London Quarterly lieview, octobre 18à4,p
des hommes de 1776. Ce fut l’histoire de la république romaine qui fit la conquête du monde , quand l’ambition eut remplacé l’esprit de liberté. Ajoutez qu’il y a une fortune matérielle qui fait illusion à ceux qui se contentent des apparences, et que dans cette voie les États-Unis sont loin d’être arrivés au bout de la carrière. Leur ambition ne fait que de naître , il est trop probable que dans ua. temps assez court ils ne s’arrêteront, comme dit Channing, qu’à l’isthme de Pa-* nama, si même ils s’arrêtent là, et qu’ils domineront toute l’Amérique du Nord et toutes les Antilles. Les étoiles se multiplieront à l’infini sur le drapeau de la Confédération; ce sera le plus grand empire que la terre ait jamais vu.
Mais tout cela n’est qu’une fausse prospérité. Elle peut séduire les esprits légers qui jugent des choses sur la surface, elle ne cachera pas aux esprits sérieux la gangrène intérieure qui ronge les institutions. L’esclavage coupe en deux la République. Il y a deux façons d’entendre la politique et la religion : l’une au Nord, l’autre au Sud. Les mœurs et les idées ne sont plus les mêmes; il y a au Nord du dédain pour les pays d’esclavage, il y a au Sud de la haine contre le Nord et de l’ambition. Croire qu’un pareillevain ne fermentera jamais, s’imaginerque l’Union se maintiendra quand les esprits et les cœurs sont divisés, c’est mal connaître l’histoire. Tôt ou tard les sentiments et les idées se traduisent en actes; les intérêts matériels peuvent retarder une séparation, ils ne l’empêcheront pas. Cette séparation, la verrons-nous ? Il serait insensé de se faire prophète, alors. que les États-
Unis tiennent encore leur destinée dans leurs mains, et que tant de causes de prospérité balancent le mal de la servitude; mais si l’esclavage grandit, si l’on ne prend pas des mesures énergiques pour arrêter ce chancre dévorant, on peut affirmer que le Nord et le Sud ne vivront pas liés ensemble; ou il se fera un déchirement douloureux , ou , dans ce supplice de Mézcnce, ce sera le mort qui empoisonnera le vivant. Par un juste retour l’esclavage du nègre perdra la liberté des blancs, comme autrefois dans l’ancien monde la servitude des provinces ruina cette liberté que Rome, dans son orgueil, avait voulu garder pour elle seule au lieu d’en faire le bien commun des nations.
Channing dit avec raison et dans un beau passage qu’il y a certaines lois, certaines mesures qui ne font pas de bruit, qui n’occupent pas l’opinion , et qui cependant sont décisives. La postérité qui juge les lois par leurs effets et non par les querelles du jour remet plus tard chaque chose en son rang; c’est ainsi, par exemple, qu’en France, elle donne au Code civil la première place parmi les lois de la révolution, tandis qu’elle jette dans l’ombre dix constitutions avortées. Les lois de l’esclavage , le bill des fugitifs, le bill du Nebraska, sont de ces mesures qui intéressent l’avenir. Malheureusement, Channing n’est plus là pour jeter l’alarme, comme il a fait pour le Texas, et peut-être l’heure estelle passée où l’Amérique pouvait l’écouter. •
Ce que Channing dit des lois est aussi vrai des hommes. La postérité revise plus d’une renommée; il y a souvent bien loin de l’opinion des contemporains à celle de Chis-
toire. Cela est vrai surtout pour les politiques. Mêlés aux passions, aux intrigues, aux misères du moment, ils emportent avec eux ce bruit qui faisait leur célébrité ; quand vient l’heure du jugement, il ne reste plus rien de ce génie si vanté qui trop souvent n’était que l’écho complaisant des erreurs et des faiblesses du jour. En relisant les discours de M. Clay et les lettres de Channing, cette idée m’a vivement frappé. Voilà un homme qui a été un des personnages les plus considérables des États-Unis, qui plusieurs fois désigné pour la présidence n’en a paru que plus grand pour n’être pas nommé; un homme que deux fois l’Amérique a choisi pour arbitre de ses destinées , et qu’elle a écouté comme elle eût fait de Washington lui-même. Qu’a fait? cependant pour celle question de l’esclavage l’auteur des Compromis de 1820 et de 1 850 ? Rien qu’agrandir la plaie et rendre le mal plus puissant. La question est revenue en 1850 plus terrible qu’en 1 820 ; elle se représentera bientôt plus menaçante qu’en 1850. La fécondité de l’injustice, c’est la loi divine qui régit le monde; Dieu fait sortir de nos fautes un mal qui ne s’arrête que quand , par son excès même, il a produit le remède.
Au fond ces compromis tant vantés reposent sur une erreur. Ce n’est pas sur des intérêts que transige M. Clay, c’est sur des droits qui ne comportent pas de transaction , parce qu’ils sont absolus. Sacrifier une part de son bien-être à la paix publique, c’est le devoir du citoyen ; l’art des politiques est d’amener et de régler ces sacrifices; mais demander aux hommes de renoncera la justice et à l’humanité, c’est une folie,
quand ce n’est pas un crime. On ne transige pas avec la conscience.
