. Marcy à M. Soulé, ambassadeur en Espagne, du 13 novembre 1854.
défense, sans jugement, sans appel. Ce bill qui s’autorise d’une disposition particulière de la Constitution', faite en faveur des pays d’esclaves , disposition confirmée par un acte fédéral du 12 février 1793, ch. li, ce bill a pour lui la légalité, mais c’est cette fausse légalité qui outrage les droits de l’humanité, et que Channing a victorieusement confondue. C’est une tâche fâcheuse dans la Constitution, qu’une loi qui viole manifestement le principe même de l’Union, l’indépendance des États; aussi ne faut-il pas s’étonner si cette mesure est restée sans exécution tant que l’esprit de liberté, l’esprit des fondateurs de la Constitution, a vécu en Amérique.
Suivant le droit politique de la Confédération, chacun des États est une république parfaite en soi , maîtresse de sa législation intérieure, unie à ses alliés par le lien fédéral, et à des conditions égales; en d’autres termes, et comme le nom l’indique, tous ces États indépendants sont simplement des Etats unis. La Constitution fédérale garantit donc la liberté et l’indépendance des États pour tout ce qui est d’affaires et de lois intérieures; or, l’esclavage est mis dans cette catégorie, et il semble, par conséquent, que le Congrès n’a nul droit d’intervenir dans celte question. Si jamais, avons-nous dit plus haut, l’abolition a lieu, elle sera l’œuvre particulière de chacun des États où règne l’esclavage. Maintenant il est clair que ce principe est absolu; s’il empêche le Congrès d’abolir l’esclavage, il l’empêche également de forcer les États libres à participer au mal qu’ils abhorrent.
». Art. 4, scel. 2, g 3. Slorv, On the Constitution. § 1807-1811.
Que fait cependant la loi des fugitifs? Elle oblige les magistrats, les officiers, les citoyens des États libres à saisir resclave,qui est soustrait à une domination tyrannique, à un pouvoir que le droit des gens ne reconnaît pas; en d’autres termes, la loi contraint les États libres à se rendre complices de l’esclavage, en faisant la police de la servitude, en prêtant main-forte au despotisme du Sud. Qu’est cela, sinon soutenir l’esclavage en sousordre, et renoncer aux principes de liberté et d’humanité qui animaient les auteurs de la Constitution? C’est abdiquer la souveraineté des États, car si le Congrès peut forcer tous les citoyens de la Confédération à maintenir l’esclavage, pourquoi ne décréterait-il pas f extension territoriale de la servitude, et ne mettrait-il pas des esclaves partout? Le fait serait énorme, mais ne serait qu’une application nouvelle d’un principe déjà établi.
Cette loi, qui a porté à l’esprit de la Constitution une atteinte si forte, et qui révolte les sentiments les plus nobles du cœur humain, a déjà excité des émeutes; plus d’un magistrat s’est refusé d’exécuter la loi, et l’un d’eux, un juge de la cour suprême de Yermont, a demandé qu’avant de saisir l’esclave et de rendre au maître sa propriété, on lui présentât en justice l’acte de vente conseati par le Tout-Puissant. On peut être sûr qu’il sortira des embarras sérieux de cette mesure inconstitutionnelle et inique. Le Sud triomphe en ce moment, mais il est aisé de prévoir une réaction prochaine, et qui sait si le principe même d’intervention qu’il a fait établir ne se retournera pas contre lui?
