The Trial of Tlicotl. Parker, p
20 i ÉTUDES MODALES ET POLITIQUES.
teur ne pèse pas ses paroles, et que, se laissant emporter à une trop juste colère, il maudisse publiquement, du haut de sa chaire, les agents d’une loi que jamais la conscience humaine ne respectera. Écoutez cette voix tremblante de fureur et d’émotion ; assurément il lui sera beaucoup pardonné, car au fond de cette violence il y a un ardent amour de l’humanité. Cette indignation qui ne se contient pas, n’est-ce pas le feu de la charité ?
« A notre dernière réunion, j’ai dit qu’il serait difficile de trouver à Boston un magistrat qui prît sur lui l’odieux de renvoyer un fugitif à l’esclavage. Je croyais qu’après tout les hommes avaient quelque conscience, quoiqu’ils répétassent que c’était un devoir de livrer un de leurs semblables à la servitude. Pardonnemoi, ma patrie, je t’ai estimée trop haut! Pardonne-moi, ville de ' Boston, j’ai pensé que tous tes citoyens étaient des hommes! Pardonnez-moi, avocats, j’ai cru qu’une mère vous avait enfantés! Pardonnez-moi, coquins qui tuez pour de l’argent; j’ai cru qu’il y avait encore dans vos cœurs quelque reste de sensibilité animale I Pardonnez-moi, commissaires des États-Unis, je croyais que vous aviez encore quelque pudeur 1 Pardonnez-moi, chers auditeurs, pardonnez-moi une pareille méprise. On a trouvé un commissaire pour signer le mandat d’arrêt : c’était George N.... Pardonnez-moi, je ne savais pas qu’il fût commissaire; si je l’avais su, je n’aurais point parlé comme j’ai fait.
« Ames des tyrans, je m’incline devant vous! Ombre de Caïn, le premier homicide, pardonne-moi si j’ai oublié quelle longue suite de descendants tu as laissée derrière toi! Et vous, mes frères, si jamais je vous dis qu’il y a pour un Yankee un degré de bassesse et de méchanceté qu’il ne franchira jamais, ne me croyez pas; rappelez-moi ce qui vient de se passer à Boston, jo me rétracterai.
• Où trouver les semblables de ces hommes qui ont fait une
telle action, et qui l’ont faite à Boston? J'ouvrirai les tombeaux, je tirerai d’entre les morts les plus affreux tyrans, Hérode, Néron,
Torquemada, Jeffreys. Venez, troupeau de monstres, sortez de la damnation de ces tombes où pourrit éternellement votre infâme mémoire. Femmes, ne tremblez pas! enfants, ne tremblez pas! hommes, ne tremblez pas! Ce sont des morts! Maintenant ils ne peuvent plus vous faire de mal l Ne craignez pas les morts, craignez les vivants ! »
Je citerai encore la fin de l’oraison funèbre du général Tayor, mort Président des États-Unis; on verra quel est le langage d’un pays où, dit-on, la foule est maîtresse, où il n’est permis de parler que pour flatter ses passions :
« Si dans sa tombe le général pouvait vous parler, il vous dirait : Concitoyens et amis ! vous voyez combien il vous a peu servi d’agiter le pays et de mettre un petit homme dans une grande place. Ce n’est pas le hurrah des partis qui sauvera l’Union; ce ne seront pas davantage des grands hommes! La justice seule peut le faire. Rappelez-vous que l’athéisme n’est pas le premier principe d’une république; rappelez-vous qu’il y a une loi divine, la loi suprême de l’univers, le droit éternel; autrefois je le pensais, maintenant je le vois. Rappelez-vous que vous rendrez compte à Dieu de toutes choses, que vous devez justice à tous les hommes, aux noirs non moins qu’aux blancs. Dieu vous en demandera compte, peuple orgueilleux et méchant, qui ne pensez qu’à votre or et qui oubliez la loi suprême, la loi de Dieu ! Avant longtemps chacun de vous paraîtra devant l’Éternel. Ce qui vous servira alors, ce n’est point d’avoir transigé sur la vérité, sur la justice, sur l’amour; c’est de n’en avoir rien cédé. La justice est le seul salut de l’homme; elle est le seul salut d’un État. »
Ce langage nous donne le ton de l’opinion il y a quelques années. Depuis lors les violences du Sud dans le Kansas, l’arrêt Dred Scott et le supplice de Brown ont ajouté à l’irritation. L’arrêt Dred Scott rendu par la Cour fédérale, à l’occasion des territoires, reconnaît à
tout citoyen le droit de se transporter partout avec sa propriété, et déclare que des esclaves sont une propriété comme une autre. 11 ne faudrait pas beaucoup presser cet arrêt pour en faire sortir le droit reconnu aux gens du Sud de se transporter avec leurs esclaves dans les États libres, et d’y installer la servitude au mépris de la souveraineté locale. On dirait que cette terrible divinité qui rend fous les gens qu’elle veut perdre a poussé depuis dix ans le Sud dans cette voie de violence où il n’y a point de retour.
Soit, dira-t-on, le Sud a tous les torts; mais il veut se séparer; de quel droit le Nord peut-il s’y opposer? Laissons de côté la question d’humanité pour ne nous occuper que de politique. Est-ce que le peuple des États n’est pas souverain ? Est-ce que le premier droit de la souveraineté n’est pas l’indépendance? Qu’importent les malheurs qui peuvent en résulter ! c’est l’affaire du Sud, et non pas du Nord. « Si un peuple veut se perdre, a dit Rousseau, qui donc a le droit de l’en empêcher? a
Il y a ici une question de fait et une question de droit ; toutes deux plus délicates et plus compliquées qu’on ne suppose. Pour ce qui regarde la question de fait, on est assez mal instruit en Europe ; il est visible qu’un grand nombre de journaux reçoivent leurs inspirations du Sud. Voici quelques renseignements que j’emprunte à l’un des hommes les plus sages et les plus éclairés de l’Amérique, M. Henry Carey, dont le nom est connu de tous nos économistes On verra
1 . The right of Southern freemen and the duties of those of the Non h
que rien n’est moins possible à établir en ce moment que cette séparation qu’on recommande à la légère, et sans connaître l’Amérique.