Que Channing est un autre homme ! Ce n’est pas un politique; il ne cherche pas de ménagement; il veut la justice et toute la justice. Plein de charité pour les personnes , il ne transige pas sur les droits ; il sait que la liberté et la famille ne sont pas des créations de la loi, et que l’État doit s’incliner devant l’individu. Tandis que U. Clay défend l’esclavage au nom de la propriété, qui est un crime quand elle a l’homme pour objet, tandis qu’il oppose comme un argument décisif qu’il faudrait douze cents millions de dollars, c’est-à-dire six milliards, pour faire cesser le despotisme du maître , comme si la grandeur d’une injustice la légalisait, comme si le travail de l’esclave ne suffisait pas à lui racheter la liberté, comme si la possession d’un homme pouvait donner un droit éternel sur la personne de ses enfants, Channing souffle sur ces vains sophismes, et sans art, mais non pas sans éloquence, répand des vérités qui ont de l’écho dans tous les cœurs. Rien n’est triste comme la lecture de ces discours de M. Clay, qui autrefois excitaient les applaudissements du Sénat et remuaient le Nouveau Monde; rien n’est doux et consolant comme ces pamphlets qui valaient à Channing le dédain des puissants et des heureux du jour. La postérité est déjà venue pour ces deux hommes, la justice commence : M. Clay, l’habile politique, le héros du moment, a reçu les applaudissements de ses contemporains ; c’est la récompense des hommes d’État qui se plongent dans le courant de l’opiniou, receperunt mercedem suam , vont
vanam. Quoique ses intentions aient été droites, l’histoire, sur laquelle il comptait, sera sévère pour lui; car, en repoussant l’émancipation, il a été cruel pour ceux qui souffrent, et par ses injustes compromis, il a aigri, au lieu de le guérir, un mal qui peut être mortel pour l’Amérique. L’histoire, au contraire, sera plus qu’indulgente pour Channing, qui ne songeait point à elle. En couronnant cet homme de bien, elle prouvera une fois encore qu’il y a plus de science et de politique dans un chrétien qui suit la droite voie de l’Évangile, que dans un homme d’État qui invente des combinaisons et ménage des partis; et bien au-dessus de contemporains naguère fameux l’avenir placera ce prétendu rêveur qui a vu si juste, ce pasteur dédaigné des sages, car Channing a été le conseiller sincère de son pays, l’ami des opprimés, l’apôtre de la justice et de la liberté.
Aoûl US S.
Dans le dernier Message du Président des États-Unis il y a certains passages à l'adresse de l’Europe qui ont absorbé toute l’attention des journaux français. Suivant les uns, les menaces faites à l’Angleterre présagent une rupture prochaine entre les deux pays ; suivant les autres, dans toutes ces injures qu’on échange de Londres à New-York il ne faut voir que la vivacité d’une presse libre; c’est justement parce qu’on crie beaucoup qu’on n’ira pas plus loin. Ce dernier avis a pour lui l’expérience ; ce n’est pas la première fois qu’on s’est cru à la veille d’une guerre inévitable, et que néanmoins tout a fini par de gros mots. Les Anglais sont à l’égard des Américains comme un frère aîné en face d’un cadet qui s’est émancipé et qu’une grosse fortune rend à la fois hardi et susceptible ; on se que-
1. Je n’aurals pas réimprimé cet article, s’il n’avait attiré l’attention et mérité le suffrage de Humbolt. Dans une lettre adressée à Yarnhagen von Ense, l’illustre savant, fidèle à son amour de la liberté, appelle l’attention de son vieil ami sur ce travail qu’il déclare excellent. On me pardonnera de ne pas laisser perdre une page, destinée à l’oubli, mais qui naturellement a pour moi un grand prix du jour où elle n’a pas déplu à Humboldt. v
relie souvent, mais, près de tirer l’épée, on se souvient qu’on est du meme sang. D’ordinaire c’est John Bull qui fait les premiers pas, et qui semble se reconnaître et s’admirer jusque dans les défauts et les violences de Jonathan.
Il est une autre partie du Message qu'on a laissée dans l’ombre et qui a cependant une tout autre portée que l’effervescence belliqueuse du Président; c’est celle qui concerne les affaires intérieures. Malgré ce titre trompeur, ce chapitre est celui qui intéresse le plus vivement l’Europe et qui a le plus de portée dans l’avenir. Il est vrai que, suivant un euphémisme traditionnel, le Président ne parle que d'institutions domestiques et du droit qui appartient à chaque État particulier de régler souverainement ces institutions. Mais cette hypocrisie de mots cache un fait énorme, c’est l’établissement de l’esclavage dans d’immenses territoires jusqu’à présent inhabités. La question du Kansas, comme on l’appelle, décidera peut-être de l’avenir des États-Unis, et, suivant toute apparence, elle amènera dans un temps donné des difficultés sérieuses avec l’Europe. Il est donc nécessaire d’appeler l’attention sur ce point.