Veut-on se faire une idée de la répugnance que soulève la loi des fugitifs, et en même temps de l’énergique résistance qui se prépare dans les cœurs restés fidèles aux grandes traditions de la liberté, qu’on lise le passage suivant, tiré d’un discours prononcé par Théodore Parker 1 . Parker, qui n’est pas connu en France, est l’un des esprits les plus étranges de notre siècle ; il a fondé à lui seul une église où il enseigne le théisme pur. Cette église, il la soutient par la vigueur de sa parole, donnant ce spectacle inouï de la philosophie érigée en religion et pratiquée comme un culte. Le secret de Parker, ce qui lui permet de poursuivre cette œuvre impossible, c’est qu’il emprunte au christianisme sa morale , c’est qu’il se fait le défenseur des opprimés. La sanglante ironie de son discours fait songer aux tribuns de l’antiquité, la façon dont il traite les Pharisiens du Nouveau Monde prouve que la liberté est moins malade aux États-Unis qu’on ne le suppose charitablement de ce côté-ci de l’Océan :
« Je m’étonne souvent du bavardage de ces gens qui nous demandent d’observer le bill des fugitifs, une des lois les plus odieuses dans un monde d’odieuseg lois ; une loi qu’on ne pouvait pas faire, qu’on ne doit pas respecter. Je m’étonne qu’on ose nous dire que la loi de Dieu, la loi écrite dans le ciel et dans nos cœurs, ne nous ordonne jamais de désobéir à une loi humaine. Très-bien ; acceptons qu’il en soit ainsi. Alors c’était le devoir du vieux Daniel de renoncer à son culte sur l’ordre de Darius; et cependant Daniel priait trois fois par jour, fenêtres ouvertes. Alors c’était le devoir de Jean et de Pierre de renoncer à la prédication du christianisme ; et cependant ils répondirent : Jugez vous-mêmes
1. Discourse or the State of nation, publié par le New- York tribune* et tlang les Occasional Sermons, t. Il, p. 298.
s’il est juste devant Dieu d’obéir aux hommes plutôt qu’à Dieu. Alors c’était le devoir d’Amram et de Jochabed de prendre leur nouveau-né Moïse et de le jeter dans le Nil ; car la loi du roi Pharaon qui ordonnait cette mesure était une loi constitutionnelle , et à Gosen on aimait aussi peu qu’à Boston Y agitation politique. Et cependant Daniel n’obéit pas; Jean et Pierre ne cessèrent point de prêcher l’Évangile; Amram et Jochabed refusèrent Vobéissanée passive aux décrets du roi. Je crois que toute la force de l’homme le plus fort, employé pendant tout cet hiver, aura quelque peine à renverser le jugement que le monde a prononcé sur ces trois résolutions. Mais l’essai en est permis.
« Il y a encore un autre cas dans la Bible, où la loi ordonnait une chose tandis que la conscience ordonnait précisément le contraire. Voici les termes de la loi : « Les grands prêtres et les Pha- « risiens rendirent un décret afin que toute personne sachant où « était Jésus allât le dénoncer pour qu’on pût le prendre. » Naturellement le devoir officiel et légal de chaque disciple qui savait où était le Christ, c’était de le dénoncer aux magistrats. Que Jacques et Jean abandonnassent tout pour s’attacher à lui avec beaucoup d’autres qui ne connaissaient pas la loi de Moïse et qui étaient maudits, que Marthe et Marie en prissent soin, qu’elles baignassent ses pieds de leurs larmes, et qu’elles les essuyassent avec leurs cheveux, il n’y avait là aucun mérite, car chacun peut remplir des devoirs qui lui sont agréables. Mais on trouva un disciple qui pouvait, lui, remplir un devoir désagréable. Courageusement peut-être, il alla trouver le maréchal du district de Jérusalem, qu’on nommait Centurion, et lui livra le Sauveur. N’avait-il aucun attachement pour Jésus? sans doute il l’aimait; mais il savait être maître de ses préjugés, tandis que Marie et Jean ne le pouvaient pas.