Quand on parle du Nord et du Sud , il semble qu’il s’agisse de deux pays aussi nettement séparés que la France et l’Espagne, et qu’il suffise d’une ligne tracée sur la carte pour conclure la paix. Rien n’est moins vrai ; dans cet immense territoire où règne l’esclavage, on peut distinguer un noyau séparatiste, la Caroline du Sud : c’est de là qu’est sortie la révolution ; mais tout autour de ce noyau sont groupés des États mi -partis , où les intérêts de la population sont loin d’être identiques. Par exemple, tandis que dans les parties basses de la Virginie, où l’on se livre à l’élève des esclaves, on penche vers le Sud, la population des montagnes Bleues, qui ne connaît pas l’esclavage, vient de se séparer et de fonder l’État libre de Kanawah, malgré les menaces et les attaques du gouverneur Wise et de son armée. Ce qui se passe en Virginie a lieu également dans les parties hautes du Maryland, où il y a 250,000 cultivateurs libres et 15,000 esclaves. Il en est de même pour le Kentucky et le Missouri tout entiers; l’esclavage, écrit dans la loi, est repoussé par la condition du sol et du travail. On en peut dire autant pour la Caroline du Nord , pour les parties élevées du Tennessee qui font la moitié du pays, pour le nord de l’Alabama, pour l’ouest de la Géorgie, pour les
and of Europa, leltre publiée par le Norlh American and United States Gazelle ilu 14 août 18G1.
plateaux du Texas et de l’Arkansas. Dans les fonds et aux bords de la mer, où le noir résiste mieux que le blanc aux chaleurs et à la fièvre, le planteur accepte ou demande la séparation. Mais sur les hauteurs, l’homme libre, avec son rude labeur, chasse la main paresseuse et insouciante de l’esclave. Le pionnier est venu du Nord et veut conserver l’Union. Que faire en pareil cas? Goupera-t-on en deux chacun des États du Sud, conseillera-t-on au Nord de sacrifier ses concitoyens à l’ambition et à la colère des planteurs de la Caroline méridionale ?
Nous avons, je le sais, un moyen facile de résoudre ces terribles problèmes, c’est le suffrage universel. Mais peut-être ignore-t-on que si la séparation a été prononcée par quelques législatures dominées par la terreur ou séduites par la passion , nulle part les meneurs n’ont osé consulter le suffrage universel, non pas même dans la Louisiane. C’est une opinion généralement reçue au Nord que, hormis la Caroline du Sud, dans tous les États séparés, l’Union a la majorité. On ameute la foule, on étouffe la presse, on menace les gens timides; mais on se garde d’en appeler à la voix qui pourrait condamner. On dispose du Sud, on ne le consulte pas.
On voit quelles difficultés soulève la question de fait; la question de droit n’est pas moins délicate. Sans doute, il est aisé de la résoudrè contre le Nord , en commençant par nier que les États-Unis forment une nation, en affirmant qu’il n’y a là qu’une confédération volontaire d’États souverains. Mais c’est une théorie qui
n’a jamais été reçue en Amérique. En 1832, c’était aux applaudissements du peuple que le Président Jackson menaçait Calhoun de le faire pendre, s’il venait à Washington défendre sa doctrine de la nullification. Les Américains se croient un peuple au même titre que les Français ou les Anglais ; voit-on que ce soit une illusion ? Ne possèdent-ils pas les plus grands éléments d’unité que jamais peuple ait réunis? N’occupent-ils pas un territoire qui, sauf la bande comprise entre les Alleghanys et la mer, n’est qu’une immense vallée sans aucune séparation naturelle? Donner la Nouvelle-Orléans avec l’embouchure du Mississipi à un peuple, et les mille lieues que parcourt le fleuve à un autre , n’est-ce pas quelque chose tout aussi contre nature que de donner Paris aux Français et Rouen aux Anglais ? Ce territoire n’est-il pas habité par un peuple de même origine , de même langue , de même religion ? L’histoire du Nord et du Sud n’est-elle pas la même ? Washington a-t-il fondé la liberté pour New-York plutôt que pour Charleston ? Il y a des intérêts variés dans ce vaste empire ; mais, hormis l’esclavage, y a-t-il des intérêts opposés? Qu’on montre donc en quoi l’unité de l’Angleterre est plus grande que celle de son ancienne colonie? S’il y a une différence , elle est tout à l’avantage des États-Unis : il n’y a point d’Irlande par delà l’Océan.
S’imagine-t-on qu’en Amérique on ait moins que dans le vieux monde le sentiment de l’unité nationale et l’amour de la patrie? On se tromperait étrangement. Écoutez ces paroles d’un éloquent prédicateur de New- York, paroles qui ont trouvé un écho dans tous les
cœurs 1 ; mieux que de longs raisonnements, elles nous feront comprendre que la guerre engagée là-bas est autre chose pour le Nord qu’une querelle d’amourpropre ou d’ambition.
a Sans nationalité, sans patriotisme, sans unité, aucun peuple ne peut être grand, respecté, aimé ou craint ; il lui faut un gouvernement commun autour duquel il se rallie, un sol commun dont chaque pouce soit sacré pour chaque citoyen. Nous avons, sous certains rapports, les plus grands éléments d’unité qu’un peuple ait jamais possédés : un même langage, une même religion, un territoire indivisible dans ses limites naturelles, un continent isolé comme une île, un espace immense, il est vrai, mais vaincu et rapproché par le génie des arts modernes. Nous avons le souvenir solennel de ces guerres communes où un même peuple a versé son sang tantôt au nord et tantôt au sud. Nos grands hommes appartiennent au pays entier- Toutes les raisons du monde, hormis une seule, font des Américains un même peuple ; l’épreuve que nous traversons décidera si cetl’e seule raison l’emportera sur tout le reste,
« Sans doute la nationalité américaine a contre elle des obstacles particuliers. C’est un essai pour constituer une démocratie jalouse de sa liberté en une nation homogène, puissante, capable do se donner un gouvernement énergique, qui soit le symbole do la majesté populaire, tout en n’étant fort que de la confiance et de l’amour du pays. Vous ne pouvez pas faire une grande nation si vous n’avez un gouvernement fort, lit aveG la liberté démocra- # tique, vous ne pouvez pas avoir un gouvernement fort sans le libre consentement du peuple tout entieK Dans un pays commo le nôtre, pouvons-nous avoir ce consentement? Non, dit l’Europe. Non, dit l’histoire. Non, dit le Sud. Non, disent les États frontières. Non, disaient il y a huit jours quelques grands journaux du Nord. Non, disaient la crainte et l’inquiétude répandues partout. Mais, grâce à Dieu, les instincts, les affections du cœur