On sait qu’en 1819, lorsque le territoire de Missouri demanda à être reçu comme État dans la Confédération, il y eut une vive agitation en Amérique; le Nord ne voulait pas d’un État dont la Constitution particulière admettait l’esclavage. Personne alors ne contestait au Congrès sa souveraineté sur les territoires, et par conséquent le droit de s’opposer à ces institutions dômes -
tiques , qui sont lin affront au christianisme et à l’humanité. La querelle finit en 1821 par un compromis : une ligne parallèle tirée par 36 degrés 30 minutes de latitude nord sépara dans l'avenir la liberté delà servitude; c’est ainsi que l’Arkansas, la Floride et le Texas furent admis comme États à esclaves dans la Confédération, tandis que le Michigan, l’Iowa, le Wisconsin y furent reçus comme États libres. C’était une faute que de transiger sur une pareille question et de fortifier l’esclavage : l’expérience l’a trop prouvé.
La guerre du Mexique et le traité de Guadalupe- Ilidalgo, en donnant d’immenses territoires aux États- Unis, et des territoires situés au delà du 36* degré de latitude, a menacé les États à esclaves de perdre dans le Sénat de Washington cette égalité de votes dans laquelle ils voient leur seule garantie de salut, la seule force qui maintienne et perpétue l’esclavage. Il était évident que dans ces déserts, plus grands que la France, lTtalie et l’Espagne réunies, il allait se former huit ou dix États nouveaux qui donneraient à la liberté une énorme prépondérance dans les conseils de l’Union. Déjà la Californie, en se constituant, avait repoussé l’esclavage. Si cette colonisation, qui crée de grands intérêts sur le Pacifique, appelait des populations libres dans tous les pays compris entre le Mississipi et l’Océan, l’esclavage était perdu sans retour; l’Amérique se délivrait du chancre qui la ronge ; elle devenait dans un temps prochain la terre promise de la liberté.
Les États à esclaves ont senti le danger, c’est ce qui explique les expéditions contre Cuba. Cuba con-
quise eût donné à l’Union trois ou quatre Etats à esclaves, et balancé l’effort de la colonisation libre qui se porte au nord, dans les nouveaux territoires de Minnesota, d’Utah, d’Orégon. C’est aussi cette crainte qui explique l’agitation politique des dernières années, agitation terminée en 1850 par l’abandon du Compromis du Missouri, et par une clause qui introduit dans la Constitution fédérale un principe nouveau. La souveraineté qui appartenait au Congrès sur les territoires a été transférée aux territoires mêmes; on a reconnu à. ces embryons d’États le droit de régler comme ils l’entendront leurs institutions domestiques , en d’autres termes le droit d’admettre ou de rejeter l’esclavage. Vouer des populations innocentes à une servitude perpétuelle, ce n’est plus un crime, c’est une question indifférente, qui se décide à la simple majorité des habitants.
En même temps, et pour que rien ne manquât à la victoire du Sud, on fit entrer le bill des fugitifs dans le Compromis de 1850, c’est-à-dire une loi qui permet au gouvernement fédéral de faire saisir dans les États libres les esclaves qui ont échappé au pouvoir de leurs maîtres. Ainsi, tandis que dans le Nord on affaiblissait la souveraineté particulière pour protéger l’esclavage, on l’agrandissait dans les territoires du Sud pour y porter la servitude.
Le Sud avait donc triomphé dans ce triste Compromis de 1850 auquel M. Clay a attaché son nom; mais c’est le propre de l’injustice que chacune de ses victoires liûte sa ruine en agrandissant le mal. Il avait fallu toute
l’habileté d’un grand politique pour échafauder cet ensemble de mesures iniques, il suffit de quelques pages écrites par une chrétienne inconnue pour frapper d’impuissance le bill des fugitifs. L’Oncle Tom n’est pas sans doute un chef-d’œuvre littéraire : c’est bien plus, c’est une grande action.
Depuis l’apparition de ce livre, la haine de l’esclavage n’a fait que grandir dans les États libres ; c’est Théodore Parker qui, avec la violence d’un tribun, attaque une législation odieuse; ce sont tous les États de l’Est qui repoussent l 'extradition des réfractaires , suivant le langage doucereux du Message. Dans la livraison d’un innocent qui a fui la servitude, les chrétiens de la Nouvelle-Angleterre voient tout à la fois une complicité légale et un stigmate d’infamie. C’est là ce que dans son Message le Président nomme ne pas remplir ses obligations constitutionnelles par suite d'un aveugle préjugé ; car aujourd’hui les mots ont changé de sens à Washington : les bons citoyens et les saints sont ceux qui défendent X institution domestique , les criminels sont ceux qui demandent la liberté de leurs semblables, au nom de l’Évangile et de l’humanité.