« Judas Iscariote a un assez mauvais renom dans la chrétienté ; le Nouveau Testament le nomme fils de perdition, et représente son action comme un péché; il dit même que Satan s’était emparé de lui pour lui faire commettre cet acte odieux. Mais il semble qu’il y ait là une erreur, au moins si nous en croyons nos légistes républicains et nos hommes d’État. Iscariote ne fit que remplir ses obligations constitutionnelles. C’était seulement en ce point do trahir le Sauveur que la loi constitutionnelle exigeait de lui qu’il eût des rapports avec Jésus. Judas prit ses trente deniers, à peu
près quinze dollars (un Yankee l’eût fait pour dix, car il a moins de préjugés), c’était le prix légal du service rendu. Il est vrai que les chrétiens ont regardé cet argent comme le prix de l’iniquité, et que même les Pharisiens, qui d’ordinaire éludaient la loi do Dieu au moyen de leurs traditions, n’osèrent pas souiller le temple avec ce prix du sang; ce n’en était pas moins de l’argent honorablement gagné, un salaire tout aussi honorable que celui que reçoivent pour un pareil service les commissaires ou députés du gouvernement des États-Unis. Quelle est notre erreur) Judas Iscariote n’est pas un traître ; c’était un grand patriote. Il vainquit ses préjugés, remplit un devoir pénible, rendit un service de la plus haute moralité; il maintint l’empire de la loi et de la constitution, il fit tout ce qu’il put pour sauver l’ Union- C’était un saint; il n’est pas d’un cheveu moins grand que le premier des apôtres. La loi de Dieu ne nous ordonne jamais de désobéir à la loi humaine : sancte iscariote, ora pro nobis
« Sachez-le bien, il n’est au pouvoir de personne d’arrêter la marche de la liberté. Je ne crains rien à cet égard; rien, parco que je crois au Dieu éternel. Vous pouvez rendre vos décrets, nous en appellerons toujours à la loi suprême, et le temps emportera tous les décrets qui la contrarient. Vos lois n’obligent pas Dieu. Vous pouvez rassembler toute la paille et tout le foin de la terre et en faire des cordes pour enchaîner la mer; aussi longtemps que les flots seront tranquilles, vous pourrez dire : « Voyezi j’ai enchaîné l’Océan. » Vous pouvez aboyer après la loi de celui qui tient dans sa main la terre comme un bouton de rose, les océans comme une goutte de rosée ; vous pouvez dire : « Voyez comme les flots déposent leur furie. » Mais quand viendra leventl »
Il y a un grand enseignement dans cette éloquence violente et qui nous mène si loin de Channing. Elle prouve combien des deux parts la lutte s’envenime, elle montre qu’on ne gagne rien à dédaigner les sages avis d’une voix impartiale et modérée, car on se trouve bientôt en présence d’une passion que rien n’arrête, et qui est plus disposée à agir qu’à parler.
Le bill qui constitue les territoires de Nebraska et de
Kansas, bill rendu le 30 mars 1854, est plus dangereux encore que le bill des fugitifs. Le Nebraska et le Kansas sont deux immenses territoires compris entre l’État de Missouri et les montagnes Rocheuses ; en d’autres termes, ce sont des pays plâeés au nord de la fameuse ligne tirée lors du Compromis du Missouri, et suivant cet acte, l’esclavage est interdit dans ces provinces nouvelles, ainsi que dans les nouveaux territoires de Minnesota, d’Utah, d’Orégon, de Washington. Ce sont là des noms de déserts qui nous sont inconnus, mais il s’agit d’une contrée grande comme l’Italie , l’Espagne / et la France réunies; c’est le cœur du continent américain ; c’est un territoire placé sous le climat le plus favorable, riche par la fertilité du sol et l’abondance des eaux, un pays qui, avant vingt ans, sera couvert d’États florissants, et qui, si l’esclavage ne le souille pas, don- - nera à la liberté une énorme prépondérance dans le Sénat, et plus encore dans l’opinion.
Évidemment, à suivre le Compromis du Missouri, l’esclavage est perdu dans l'avenir ; il ne peut pas résister à l’établissement de huit ou dix nouveaux États libres, qui se joindraient à l’Ouest et à la Nouvelle-Angleterre dans leur haine pour la servitude. C’est ce que les 1 planteurs du Sud ont senti, et l’an dernier, ils sont parvenus à faire abroger l’acte qui les gênait. C’est au nom delà souveraineté des États qu’ils ont rouvert à l’esclavage les chances qu’on lui avait à jamais fermées.