I. A sermon preached in Âll-souls church, New-York, april2i, 186J, bj II. \V. Uullows.
américain, le patriotisme qui gronde au fond des âmes, ont éclaté avec la force de l’orage, pour noyer toutes ces négations redoutables dans une sublime affirmation. « Oui, oui, crie le peuple, nous sommes un peuple. Nous n’avons qu’un cœur et qu’une âme, nous sommes un corps. Le gouvernement représente notre honneur, notre puissance, notre unité, notre dignité au dehors, notre prospérité au dedans; le gouvernement, c’est nous; le drapeau américain, c’est nous. Ces bandes rouges, c’est le sang de nos cœurs; ce champ d’azur, c’est le ciel de la patrie. Nous tomberons avant ees étoiles. » Le peuple américain n’est pas un troupeau de pionniers civilisés, dispersés sur un territoire ; ce n’est pas une bande de poissons pris au hasard dans le filet fédéral, une agrégation de petites communes, renfermées dans je ne sais quel kaléidoscope politique, changeant do nature et d’aspect chaque fois qu’une main puissante les remue par une nouvelle éjection ; l’Amérique est une nation, comme l’Angleterre, comme la France, comme la Russie; elle a sa vie, sa destinée, son orgueil, son caractère, son âme; elle les défendra aussi longtemps qu’ello aura une once d’argent dans sa caisse, une goutte de sang dans les veines, j»
Ce n’est pas seulement une pensée patriotique qui guide le Nord, c’est encore le sentiment très-juste delà situation. S’il cédait, si, par une faiblesse intéressée, il abandonnait à l’esclavage tous ces beaux pays qui, dans un temps donné, appartiendront à la liberté, quel serait donc le jugement de l’Europe? quel serait l’arrêt de l’avenir?
Pourquoi parler d’avenir? le châtiment de cet égoïsme serait immédiat. La séparation est autre chose qu’une division de territoire ; elle amène un changement complet dans les institutions du Nord. Douanes intérieures, querelles de frontières, menaces de guerre, armées permanentes, intervention possible de l’Europe, établissement d’une monarchie dans le Sud, voilà ce
que gagnerait le Nord à la séparation; et l’on s’étonne qu’il résiste. Mais c’est sa propre indépendance, son bien-être, sa liberté, son honneur qu’il défend.
Que dis-je? C’est sa propre existence, menacée par l’ambition du Sud. Admettons le système qu’on défend au nom d’une fausse liberté. Aujourd’hui ce sont les États à esclaves qui se séparent; demain, pourquoi ne sera-ce pas l’Ouest? Pourquoi la Nouvelle-Angleterre resterait-elle unie à New-York? Pourquoi n’y aurait-il pas en Amérique autant d’empires que de provinces, que de comtés, que de villes? Si la Constitution n’est point un lien indissoluble qui maintienne les États-Unis, attendons-nous à les voir tomber en poudre comme le Mexique. Si quatre-vingts ans d’accord mutuel n’ont pas constitué l’Union, où donc y a-t-il un droit établi? Croit-on que si demain la Savoie voulait se séparer de nous, au nom de sa souveraineté propre, la France ne crierait pas à la trahison ?i.a Savoie, dira-t-on, est une province qui s’est librement donnée. Eh quoi! est-ce que ce n’est pas aussi en renonçant à une part de leur souveraineté que les colonies ont fondé la grande répuplique en 1787? De quel droit le Sud peut-il aujourd’hui modifier par la force un contrat perpétuel librement accepté?
Sans doute, c’est un terrible fléau que la guerre; qu’elle retombe en malédiction sur ceux qui l’ont déchaînée! Mais il faut aussi reconnaître qu’il est noble et saint de combattre quand on défend la patrie, la justice, l’humanité. C’est ce que fait le Nord. Cette guerre, le Sud peut l’arrêter d’un mot; qu’il se contente d’être
souverain dans son intérieur comme il l’est depuis quatre-vingts ans ; personne ne l’outrage, personne ne lé menace. On ne lui demande que de ne pas démembrer la patrie par une ambition sacrilège; mais céder, le Nord ne le peut pas sans se déshonorer. On s’imagine, en Europe, que l’intérêt sera plus fort que l’honneur, et que cette puissance qu’on appelle le Roi Coton ( King Cotton ) l’emportera sur des scrupules d'humanité, j’ose dire qu’on se trompe; les fils des puritains sont lents à émouvoir, mais une fois engagés dans une cause où le droit est en jeu, ils ne reculeront pas. Croire que les premières défaites les abattront, c’est mal les connaître; en toutes choses, ils sont patients, et vont jusqu’au bout.
Laissons l’Amérique; l’Europe a, en tout ceci, un devoir à remplir. Je ne parle pas des gouvernements qui se renferment dans une neutralité prudente, et qui n’ont rien de mieux à faire que d’accepter les faits accomplis; je parle de l’opinion. Déjà en Angleterre, quelque puissants que soient les intérêts engagés, l’opinion s’est prononcée contre le Sud. Il y a, je ne dirai p.s dans le gouvernement, mais dans le peuple anglais, une honnêteté foncière, une moralité solide, un christianisme réel. On se souvient en Angleterre, et avec orgueil, qu’on a dépensé cinq cents millions pour abolir l’esclavage des colonies ; on ne renoncera pas à ces convictions généreuses, pour avoir à meilleur marché quelques balles de coton . L’humanité passera avant tout.
Nous aussi nous avons un rôle à jouer. Nous sommes quelque chose aux États-Unis par les souvenirs que
nous y avons laissés. La dernière fois que la France a paru en Amérique , c’était pour y défendre la liberté menacée. L’Angleterre était une ennemie, l’Allemagne fournissait ces Hessois détestés qui faisaient la guerre pour le compte de la maison de Hanovre; La Fayette, Rochambeau, les deux Lameth, Mathieu Dumas combattaient à Yorktown; le drapeau blanc flottait à côté du drapeau étoilé.
Depuis cette époque, glorieuse pour les deux pays, la France est restée la sœur de l’Amérique ; il y a là un noble héritage qu’il ne nous est pas permis de répudier. Prenons garde qu’au nom de l’industrie, c’est-àdire d’un intérêt passager et peut-être même par de simples calculs d’ambition commerciale , on ne nous fasse renoncer à ce qu'il y a de plus précieux pour un peuple. Encourager les États du Sud, pousser à une reconnaissance prématurée, intervenir dans cette querelle en faveur de la servitude, lier notre nom au maintien de l’esclavage, ce serait mentir à notre passé. En Amérique, comme ailleurs, la France ne peut être l’alliée que de la liberté.
