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d’hui; c’est à l’Europe peut-être qu’il appartiendra de le désabuser.

Ce qu’il y a d’étrange en effet dans cette guerre, c’est que le Sud ne peut donner aucune raison qui colore sa séparation. L’esclavage est-il attaqué? Non; quelque horrible que soit cette institution, le Nord ne se reconnaît pas le droit d’y toucher. Chaque État est souverain dans son régime intérieur; M. Lincoln est le premier à proclamer qu’il respecte cette souveraineté. La Virginie peut continuer à produire et à élever des esclaves dans ses haras Humains, il n’est pas aux États- Unis de pouvoir politique qui puisse, je ne dis pas arrêter, mais flétrir par un vote cette odieuse industrie. Channing a écrit, parlé, protesté contre de pareils abus; il s’est adressé à l’opinion ; il a toujours maudit la violence. C’est au Sud lui-même qu’il a demandé le bienfait de l’émancipation. La tentative de John Brown est le premier appel fait à la force ; mais Brown avait été victime des partisans de l’esclavage; son fils avait été tué au Kansas. Du reste, l’insuccès de son entreprise prouve assez que le Nord ne le soutenait pas.

D’où vient cependant cette révolte du Sud le jour où M. Lincoln, arrive à la présidence? C’est qu’un instinct infaillible avertit les privilégiés que du moment où l’on circonscrit leur puissance, elle est frappée de mort. Pour que subsiste un abus sans cesse miné par l’opinion, il faut que cet abus se crée sans cesse des appuis nouveaux; s’il ne grandit pas, il décline; s’il recule, il est perdu. Depuis quarante ans, le Sud, infidèle aux grandes traditions de ses aïeux, n’a suivi qu’une poli-

tique sectionnelle , comme on dit aux États-Unis. Il a tout sacrifié à un seul intérêt ; il a tout calculé pour élever l’esclavage au rang d’institution fédérale, pour obliger les États libres à respecter, à maintenir, à propager la servitude à son profit. L’élection de M. Lincoln a été une protestation contre cet envahissement qui débordait sur le Nord, rien de plus; mais dans cette résistance le Sud a lu l’arrêt de l’avenir; du jour où il ne pouvait plus commander, il a cessé d’obéir.

Voilà ce qu’il faut répéter à l’Europe, ce que M. de Gasparin démontre jusqu’à l’évidence avec une éloquence admirable, appuyée sur une masse de faits qui ne peuvent être contestés. Depuis quarante ans, toute la politique des États-Unis a été dominée par la question de l’esclavage; le Nord, dans sa longue patience, n’a fait que servir l’ambition du Sud. C’est pour empêcher la prépondérance des États libres qu’on a fait le compromis du Missouri et qu’on a voulu condamner à souffrir l’esclavage certains pays où le climat le repousse, comme le Nebraska et le Kansas; c.’est pour empêcher la prépondérance des États libres qu’on a envahi traîtreusement le Texas, et qu’en plein dix-neuvième siècle on y a replanté la servitude; c’est pour dominer la Confédération qu’on a menacé Cuba, conquis une part du Mexique et lancé Walker sur l’Amérique du Sud. Tout cela s’est fait la menace à la bouche ; le Nord pliant toujours devant la crainte d’une séparation. «L’Union d’abord, la liberté ensuite, » criait-on. Et sauver l’Union, c’était lui sacrifier la justice, la paix, l’égalité, la liberté,

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Le bill des esclaves fugitifs en 1830 a fait déborder la coupe; jusque-là le Nord était dans notre situation; l’esclavage était loin de lui, tout au plus en souffrait-il dans son honneur. Mais du jour où, au nom de la Constitution, des officiers fédéraux sont venus sur une terre libre saisir de malheureux fugitifs et les rejeter dans la servitude, l’Américain s’est senti humilié et blessé; et quand il a vu ses propres magistrats changés en geôliers et portant atteinte à la souveraineté locale dont il est si fier, il s’est révolté. Fermer les yeux, c’était, depuis trente ans, la sagesse du Nord; l’esclave, on ne le voyait pas, tandis qu’on gagnait beaucoup d’argent avec les frères du Sud; mais devenir complice de l’esclavage, s’y associer au compte d’autrui, et, pour aider à la cruauté d’une loi politique, manquer à la loi divine de la miséricorde et de la charité, c’était plus qu’on n’en pouvait demander à des hommes qui croient encore à l’Évangile. L 'Oncle Tom et son prodigieux succès nous ont appris comment la conscience du Nord s’est tout à coup réveillée; mais le cri d’une femme n’est pas la seule voix qu’on ait entendue ; il y a eu des protestations plus énergiques et plus violentes, celles de Parker, par exemple.