Voici maintenant la question du Kansas qui se présente au Congrès, et qui menace de couper en deux l’Amérique. Le Kansas est un territoire situé entre le 37* et le 40* degré de latitude nord, entre l’État du Missouri et le territoire du Nouveau-Mexique. Des planteurs du Missouri et de l’Arkansas s’y sont installés avec leurs esclaves, ou y ont passé momentanément pôur former la majorité; des colons du Nord y sont
venus pour y porter la liberté ; de part et d’autre on s’est menacé, et en décembre dernier peu s’en est fallu qu’on n’emportât de vive force la petite ville de Laurence, où s’étaient renfermés les partisans de la liberté; mais il parait trop certain qu’en ce moment la majorité est acquise aux propriétaires d’esclaves. S’ils l’emportent, si le Congrès admet le nouvel État dans l’Union, bientôt le Nebraska et le Nouveau-Mexique suivront l’exemple du Kansas; il y aura du Mississipi au Pacifique une ligne d’États à esclaves qui rejettera la liberté au Nord et assurera la prépondérance du Sud.
On comprend quelle sera la vivacité de la lutte dans le Congrès à présent rassemblé; on en peut juger par ce fait que depuis deux mois le Congrès n’a pu parvenir à se constituer par la nomination d’un président. La raison en est simple : c’est sur ce terrain que les partis veulent se compter. M. Banks, qui a eu le plus grand nombre de voix, voit dans la clause de 1850 une surprise faite à l’opinion, et repousse l’admission du Kansas comme une dérogation au Compromis du Missouri; son adversaire, M. Richardson, voit au contraire dans cette admission la véritable application des garanties constitutionnelles; entre les deux, à la tête d’une minorité politique, est M. Fuller, qui louvoie et ne veut pas se compromettre dans une question qui ne comporte pas d’indécision.
Rarement lutte plus grande s’est agitée dans les conseils d’une nation ; c’est l’avenir même de la liberté qui va se décider. On ne s’en douterait guère à lire certains passages où le Président n’a que des injures pour ceux
qui ne veulent ni du bill des fugitifs ni de l’admission du Kansas.
« Si, est-il dit dans le Message, si la rage passionnée du fanatisme et de l’esprit de parti n’est pas en jeu, il est difficile de croire qu’une portion considérable des citoyens se soit laissa dominer par un dévouement fanatique aux intérêts supposés d’un nombre relativement peu considérable d’Africains dans les États- Unis, au point d’abandonner et de délaisser les intérêts de vingtcinq millions d’Américains, et de fouler aux pieds les injonctions de la morale et les obligations imposées par la Constitution, et de s’engager par vengeance dans des hostilités contre ceux qui leur sont associés pour conserver le commun héritage de nos institutions nationales.
« ....Je sais que l’Union est mille fois plus forte que tous les plans sauvages et que toutes les spéculations de changement social qui n'ont de réalité que dans les esprits inconséquents de sophistes visionnaires et d’agitateurs intéi'esscs. Je me confie pleinement au patriotisme des citoyens, à la dignité des États, à la sagesse du Congrès, et par-dessus tout à l’assistance du Dieu tout-puissant, pour maintenir contre tous les ennemis du dedans et du dehors l’inviolabilité de la Constitution et l’intégrité de l’Union. »
J’ignore quel efFet produit en Amérique un pareil langage; mais sur le vieux continent il esta craindre qu’on ne voie dans cette invocation à la justice et à la Providence qu’un blasphème de plus. Est-il vrai que si l’agitation continue, les États-Unis soient prêts à se dissoudre, comme le dit le Président? J’en doute; c’est une manœuvre familière au Sud de parler toujours de séparation pour couvrir son intérêt particulier du manteau de l’intérêt général. Mais comme Channing, dans ses admirables écrits sur l’esclavage, je crois qu’il y a là un levain qui fermentera tôt ou tard dans les vieilles colonies puritaines et dans les États de l’Ouest. Il y a
au Nord trop d’honneur, trop de religion, trop de vertus pour qu’on y supporte éternellement ce supplice de Mézence. La coupe de l’injustice s’emplit chaque jour. Quand débordera-t-elle ? C’est le secret de Dieu.
Mais l’Europe n’a-t-elle rien à faire qu’à regarder le triste spectacle que l’ambition et la cupidité nous donnent au delà de l’Atlantique? Est-elle désintéressée dans cette affaire qui, selon moi, est plus menaçante pour l’avenir que ne l’a jamais été la question d’Orient?
Qu’on y songe bien : c’est en plein dix-neuvième siècle, dans une république, dans un pays qui se dit chrétien, c’est là qu’il s’agit non pas de conserver ou d’abroger l’esclavage, c’est-à-dire de supporter ou d’extirper un mal qui peut défier le remède, mais de porter la servitude là où elle n’existe pas, là où l’on n’a pas même l’excuse ou le prétexte du climat. Pour satisfaire le Sud, calmer ses craintes ou assouvir sa convoitise, il faut vouer des millions d’êtres humains à la servitude, c’est-à-dire à l’ignorance, à la misère, à la prostitution ; il faut faire reculer la civilisation et fouler aux pieds l’Évangile, afin que les planteurs de l’Arkansas soient rassurés, que la Virginie s’enrichisse par l’élève des noirs et que M. Pierce 6oit réélu.