Le Sud peut réussir dans cette entreprise fatale ; il peut conquérir une séparation qui, selon moi, précipitera sa ruine ; il a pour lui la supériorité que donne, au début d’une guerre, une aristocratie audacieuse, résolue, intelligente, habituée aux armes; il peut emporter son indépendance par une bataille. Je ne le crois pas, cependant, et j’ai une tout autre confiance dans les populations laborieuses, honnêtes et tenaces de l’Ouest et du Nord. Mais quel que soit l’avenir, il sera
temps pour nous de reconnaître le Sud quand la séparation sera un fait accompli. Nous pourrons alors négocier avec la nouvelle république; le commerce ne connaît pas d’ennemis ; mais notre véritable allié sera toujours le peuple qui, en 1776, a proclamé que tout homme avait droit à la liberté, le peuple que La Fayette a aimé, le peuple qui restera fidèle aux glorieuses traditions de Washington et de ses amis.
Octobre 1861.
Messieurs,
L’année dernière nous avons étudié l’histoire de la Constitution des États-Unis d’Amérique. Dans le temps où nous vivons, il était difficile de rencontrer un sujet qui eût pour nous plus d’intérêt et plus d’utilité, car la situation deYAmérique, en 1787, avait de singuliers rapports avec la situation présente de la France; c’est aussi parmi des ohstacles sans nombre que les fondateurs de la liberté américaine organisèrent un gouvernement. Vous n’avez pas oublié le triste spectacle que nous a présenté l’Amérique au moment où la paix obtenue par nos efforts lui promettait des jours heureux. La République naissante manqua mourir dès le berceau. Dix ans de guerre avaient appauvri le pays; le papier-monnaie avait conduit fatalement à la banqueroute; point de crédit, point d’argent, point de finances; la faiblesse du pouvoir central encourageait
1. Discours prononcé le 8 décembre 1850, au Collège de France, à l'ouverture du cours de législation comparée,
l’amérique et la révolution française. 277
l’indépendance des États particuliers ; la désunion était partout; l’anarchie et la sédition menaçaient d’une ruine prochaine ce gouvernement nouveau, dont l’Angleterre proclamait l’impuissance avec une joie secrète, et déjà dans l’Amérique même, sur cette terre où jamais un roi n’avait paru, on parlait de la monarchie comme du seul régime qui pût fonder et maintenir l’unité d’un grand pays.
Ce fut alors et quand tout semblait perdu , quand Washington lui-même en venait à désespérer de l’avenir; ce fut alors qu’il se rencontra des hommes assez éclairés pour voir le remède à tant de maux, assez hardis pour le proposer, assez dévoués pour entreprendre une œuvre en apparence impossible : ramener l’opinion prévenue, diriger les esprits vers un même but, et, au mépris de tous les préjugés et de tous les intérêts particuliers, fonder l’Union. Sans autres moyens que la parole et que la plume, de simples citoyens proclamèrent la nécessité d’une Constitution qui unît tant de membres épars, firent adopter au Congrès leur projet d’une assemblée de révision, décidèrent le pays dans le choix de ses institutions, défendirent ces institutions contre les attaques de la passion ou de l’erreur, et, à force de patience et de courage, dotèrent enfin l’Amérique de cette organisation démocratique qui fait sa force et sa grandeur.
Telle fut l’œuvre des Franklin, des Randolph, des Madison, des Jay, et de ces deux hommes unis par une constante amitié, et que l’histoire ne séparera pas. L’un est Washington, le plus grand caractère des temps
modernes par son désintéressement et sa persévérance, ce héros qui cachait, sous un front sévère, la passion qui domina toute sa vie : l’amour de la patrie et de la liberté; l’autre est cette âme aimante, ce cœur généreux, cet esprit facile que la fortune trouva toujours à son niveau; c’est ce soldat, cet orateur, cet écrivain, ce législateur, ce financier, qui fut tour à tour le bras, la plume et quelquefois la pensée de Washington; 'c’est le brave, le chevaleresque, le malheureux Hamilton î
Nous avons fait revivre ces illustres morts; nous leur avons demandé le secret de leur politique et de leur vie. Cette Constitution, qui résumait pour eux ce que l’expérience du monde avait reconnu de conditions nécessaires au maintien de la liberté, nous l’avons vue naître et se former, nous l’avons suivie dans les longues épreuves qu’elle a traversées. Discutée dans le Congrès, soutenue par Hamilton et Madison dans le Fédéraliste , défendue dans les États particuliers par ceux qui voulaient rUnion, la Constitution ne fut pas imposée par des mandataires, qui peuvent se méprendre sur la pensée nationale; elle fut réellement discutée et acceptée par le pays tout entier. Ce qui devait être la loi de tous fut l’œuvre de tous. C’est la seule Constitution qui ait passé par cette épreuve c’est pour cela, peut-être, qu’elle est la seule qui ait duré.
Il n’est pas un dès problèmes politiques qui nous intéressent aujourd’hui, que nous n’ayons agité avec ces nobles esprits; car les conditions d’un gouvernement libre n’ont pas varié depuis un demi-siècle, et
l’Amérique, en 1787, était peut-être, par ses mœurs et son esprit, plus démocratique que la France d’aujourd’hui. Séparation des pouvoirs, indépendance du Président et de l’administration, garanties contre l’usurpation des assemblées, rôle de la puissance judiciaire, distribution du droit de suffrage, liberté communale et provinciale, liberté individuelle, droit d’association, liberté de la presse , il n’est pas une de ces questions délicates qui, longuement examinée par les législateurs des États-Unis, n’ait été résolue avec une sagesse et une raison admirables. Sur le mérite de ces solutions, que nous discutons encore, le temps, ce juge irréfragable, a prononcé sans appel. 11 y a soixante ans que la Constitution des États-Unis dure dans toute sa majesté, et non -seulement elle est restée entière, environnée du respect universel, considérée par tous comme le palladium de la liberté, mais encore elle a servi de modèle aux Constitutions particulières des trente États de l’Union. Toutes sont des imitations, des copies de cette œuvre sanctifiée par les années et que protège le bien qu’elle a fait. C’est encore la pensée de Washington et de ses amis qui gouverne l’Amérique. Le génie de quelques patriotes est devenu l’esprit de la nation ; et, par un phénomène sans exemple dans les annales du monde, la Constitution des États-Unis est aujourd’hui plus populaire qu’à son début. Les générations nouvelles l’ont si bien adoptée, que cette charte, vieillie d’un demi-siècle, est plus que jamais la parfaite expression do la volonté nationale. De quelle Constitution, même faite de la veille, en peut-on dire autant?