Nous connaissons à peine en France Théodore Parker, qui vient de mourir épuisé par une vie active, une parole infatigable. Un homme qui sort du christianisme, qui fonde une église de purs déistes, et qui s’en fait le pasteur, nous semble un esprit malade, un cerveau bizarre. Mais il faut rendre cette justice à Parker, que s’il avait quitté les dogmes chrétiens, il avait épousé

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la morale de l'Évangile; aussi a-t-il combattu l’esclavage avec une chaleur incroyable, quelquefois même avec une âpreté et une ironie grandioses qui rappellent l'éloquence antique. Nous comprenons mal cette parole qui ne ménage rien, nous qui sommes si polis, que nous craignons toujours de dire la vérité à nos adversaires, car la vérité est rude, grossière, de mauvaise compagnie; elle appelle les fripons et les méchants par leur nom. Dans ses discours sur l’esclavage 1 , Parker se prend corps à corps avec ceux qui mettent la loi des hommes avant la loi de Dieu; peu lui importent les menaces et les procès; il saisit son ennemi à la gorge; et fût-ce le grand Webster lui-même, infidèle à la liberté par ambition, Parker le renverse et l’écrase sous son terrible mépris.

Rendons-nous compte de la situation, nous comprendrons cette véhémence que rien n’arrête. Voici deux pauvres noirs, mariés comme on l’est dans le Sud, c’est-à-dire accouplés par la permission du maître, permission qu’un caprice peut révoquer. Ils s’aiment, ils sont chrétiens, et, devant la crainte de la séparation et peut-être de l’infamie, ils fuient l,a servitude. A travers mille périls, bravant les marais, les fleuves, les chiens, les hommes, ils arrivent à Boston. Le maître les poursuit ; les papiers sont en règle. Si la force ou la ruse ne les sauve, les fugitifs sont perdus, William Craft, le nègre, périra sous les coups; Ellen, la femme,

1. Occasional Sermons, il vol. Additional Sermons, 2 vol. The Trial of Thcod. Parker. Boston, 1855. — K. sup., p. 231.

sera vendue à quelque maison de prostitution. On les cherche, tous deux se cachent; ils sont là dans la demeure de Parker le ministre. En ce danger suprême, ils veulent s’unir devant Dieu, leur seul protecteur; ils implorent la bénédiction du ciel. Écoutez maintenant le récit de la cérémonie nuptiale, dans un pays où, le consentement seul faisant le mariage, la solennité est abandonnée à la volonté des parties.

« J’appelai William Craft, dit Parker. J’inspectai ses armes : sa poudre était d’un bon grain et sèche, ses pistolets éprouvés, la batterie en état, la détente facile, la capsule excellente. J’essayai son poignard : la lame était bien trempée, ferme et cependant élastique, la pointe aiguë.... Comme symbole du devoir particulier de l’époux en une crise semblable, je donnai à William une épée, et je lui dis que son devoir était, s'il le fallait, de défendre la vie et la liberté d’EUen. Je leur donnai à tous deux une Bible que j’avais achetée tout exprès, comme symbolo de leur éducation spirituelle; c’était le secours de leur âme, comme l’épée était le secours de leur corps. C’est avec cette épée que je te marie, telles furent mes paroles; elles étaient de circonstance dans celte union. M. et madame Craft étaient n es paroissiens. A Boston, je suis le ministre de tous les esclaves fugitifs 1 . »

Ceci, .c’est de l’histoire, c’e3t ce qui se passe chaque jour. Ce n’est pas un roman pour faire pleurer de douces larmes, comme Paul et Virginie , c’est une douleur et une responsabilité qui à chaque instant saisissent une âme chrétienne. Livrerai-je mes frères à la honte et à la mort? Terrible question pour qui n’a pas le front de Caïn. On -comprend qu’en pareil cas un pas-

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