Le Président fait sonner très-haut l’indépendance des États-Unis, qui, dit-il, ne dépensent leurs forces ni dans la guerre étrangère ni dans la guerre civile, et il repousse toute intervention de l’Europe dans les affaires du nouveau continent. Peut-être en ce point se trompe-t-il; peut-être le bill du Kansas est-il fait pour amener dans la politique de l'Europe ce change -
ment que redoutent les États-Unis. Le monde n’est plus ni européen ni américain, ce sont là des distinctions vides de sens et que la vapeur efface tous les jours ; le monde est chrétien et civilisé, et à ce titre nul n’est étranger à ce qui se passe aux États-Unis.
L’Europe a vu avec indifférence les plus belles provinces du Mexique arrachées à un pays qui depuis trois siècles n’avait pas su tirer parti du présent que lui avait fait le ciel. Grâce aux lois libérales des États-Unis, ce n’était pas seulement aux Américains, c’était à tous les hommes que s’ouvraient ces rivages trop longtemps déserts. La Californie est une étoile de plus sur le drapeau de l’Union; mais ce n’en est pas moins une colonie accessible à quiconque veut chercher la fortune ou du travail. Qui donc serait jaloux de cette prospérité où chacun a sa part?
En est-il de même si dans ces provinces conquises il se forme un nouveau monde romain, fondé sur l’esclavage? N’y a-t-il pas à craindre qu’aprèé avoir porté la servitude au Texas et dans le Kansas, on ne la propage bientôt dans le Nouveau-Mexique, et que de là, par une conquête trop facile, on ne la fasse descendre au midi et jusqu’à l’isthme de Panama? Y aura-t-il un jour deux civilisations en présence, l’une prenant pour drapeau l’égalité chrétienne, l’autre qui demandera ses lois à la Rome païenne, et qui aura l’orgueil, l’ambition, l’inhumanité des anciens maîtres du monde? Quand ce n’est pas la culture, mais la servitude que les conquérants apportent avec eux, l’Europe ne sentira-t-ellc pas qu’il faut arrêter
les États-Unis dans cette voie d’envahissements? Le cabinet du Président Pierce a osé déclarer que l’affranchissement des nègres de Cuba serait considéré à Washington comme une déclaration de guerre. Le Sud ne peut pas souffrir le voisinage de la liberté. L’Europe sera-t-elle moins sensible aux dangers de l’avenir, et croira-t-elle que la conquête du Mexique et l’établissement de l’esclavage ne la touchent pas?
Et quand même les États-Unis n’auraient rien à craindre de notre apathie, quand nul obstacle ne les arrêterait dans la voie des conquêtes où les pousse la convoitise du Sud, qu’ils sachent que déjà ils se sont porté à eux-mêmes un coup plus fatal que ne le serait une guerre avec l’Europe. Libres sous une admirable Constitution, ils étaient l’exemple et l’envie du vieux continent. C’était la patrie commune de toutes les âmes ardentes et généreuses, l’espoir de l’avenir; aujourd’hui, en se faisant les défenseurs et les propagateurs de l’esclavage au milieu d’une civilisation qui repousse l’inégalité, en démentant les principes de Washington, de Jay, de Franklin, les Américains ont manqué à leur sainte mission ; ils ont porté un coup fatal à la religion et à la liberté. Leur crédit moral a baissé. A la grande joie des ennemis de la liberté, l’opinion de l’Europe tourne contre l’Amérique. Avec dix millions d’hommes les États-Unis, en 1815, étaient plus grands et plus considérés qu’aujourd’hui. Ce qui faisait leur grandeur, c’était l’exemple, c’était l’autorité de ces véritables héros de l’humanité, auxquels elle devait ses institutions. L’Amérique, pour nous, c’était
le pays de Washington. Aujourd’hui tout est changé. Quand l’Autriche émancipe ses derniers serfs, quand la Russie veut entrer dans cette voie féconde, à quel rang mettra-t-on un peuple qui non-seulement défend l’esclavage, mais qui le porte et le plante là où il n’existe pas?
Le parti du Président applaudit à la netteté du Message, nous ignorons quel sera demain le succès de ce document, mais il est une chose dont nous ne doutons pas : c’est que le Président a marqué son nom d’une tache ineffaçable. Si le bill du Kansas triomphe, l’avenir inscrira le nom de M. Pierce, non pas à côté de celui de Washington, de Jefferson et de leurs nobles amis, mais parmi ceux qui n’ont pas compris les devoirs qu’impose une pareille succession, et qui, par faiblesse ou par impuissance, ont abaissé la gloire de l’Amérique et trahi tout à la fois la justice et la liberté.
février l&aô.