Je ne sais, Messieurs, si dans les annales du monde on trouverait un spectacle plus beau, plus touchant que cette histoire où le succès couronne tant de patriotisme et de raison. A la suite de ces bouleversements qui ont ébranlé non-seulement la fortune des empires, mais l’esprit même de l’hofnme, trop de gens en sont venus à considérer la destinée des nations comme un jeu de la force et du hasard, où les plus habiles sont les plus égoïstes. Le monde est rempli de ces Machiavels, qui n’ont jamais pensé qu’à eux-mêmes et aux étroites combinaisons de leur intérêt; et cependant l’œuvre de ces hommes d’État est toujours éphémère; leur vie se compte parles échecs qu’ils ont reçus.
Voilà, au contraire, des hommes qui avaient plus de caractère que de science, mais qui avaient au plus haut degré l’amour et le sentiment de la liberté. Ces hommes qui acceptaient franchement la démocratie, comme l’ordre social qui convenait le mieux à leur siècle et à leur pays, n’ont voulu qu’une seule chose : organiser le gouvernement de tous par tous. Ils n’ont point rusé avec les institutions, ils n’y ont point introduit d’élément étranger; c’est en modérant la démocratie par elle-même qu’ils l’ont disciplinée. La règle et le principe suprême de leur gouvernement, c’est la volonté de la nation, mais la volonté vraie, raisonnée, légitimement manifestée, et non point l’intérêt d’une oligarchie légale, encore moins la violence d’une poignée de séditieux qui, trop souvent, s’impose et se substitue à la nation. Eh bien, dans leur droiture et leur simplicité, ces esprits honnêtes ont trouvé ce que les plus habiles
politiques n’ont pu, jusqu’à présent, découvrir en France, une Constitution nationale qui fût adoptée par le pays.
Aussi leur gloire a été grande et pure , et, par une juste récompense, il leur a été donné de jouir du bien qu’ils avaient fait. Quoi de, plus touchant que la fin d’Adams et de Jefferson? C’est cinquante ans après la déclaration de l’indépendance, au grand anniversaire du 4 juillet, parmi les cris de reconnaissance et les bénédictions des générations nouvelles célébrant après un demi-siècle l’œuvre de leurs bienfaiteurs, que s’endormirent dans leur paisible triomphe ces deux premiers successeurs de Washington, ces vétérans de la liberté!
Au milieu d’une révolution, quand tant de passions grondent encore, un pareil exemple fait du bien; c’est une grande leçon de morale et de politique. Elle ranime la confiance dans ces éternels principes qui dirigent l’homme ici-bas; elle empêche de désespérer pendant l’orage ; elle relève l’esprit, elle calme le cœur.
L’étude de la Révolution et de la Constitution américaine en appelait involontairement et presque nécessairement une autre. Il est impossible, pour un Français, de considérer le développement de l’Amérique et de se rendre compte de la part, et de la part très-grande, qu’y prennent les institutions, sans faire un retour douloureux sur notre condition, sans chercher d’où vient la différence qu’un sort jaloux a mise entre les deux nations.
Depuis soixante ans l’Amérique vit heureuse et puissante sous l’empire des lois qu’elle s’est librement don-
nées; elle est en pleine jouissance de son gouvernement. On n’y connaît point de parti qui vive en dehors de la Constitution et vise à la renverser. Sans doute on agite là-bas de graves questions industrielles, commerciales, politiques ; il en est une, l’esclavage, qui peut amener un jour la dissolution de l’JJnion ; mais on ne se dispute plus, depuis longtemps, sur l’organisation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, sur le droit du peuple à régler son gouvernement et à administrer ses intérêts; le problème constitutionnel est résolu.
En France, au contraire, depuis soixante ans nous avons changé huit ou dix fois de gouvernement et de Constitution, passé de l’anarchie au despotisme, essayé deux ou trois formes de république et de monarchie, épuisé la proscription, l’échafaud, la guerre civile et la guerre étrangère, et après tant d’essais, et des essais payés de la fortune et du sang de la France, nous ne sommes guère plus avancés qu’au début. La Constitution de 1848 a pris pour modèle la Constitution de 1791 qui n’a pas vécu, et on agite aujourd’hui les questions mêmes qu’en 1789 on se flattait d’avoir résolues. Ouvrez l’histoire de la Constituante, vous y verrez discuter, sous le nom de veto , l’indépendance du pouvoir exécutif; vous y retrouverez la question des deux Chambres et l’organisation du suffrage universel. Je n’oserais dire que sur tous ces points nous ayons reculé, mais certes nous n’avons pas avancé ; les discours prononcés à la Constituante pourraient servir dans notre Assemblée. D’où vient cette différence? Comment se fait-il que les Américains aient organisé la liberté
sur des bases durables, tandis que nous, qui certes ne leur sommes pas inférieurs en civilisation, nous qui avions leur exemple sous les yeux, nous avons toujours échoué? C’est là un des plus intéressants problèmes de la science politique; et il nous semble impossible que le rapprochement des deux révolutions, la comparaison des institutions, ne nous donnent pas une instruction sérieuse, et plus encore, le secret de nos désastres, et le moyen d’éviter' un nouveau naufrage.
J’ai donc cru bien faire en choisissant pour sujet de nos travaux l’histoire de la législation française pendaqt la Révolution, sujet difficile, d’un intérêt douloureux sans doute, mais incomparable pour un Français ; étude féconde en leçons, qui met à notre service la pensée, l’effort de tous les grands esprits qui ont rêvé pour la France un gouvernement libre, et auxquels a manqué le succès plus que le dévouement.
C’est un cadre immense, que nous ne remplirons pas eu une seule année; car ce que nous voulons étudier, ce n’est pas seulement la Constitution, ou les différentes Constitutions qu’a reçues la France de 1789 à 1800, c’esf toute la législation.
Étudier la législation seule des États-Unis, c’était chose naturelle et commandée par le sujet même. La Révolution américaine n’a été qu’une insurrection contre 1^ métropole, une résistance à la suzeraineté prétendue par l’Angleterre sur des colonies qui réclamaient 1 égalité politique , une guerre étrangère plus qu’une guerre civile. Pendant comme après la lutte, la société américaine n’a point changé; elle a gardé son admi-
nistration intérieure, toute libérale et souvent toute républicaine, ses lois civiles et ses lois criminèlles. Il a fallu seulement fonder une Constitution fédérale, qui réunît en une nation ces treize États qui prétendaientchacun à la souveraineté. La simplicité de la tâche en explique déjà le succès. Le problème était à peu près ce qu’il est aujourd’hui, en France, où personne (saut les socialistes) ne propose de changer les institutions civiles; ce qu’on voulait, c’était simplement et uniquement un gouvernement central, une Constitution.