* L’acte du 6 mars 1820, est-il dit dans le bill de Nebraska, ne sera pas applicable dans les nouveaux territoires, comme étant inconciliable avec le principe do non-intervcnlion du Congrès en
ce qui concerne l’esclavage dans les Élats et les territoires : principe reconnu par. l’acte législatif de 1&50, connu sous le nom de Compromis 1 . L’intention véritable et la signification de cet acte est de ne point régler ni interdire l’esclavage en aucun territoire ou État, mais de laisser les habitants parfaitement libres d’organiser et de régler leurs institutions domestiques comme ils l’entendront, en respectant toutefois Ta Constitution des États-Unis. »
Comprenons la portée de la loi nouvelle : le Congrès abandonne le Nebraska et le Kansas au hasard. Si l’émigration est faite en majorité par des propriétaires d’esclaves, ils voteront la servitude le jour où le territoire ayant plus de quarante mille âmes deviendra un État, et sera admis dans la confédération; si au contraire (et c’est la chance la moins probable) la majorité des planteurs est composée d’hommes libres, et ennemis de la servitude; si, comme en Californie, on repousse l’esclavage, le Nebraska et le Kansas seront à tout jamais terre de liberté. C’est ainsi que les successeurs de Washington abandonnent à la fortune et comme une matière indifférente, les droits de plusieurs millions d’hommes et l’avenir même du continent. Qu’on dise maintenant si l’éloquent M. Sumner avait tort de s’écrier en combattant une si coupable indifférence :
« Les sentiments généreux qui animaient nos patriotiques ancêtres, et leur donnaient une grandeur historique, ont perdu peu à peu leur puissance. Une fois le bienfait delà liberté assuré pour eux-mêmes, les citoyens de ce pays sont devenus indifférents à la liberté des autres. Ils ont cessé de songer aux esclaves. Les maîtres ont profité de cette indifférence, et quoiqu’ils ne soient qu’une minorité, môme dans les États à esclaves, ils ont si bien
I. C’est l'ensemble des propositions soumises en 1850 au Congrès Par M. Henry Clay et dont le bill des fugitifs fait partie.
effrayé les intérêts, si bien employé la tactique parlementaire et surtout ils ont si bien usé d’une union persévérante, et que rien n’arrête, qu’ils ont toujours dominé nos grands partis à mesure de leur avènement au pouvoir; ils les ont pliés à leurs vues, ils ont inspiré au gouvernement une politique favorable à l’esclavage, fatale à la liberté, et directement contraire aux sentiments des grands hommes qui ont fondé nos institutions. Notre république a augmenté en population et en puissance, son caractère a baissé. Elle n’est plus ce qu’elle était à l’origine, c’est-à-dire une république qui souffrait l’esclavage, mais avec regret, qui ne tolérait la servitude que là où on ne pouvait l’écarter, qui l’interdisait là où elle n’existait pas ; il y a maintenant une propagande toutepuissante, qui favorise et défend ouvertement l’esclavage, et cherche à briser ce qui lui résiste >. »
L’Europe prend un intérêt médiocre à ce qui se passe aux États-Unis; il semble qu’il n’y ait rien là qui nous touche; c’est une grande erreur : jamais l’opinion n’eut un jugement plus sérieux et plus utile à porter qu’en ce moment. La question de Nebraska, qui nous laisse indifférents, c’est la question même de l’esclavage dans le monde, et pour qui va au fond des choses, c’est une question d’existence pour l’Union. Déjà l’esclavage a pris une fâcheuse autorité en Amérique; qu’il fasse encore un pas et qu’il l’emporte, on peut prédire hardiment les déchirements et la* chute des États-Unis. Sans doute ce n’est pas en un jour que de pareils événements s’accomplissent; il y a dans les choses humaines un mouvement qui survit au premier choc ; la prospérité des États-Unis, cette prospérité due à la sagesse de Washington, à la justice de la Constitution, pourra grandir encore longtemps après que sera éteint l’esprit