Les événements qui se passent aux États-Unis ont ramené l’attention sur un pays mal connu et mal jugé. On commence à voir que l’Océan qui nous sépare des Américains ne coupe pas en deux la civilisation chrétienne ; nous ne sommes pas simples spectateurs de cette guerre civile; l’affaire nous touche plus que nous ne pensons. Ce n’est pas seulement notre commerce et notre industrie qui sont en jeu ; ce sont les plus grands problèmes de la politique, problèmes qui ne resteront pas longtemps à l’état de simple théorie. Supposons, par exemple, que le Sud conquière une pleine indépendance, c’est l’avènement dans la chrétienté d’une société nouvelle qui fait de l’esclavage la clef de voûte de son empire. Voilà notre droit des gens renversé. Si le Sud veut rétablir la traite et troubler nos relations naissantes avec l’Afrique pacifiée; si, poursuivant un système trop connu, il menace d’envahir Cuba ou le Mexique; s’il plante la servitude sur ces terres à demi
désertes d’où les colons espagnols l’ont arrachée, que
i. Un grand peuple gui se relève, par le comte Agénor de Gasparin. Paris, 1861 ; 1 vol. in-8. — La République américaine; scs institutions, scs hommes, par Xavier Eyrua. Paris, 18'jl ; 2 vol. in-8.
fera l’Europe? S’opposer, c’est transporter la guerre aux Antilles, c’est revenir indirectement à cette politique ‘ coloniale qui, dans les derniers siècles, a mis aux prises toutes les puissances de l’ancien continent; laisser faire, c’est renoncer aux traditions de justice et d’humanité qui sont la gloire et la force des peuples chrétiens. De toute façon notre avenir est engagé.
En face de cette crise menaçante il est naturel que l’opinion s’inquiète et cherche à s’éclairer. Qu’est-ce donc que les États-Unis? Que porte en ses flancs cette société prodigieuse qui devait, disait-on, faire quelque jour contre-poids à l’Europe par sa richesse et sa population? C’est à cette question que répond le livre de M. Xavier Eyma, livre fait avec soin par un homme qui a beaucoup vu et beaucoup réfléchi. L’auteur, qui connaît bien l’Amérique et qui ne partage pas les préjugés qu’on a soin d’entretenir dans le vieux monde, nous fait toucher du doigt tout ce qu’il y a de puissance et d’énergie dans les institutions des États-Unis. Ce n’est pas une civilisation naissante et à demi barbare, c’est au contraire une civilisation très-avancée. Le sol est neuf en Amérique, mais la société est vieille; au fond, c’est l’Angleterre émigrée, sans Église établie, sans noblesse, sans privilèges du sol, sans armées permanentes. AuSud, il est vrai, règne une aristocratie peu nombreuse qui vit de l’esclavage; mais au Nord et dans l’Ouest s’agite une démocratie féconde où l’individu est tout-puissant, où il n’y a guère d’autre autorité que celle de la loi librement respectée. C’est là qu’est la force morale* la piété, l’éducation, l’industrie, la richesse; c’est de ce
côté que sont toutes les chances de résistance et de succès. Le Sud fatiguera-t-il ces rudes adversaires? M. Eyma en doute, il a foi dans les fils des puritains, et certes il n’est pas seul de son avis.
M. de Gasparin saisit la question par le côté religieux et moral. C’est au moment où chacun s’effraye de la chute prochaine des États-Unis qu’il intitule son livre : Un grand peuple qui se relève. M. de Gasparin nous a accoutumés à ces hardiesses; c’est chez lui chose ordinaire que de rompre avec l’opinion, non point par goût du paradoxe, mais parce qu’au point de vue où il se place il considère les choses autrement que la foule ; il voit de plus haut et plus loin. Je ne veux pas médire des hommes d’État, mais trop souvent leur politique consiste à s’enfermer dans l’heure présente et à ne rien voir au delà ; c’est ce qui fait que la solution qu’ils choisissent est vieille en naissant. Les hommes religieux et les philosophes sont en général fort dédaignés des sages ; cependant ces gens, qui ne sont point pratiques, sont presque toujours les seuls qui finissent par avoir raison. Pourquoi? C’est qu’ils ne croient qu’aux idées. Les passions s’usent, les intérêts se déplacent tandis que les idées germent, grandissent et deviennent des faits. On peut annoncer leur victoire, comme au printemps, quand le blé sort de terre, on peut prédire la moisson. Depuis vingt ans, qui donc a crié sur tous les tonsqueles États- Unis marchaient à la ruine par l'injustice? Des rêveurs comme Channinget Parker. Qui donc a relevé le chiffre de la population, du tonnage, des balles de coton pour montrer que les États-Unis étaient dans une prospérité
toujours croissante? Des hommes d’État comme Clay, Calhoun et Webster. Et qui donc avait raison?