En France, au contraire, la révolution a été sociale; ce n’est pas seulement le gouvernement, c’est la société tout entière qui a été bouleversée. On n’a pas remplacé un gouverneur et un roi par un président : c’est la mouarchie, c’est la noblesse, c’est le clergé qu’on a renversés. On a changé la condition du sol et la condition des personnes; administration, finances, justice, police, éducation, armée, marine, lois civiles et criminelles, toutes ces institutions calculées pour la royauté, sont tombées avec elle; il n’est rien resté de l’ancien édifice; tout a été ruiné. C’est de ces décombres qu’est sortie une société nouvelle, séparée de l’ancien monde par un abîme infranchissable. Il n’est rien resté de la France monarchique; quelles que soient nos prétentions, nous datons tous de 1789.
L’œuvre des Constituants a donc été des plus complexes. En séparer une partie et l’étudier isolément, serait une cause d’erreur. Doter la France d’une Constitution n’était pas pour nos pères, comme naguère pour l’Amérique, comme aujourd’hui pour nous, un
L’AMÉRIQUE ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 28ü
problème simple malgré son étendue. Ils étaient en présence de difficultés sans nombre, et qui naissaient les unes des autres; ils agissaient sur une société rebelle, où les mœurs et les idées n’étaient point d’accord; de plus habiles y eussent échoué. La Convention ne trouva pas de moindres obstacles. Sans doute il ne restait plus que des ruines de gouvernement, mais la société n’en résistait pas moins aux novateurs. Il fallait pour la vaincre un effort continu, désespéré; c’est en l’attaquant de tous côtés qu’on voulut la soumettre et la régénérer malgré elle.
Vous voyez quelle est l’étendue de la tâche que nous abordons : c’est l’ensemble des lois et des décrets de la Révolution qu’il nous faut étudier (le nombre en est considérable ; je ne crois pas exagérer en évaluant à trente mille lois ou décrets les dispositions législatives de ces oifze années). Sans doute, pour la clarté de l’exposition, il est bon de diviser : par exemple, il faut séparer l’examen de la Constitution de celui des lois civiles, ou des lois criminelles, mais sans oublier que cette division est factice, et bonne seulement pour aider la mémoire ; que les lois civiles aussi bien que les lois criminelles s’expliquent par les lois politiques, et réciproquement. Tout se tient, tout s’enchaîne. La Révolution a fait entrer dans la société française les principes de liberté, et surtout d’égalité, qui n’étaient pas dans nos anciennes institutions, toutes fondées sur le principe d’ordre, de hiérarchie, de subordination. Il a donc fallu poursuivre cette transformation dan§ ses moindres rameaux, réformer la monarchie, séparer l’Église de l’État,
changer l’administration, inventer un nouveau droit politique , civil , criminel, et une nouvelle organisation judiciaire. Telle a été l’œuvre incessante de la Constituante, de la Convention et duConsulat. Chaque jour, chaque heure a vu éclore un décret pour achever la défaite de l’ancien monde et la victoire du nouveau. L’histoire de la législation française à cette époque n’est donc rien de moins que l’histoire même de la Révolution, histoire intérieure, civile, bien entendu; mais enfin, puisqu’on ne peut séparer les institutions des hommes qui les ont fondées, histoire de la Révolution, et la plus exacte de toutes, puisqu’elle repose non sur des suppositions, mais sur des faits. Ce sont les auteurs mêmes de ce grand événement qui nous parlent dans leur œuvre, et qui nous y attestent leur volonté et leur désir.
Une histoire de la Révolution même réduite aux institutions, et faite, par conséquent, d’un point de vue particulier, ce n’en est pas moins une œuvre lourde, difficile, et qui, à première vue, paraîtra peutêtre inutile. On a tant écrit sur cette époque, penserat-on, qu’il ne doit plus rien rester à dire sur ce sujet épuisé.
Que l'œuvre soit difficile, je le sens mieux que personne au moment de me mesurer avec elle; mais inutile, je n’en conviens pas. Car cette histoire des institutions, le pays en a un besoin extrême, et cependant on ne l’a pas faite, elle n’existe pas.
Qu’il y ait en France un vif désir de connaître ces temps si près de nous quand on compte les années, si
éloignés quand on considère le caractère et la multitude des événements, c’est ce que témoigne la publica- • tion récente de tant d’histoires de la Révolution. C’est là, du reste, un phénomène qu’on retrouve à toutes les époques d’agitation et de reconstruction politique. Quand les esprits sont fortement remués , on demande au passé le secret de l’avenir ; on cherche dans l’histoire des époques semblables à celles où l’on vit. En de pareils moments l’homme se sent faible, et n’ose s’en fier à sa raison ; il a un besoin d’expérience, d’autorité, qui le pousse vers les siècles écoulés ; un instinct secret et sûr lui dit qu’en politique le seul juge des théories, c’est l’événement.
Maintenant, au point où nous en sommes, quand il s’agit encore une fois de conserver ou de renouveler nos institutions politiques, est-il un livre qui donne satisfaction au besoin que je signale, un livre qui, nous éclairant sur la valeur et l’efficacité des institutions révolutionnaires, dirige notre esprit et règle notre conduite? J’avoue ne le pas connaître. On a fait l’histoire des partis, de leurs idées, de leurs passions, de leurs vengeances. Nous avons l’histoire des hommes, nous n’avons pas celle des institutions; et cependant 'celle-là complète, éclaire et juge toutes les autres. Peut-être même est-ce celle qui nous convient le mieux aujourd’hui.
Permettez-moi de justifier en quelques mots ce qui peut vous paraître obscur ou singulier dans cette assertion. :
Les premières histoires de la Révolution , écrites de
1789 à 1820 par des auteurs ou des témoins du drame, sont des mémoires; elles en ont la passion sans en avoir la franchise. Rédigées par des amis de la monarchie,’ ou par les défenseurs de la Constituante ou de la Convention, elles expliquent tout par l’ambition ou les fautes des partis. C’est la faiblesse de Louis XYI, la légèreté de Calonne, le fédéralisme des Girondins , le fanatisme de Robespierre, les intrigues de la cour, les menées des émigrés qui ont compromis la plus sainte des causes. Si Mirabeau n’était pas né, il n’y aurait pas eu de révolution; ôté Robespierre, on n’eût pas connu la Terreur; si Louis XY n’eût conquis la Corse, le Consulat n’eût jamais existé; les hommes sont tout, les institutions trop peu de chose pour que l’historien s’en occupe.
Il est peu nécessaire d’insister sur ce qu’il y a d’étroit et de faux dans ces livres qui n’ont plus d’autorité; chez les contemporains l’erreur est inévitable; ils sont trop près des hommes pour voir autre chose ; il leur semble que les acteurs delà pièce en sont aussi les seuls auteurs. 11 faut être placé à une certaine distance pour juger des influences qui dominent les individus, et des causes qui ne leur laissent souvent que la moindre part dans la conduite des événements, alors même qu’ils croient les diriger.
En ramenant tout à l’action capricieuse et mobile des individus, ces premiers essais ont le défaut de faire de l’histoire une espèce de morale en exemple , et non pas une science soumise à des lois qu’on peut observer ; les histoires récentes tombent dans l’excès
l’amérîque et la révolution Française. 289
opposé; elles tiennent compte des idées plus que des hommes et ne voient partout que des abstractions. Pour les écrivains systématiques, les hommes (je poursuis ma comparaison) ne sont plus que de simples acteurs, jouant, sans être responsables, un rôle qui leur est imposé. Pour celui-ci, c’est la force des événements, la fatalité, qui a forcé la Révolution à fournir ce cycle fatal qui commence à Louis XYI et finit à Napoléon; pour cet autre, la Convention a sauvé la France, le salut public justifie tout ce qu’elle a fait; pour un troisième , la Révolution a été une dernière évolution du christianisme, et Robespierre le dernier apôtre de la morale et de la fraternité chrétienne; pour un quatrième , 1789 est la victoire de la bourgeoisie, et 1793 l’avénement du peuple : autant d’écrivains, autant de systèmes, chacun renchérissant sur celui qui l’a précédé.
Je ne veux point critiquer en détail ces différents systèmes, mais je signalerai un vice qui leur est commun, un vice radical : c’est de supprimer la liberté et la justice de la conduite des choses humaines , et d’ôter à l’histoire sa moralité et son utilité. Si la Constituante appelait nécessairement la Législative , si la Convention devait forcément écraser les fédéralistes pour sauver la France, si le 9 thermidor appelait le 18 brumaire, l’histoire de la Révolution n’a pas d’enseignement pour nous. On peut regretter pour Robespierre que les circonstances lui aient imposé un rôle sanglant, mais il faut le plaindre et non le blâmer, car il n’était pas libre de se soustraire à sa destinée.
200 études Modales et politiques.
C’est ainsi qu’on aboutit à cette fameuse souveraineté du but qui justifie tous les moyens ; doctrine qui fut celle de la Convention peut-être, mais qui, dans le jugement des affaires humaines, substitue un principe nouveau à la justice et à la raison. Tout change de caractère dans un pareil système; ce n’est pas Louis XVI que guillotine la Convention, c’est la monarchie; ce n’est point Malesherbes et Rosambo qu’on égorge , ce sont les anciennes Cours souveraines qu’on supprime violemment. Le monde est une algèbre, les* hommes des quantités abstraites qu’on place ou qu’on élimine suivant la marche des formules.
Vous voyez combien tous ces systèmes sont impuissants à satisfaire le besoin d’instruction qui nous dévore. Bons pour mettre en relief quelques-uns des principes directeurs de la Révolution, ils restent muets sur le caractère des institutions, ou plutôt ils le faussent en remplaçant par je ne sais quelle fatalité, la liberté qui est de l’essence des œuvres humaines. Si ces institutions ont été exigées par les circonstances, elles n’ont qu’une valeur de position , et par conséquent ne peuvent nous servir. L’expérience faite dans des conditions qui ne se renouvelleront pas ne peut nous instruire.
Il y a quatre ans que parut une histoire célèbre et qui a exercé sur nos destinées une grande influence, je veux parler des Girondins de M. Lamartine ; elle se distingue de toutes les autres. Évidemment, l’auteur a été séduit au début par la théorie de M. Bûchez, et sa source principale a été Y Histoire parlementaire, recueil utile, mais systématique, partial et incomplet. A ce
livre, M. Lamartine a joint la lecture de ces mémoires nombreux et intéressants, où s'est représenté plus d’un personnage de la Révolution, et bientôt, laissant 'de côté le système, il s’est mis à peindre les hommes. C’est de ce côté que devait l’emporter sa nature de poëte et d’écrivain. Ce n’est plus une histoire régulière qu’il a faite, mais une suite de portraits touchés de main de maître. Son livre a réussi et devait réussir, car sans être plus vraie que chez ses devanciers , l’histoire est chez lui plus vivante, plus humaine, elle donne davantage à la responsabilité de chacun.
Par malheur, l’imagination a dominé l’artiste, et, comme en temps de révolution chaque caractère reçoit des événements une énergie fébrile, une force singulière, M. Lamartine s’éprend à son tour pour chacun de ses personnages. C’est un peintre amoureux de son modèle. Il adopte les idées, il épouse les passions de celui qui pose devant lui, et, par son merveilleux talent, les fait accepter per le lecteur. Louis XY1 est condamné, on admire ce roi dont la faiblesse fut un excès de bonté, et qui meurt avec la constance et la douceur d’un martyr. Mais comment blâmer ses juges, ces Girondins déjà proscrits dans la pensée de leurs ennemis et qui monteront d’un pas si ferme à l’échafaud? Nous nous intéressons à Yergniaud, si éloquent, à Yalazé, si ferme, à Ducos, si spirituel, à Guadet, si mordant; nous oublions un instant la France pour suivre dans ses romanesques aventures Louvet, sauvé par l’héroïsme de l’amour. La Gironde disparue, je ne sais quel intérêt se reporte sur l’étrange ligure de ce Danton, qu’on mau-
dit sans le haïr; Danton, singulier mélange d’énergie barbare et de faiblesse humaine, qui, maître d’écraser ses rivaux, meurt sans se défendre, parce qu’il est soûl de la vie, ou plutôt du sang qu’il a versé. Et comment séparer de Danton Camille Desmoulins, cet enfant perdu de la Révolution , qui sans doute poussa la légèreté jusqu’à la folie et au crime; Camille, dont la main imprudente et coupable livra les Girondins au bourreau, mais qu’on plaint cependant et qui mérite la pitié quand il meurt trahi par Robespierre, trahi parce que le pays qu’ils ont terrifié tous deux n’ose pas répondre à cette voix vibrante qui crié : Plus de sang!