Quand on a préditla ruine d’un peuple chez quileeulte du dollar jetait dans l’ombre l’Évangile, on a le droit de dire que les États-Unis se relèvent le jour où le Nord et l’Ouest rompent avec leur propre intérêt pour défendre la cause de la justice et de l’humanité. Non pas que M. de Gasparin se pose en prophète ; non pas qu’il affirme que le Sud ne se séparera pas; qui peut empêcher de se perdre un peuple ou un homme qui n’écoute que sa passion? Mais, que la séparation se fasse ou non, il n’en restera pas moins que par un effort suprême le Nord s’est délivré du cancer qui le ronge depuis trente ans. Qu’il rétablisse l’Union en enfermant l’esclavage dans un cercle limité, ou qu’il reste seul avec ses libres institutions, il peut redevenir ce qu’il était autrefois, l’exemple et l’envie de l’Europe. En un siècle où le flot de la démocratie monte sans cesse, les États-Unis devraient peser d’un poidsénorme sur notre civilisation. N’ont-ils pas résolu les problèmes qui nous troublent? Séparation de l’Église et de l’État, liberté d’éducation, charité volontaire, indépendance souveraine des communes, liberté de la presse, droit de réunion, droit d’association, réduction des armées permanentes : ne sont-ce pas là les véritables conquêtes de la civilisation et de la paix? Si jusqu’à ce jour l’exemple ne nous a guère profité, n’estce pas que d’un mot on détruisait l’autorité et l’expérience des 'États-Unis? C'est le pays de l’esclavage, disait-on. Que le Nord se relève, qu’il rejette ce cadavre auquel il est attaché, l’Europe y gagnera tout autant
que l’Amérique. Le monde est solidaire. La liberté d’un peuple est le commun profit dG tous.
Déjà, du reste, les journaux se sont emparés d’un problème qui touche à tant d’intérêts; il n’est pas d’ami de la justice et de la liberté qui ne sente qu’il y a là une grande cause à servir, un devoir sacré à remplir. L’Amérique a les yeux sur nous; elle a besoin de notre appui et de notre concours. Vieil ami des États- Unis, défenseur de leurs institutions, alors que les dédaigner est une preuve de bon goût, c’est à ce titre que je viens apporter mon vote dans ce grand procès. En des temps ordinaires, je laisserais la parole à mon savant et aimable confrère, M. Chasles. L’Amérique lui appartient par le droit du talent. Nul mieux que lui ne sait cacher le bon sens sous un paradoxe ironique, nul mieux que lui ne déroute nos préjugés en mettant en pleine lumière l’individualisme religieux et politique qui fait le nerf de la société américaine ; aujourd’hui je lui demande une place sous son drapeau; la grande question qui s’agite là-bas est, comme les États-Unis eux-mêmes, un empire immense; à côté du colon le plus riche, il y a place pour le plus pauvre émigrant.
Une fois encore rappelons le sujet de la lutte qui divise le Nord et le Sud. Au milieu de la fumée et du bruit des batailles, on n’est que trop disposé à oublier le droit ; on se croit sage et politique en recommandant à tous les partis de céder. C’est un conseil où la prudence se trompe aisément. La justice et la paix se sont embrassées, dit l’Écriture; mais le baiser de l’injustice est celui de Judas; Ce n’est pas la paix qu’il donne; il
LA GUERRE CIVILE AUX ÉTATS-UNIS'. 25ü
enfante la violence et la mort. Qu’on essaye de tracer les conditions d’un traité entre le Nord et le Sud, je défie qu’on arrive à une solution acceptable. Pourquoi? C’est que la question engagée est tout autre chose qu’une question de justice. Ce n’est pas son indépendance que défend le Sud; elle .n’est pas menacée; ce qu’il lui faut, c’est la domination. Qui donc conseillera au Nord d’abdiquer?
Qu'y a-t-il au fond de cette guerre fratricide? L’esclavage. Sur ce point, en Europe, tout le monde est d’accord. Chacun blâme cette institution exécrable; mais après un blâme général on se hâte d’en arriver à l’intérêt du commerce et de l’industrie; ce n’est plus de la servitude qu’on nous parle, c’est du libre échange et du coton.
Il „ne faut pas glisser avec cette légèreté sur le point essentiel , et laisser ainsi transformer une question de droit en une question d’utilité. Chacun doit donner franchement son avis. Si l’esclavage est un crime, il ne faut pas que l’intérêt industriel, si respectable qu’il soit, étouffe la voix de la conscience. Il faut condamner ceux qui, au nom de l’esclavage, ont mis en feu leur patrie; ceux qui, pour agrandir la servitude et la porter sur de libres territoires, ont allumé la guerre civile et compromis en un jour quatre vingts ans de paix et de prospérité.
Sur ce sujet de l’esclavage, nous sommes très-froids en France, par une heureuse raison. C’est un mal que nous 11 e connaissons plus. 11 n’en était pas ainsi quand benjamin Constant attaquait la traite, quand le duc de
Broglie demandait et préparait l’émancipation par ses admirables rapports; ces voix généreuses nous enflammaient en faveur de l’humanité. Il faut ranimer ces nobles sympathies, et réveiller dans les cœurs l’amour du droit, le seul sentiment qui, même en politique, ne trompe jamais.
Qu’est-ce donc que l’esclavage? John Wesley, cette âme chrétienne, le définissait hardiment la somme de toutes les infamies ( the sum of ail villanies). Les Américains du Nord, qui calculent jusqu’aux battements de leur cœur, ont résumé en cinq axiomes ce crime multiple. C’est, disent-ils, l’homme devenu la propriété de son semblable, le mariage aboli, la paternité détruite, l’intelligence systématiquement étouffée, le travail forcé et non payé ; en d’autres termes, la tyrannie, la confiscation et le vol. Tels sont les vices essentiels de l’esclavage, vices indépendants de la bonté ou de la méchanceté du maître ; vices irrémédiables , car les corriger, c’est reconnaître des droits à l’esclave, c’est en faire un homme , c’est commencer l’émancipation.
Voilà, sans exagération et sans déclamation, ce qu’est la barbarie de l* esclavage , comme l’a justement nommée l’éloquent sénateur du Massachusets, M. Charles Sumner*. A cela qu’oppose-t-on? Le climat? Mais s’il
1. The Barbarism of slavery, discours prononcé au sénat deR États- Unis, le 4 juin 1800, par l’honorable Charles Sumner. M. Sumner est ce sénateur qui fut assommé en plein sénat par un collègue du Sud, ce qui valut à l’assornmeur une canne d'honneur décernée par ses admirateurs du Midi. En revanche, l’accueil que M. Sumner a reçu en
est nécessaire que le coton soit cultivé par des noirs, est-il nécessaire que des hommes soient asservis comme des bêtes? Les nègres libres cultivent la canne à sucré aux Antilles, est- ce que les colonies sont stériles? Prenez le beau livre que M. Coehin vient de publier sur Y abolition de l' esclavage ; vous verrez ce que vaut cet argumentée la nécessité, depuis longtemps réfuté par les faits. Pour ne citer qu’un exemple, à la Réunion, la production du sucre a triplé depuis l’émancipation. Dans cette étude complète faite avec le zèle d’un philanthrope, et, ce qui vaut mieux, avec la charité d’un chrétien , vous trouverez aussi une victorieuse réponse à toutes ces allégations d’infériorité de xaee et de tutelle nécessaire, sophismes inventés par les maîtres pour dépouiller leurs semblables de la première et de la plus sainte des propriétés. Ces beaux raisonnements ne tromperont jamais la conscience humaine. Chacun de nous ne sent-il pas qu’il est fait pour être libre, et que son âme et son corps n’appartiennent qu’à lui? Une peau noire ne peut changer le droit. « Vous dites que cet homme est votre esclave, » répondait noblement un juge de l’État de Yermont, sommé par un planteur de lui livrer un nègre fugitif : « montrez-moi l’acte de vente que le Tout-Puissant vous en a consenti; jusquelà vous ne l’aurez pas 1 . »
Contre cette condamnation universelle, le Sud s’ist
Angleterre et en France, où il est venu rétablir sa santé, a dû lui prouver combien sur le vieux continent on estimait encore le eoura e et le talent mis au service de l’Iiuinanilé.
1, The Barburism ofalavery, p. 99.
roidi. Avec cette infatuation qui n’est pas rare chez les gens qui vivent d’un abus héréditaire, les politiques du Sud en sont venus à exalter, à sanctifier la servitude. Des hommes qui se prétendent chrétiens, des pasteurs même, ont vu dans l’Évangile la justification de la servitude. Il est difficile de croire qu’ils aient jamais lu la touchante épître de Paul à Philémon. M. Calhoun , le politique le plus considérable que le Sud ait produit, n’a pas craint de déclarer que l 'esclavage était la base la plus sûre et la plus stable sur laquelle on pût asseoir les libres institutions. Un autre avocat, non moins . enthousiaste, M. Ilunter, de la Virginie, après avoir proclamé' que la servitude était la condition normale des sociétés humaines , s’est écrié dans ce langage à métaphores qui charme les Américains : Lü clef de voûte , qui supporte cette arche puissante où repose notre société , est faite de ce bloc de marbre noir qu’on nomme l'esclave africain '. Quand on vit au milieu de pareilles illusions, quand dès l’enfance on s’est enivré de pareils sophismes, on en arrive à perdre le sentiment de la vérité. L’intelligence se corrompt au milieu de la toute-puissance, on est superbe et impatient; on ne veut plus ni rien voir ni rien entendre que sa propre passion. Le jour où l’on rencontre une résistance, encore bien que le privilège ne soit pas menacé, on crie à l’oppression , on se lance aveuglément dans la guerre civile, on se croit brave et hardi parce qu’on jette un défi à l’humanité. C’est là que le Sud en est aujour-