Et ce Robespierre même, resté jusqu’à présent inexplicable , fanatique ou ambitieux , je ne sais lequel , quand on fait son portrait, est-ce une figure indigne d’attention? Est-ce un homme vulgaire que celui qui avait inspiré une amitié aussi ardente que celle de Lebas et de Saint-Just, celui qu’un frère suivit volontairement à l’échafaud ? Et la mort de Robespierre , cette mort qui fut pour la France un jour de triomphe parce qu’elle était un jour de délivrance, à la considérer en elle-même, par le côté pittoresque, n’a-t-elle pas quelque chose de saisissant? Cet homme, naguère le maître de la France, qu’on n’ose arrêter qu’en tirant sur lui, on l’apporte mutilé à la Convention; on le jette sur une table, livide et sanglant, pour que chacun vienne, en l’insultant, jouir de sa chute; mais lui, sans céder sous la malédiction universelle, fixe sur ceux qui l’outragent un œil inflexible, sans qu’un geste, un soupir, une larme laisse à ses ennemis
le plaisir d’avoir humilié le Titan vaincu. Que diraiton' d’un martyr qui recevrait la mort avec un pareil dédain?
Dans ce livre, la Révolution ressemble à ces combats de gladiateurs dont saint Augustin nous fait la peinture ; de loin on peut les fuir, mais on ne peut plus s’en tirer dès qu’on a entendu le premier cri, dès qu’on a vu le sang couler. On sort du monde réel pour assister à je ne sais quel spectacle, où ,. tout enivré d’un plaisir inhumain, on oublie la victime qui tombe pour suivre avec anxiété le meurtrier qui lutte encore, et va succomber à son tour. La Révolution est un combat où des furieux s’entr’égorgent; l’échafaud n’est qu’un instrument de guerre, et la guillotine, comme disait Desmoulins, un coup de sabre appliqué de la main du bourreau. Dans ce rêve pénible et qui énerve, justice, humaDité, raison, ne sont plus que des mots vides de sens; rien ne distingue le bourreau de la victime, le patriote qui meurt pour la liberté, de l’ambitieux qui, après avoir tout sacrifié à sa passion, monte à l’échafaud en maudissant la fortune qui l’a trahi. André Chénier et Desmoulins, Danton et Malesherbes, le mal et le bien, la vertu et le crime, tout est mêlé, tout est confondu.
L’histoire ainsi contée, c’est une chronique, et pis encore, c’est un roman, et un roman dangereux, par la part même de vérités qu’enferme ce livre, où le pays ne paraît pas. Quelle tête un peu ardente, quelle imagination un peu vive n’a poursuivi le rêve, et ne s’est promis d’être un Mirabeau, un Guadet, un Desmoulins,
un Robespierre peut-être; ne s’est dit qu’ après tout la politique est une partie où chacun peut se mêler, à la seule condition de mettre sa vie pour enjeu et de mourir bravement?
Non, ce n’est pas ainsi qu’on écrit l’histoire : qui dit histoire, dit jugement. L’histoire a horreur des systèmes et des romans ; elle n’est ni fataliste, ni indifférente; et si l’intention ou le but peut justifier l’individu devant Celui qui ne juge que les cœurs, ni l’intention, ni le but n’excusent devant ce tribunal inexorable l’homme qui, sans y être forcé, a pris le gouvernement de ses concitoyens. L’histoire, qui parle pour l’avenir, juge les hommes moins par ce qu’ils ont voulu faire que par ce qu’ils ont fait; ce ne sont pas seulement les intentions, ce sont les actes qu’elle pèse dans sa balance, ' i et c’est par là qu’elle sert à la postérité.
Voici des hommes qui ont tenu dans leurs mains les destinées de la France, et qui ont voulu nous régénérer : qu’ont-ils fait? quelles institutions ont-ils fondées? quelles lois ont-ils décrétées? C’est là ce qui nous., touche plus que leurs pensées secrètes et des projets qui n’ont point abouti ; c’est là ce que M. de Lamartine oublie de nous dire. Ils ont proclamé Légalité : voyons leürs lois civiles ; — ils ont revendiqué les droits de la justice et de l’humanité : voyons leurs lois criminelles ; — iis ont voulu fonder le règne du peuple : voyons leurs lois politiques. Ce ne sont point leurs intentions, ce sont leurs actes qui les jugeront; les lois qu’ils ont faites, voilà le critérium avec lequel nous les éprouverons.
Qu’importe qu’ils aient proclamé l’égalité, s’ils ont proscrit des classes entières de citoyens, et confisqué les propriétés pour un crime de naissance ou de religion? Qu’importent leurs vains éloges de la justice et de l’humanité, si les formes protectrices de l’innocence ont été abolies ; si un tribunal de sang a égorgé, sans les entendre, tous ceux qu’on envoyait devant lui ; si chaque jugement a été un assassinat? Qu’importe qu’on ait proclamé la souveraineté du peuple, si tout a été fait pour soumettre la nation au despotisme d’une minorité? Qu’importe qu’on ait proclamé la liberté, si l’on a ruiné toutes les conditions sans lesquelles la liberté ne peut vivre? Voici les principes que vous avez proclamés, je les accepte; voilà les lois que vous avez rendues : comparons et jugeons!
Voyez maintenant, Messieurs, quelle est l’importance de l’histoire des institutions. Ce n’est pas la voix d’un parti, l’apologie d’une idée ou d’un homme; c’est un jugement impartial; toutes les opinions peuvent comparaître devant ce tribunal, où l’on répond moins de ce qu’on a pensé, que de ce qu’on a fait.
Vous comprenez maintenant ce que sera cet enseignement. Laissons aux grands écrivains le récit dramatique des choses, la vive peinture des hommes; qu’ils continuent de nous émouvoir et de nous charmer : mais nous qui cherchons dans la Révolution, moins une explication nouvelle d’événements connus qu’une leçon sérieuse pour le présent; nous qui voulons surtout éclairer notre raison, nous demanderons aux institutions, aux lois, cet enseignement que le passé ne refuse
jamais, quand on le cherche avec patience et bonne foi. Ne craignons pas de remuer la poussière du Bulletin des lois et du Moniteur , nous y trouverons d’utiles exemples, et peut-être le moyen d’éviter plus d’une faute et plus d’une erreur.
Ne croyez pas , du reste , que cette étude soit aride et qu’on ne puisse s’y attacher. Je suivrai le système qui m’a réussi l’an dernier; je vous ferai connaître les hommes en même temps que les institutions, caries uns s’expliquent par les autres. Et comme nous avons appris à connaître Washington, Hamilton, Jay, Jefferson, en étudiant leurs œuvres, nous apprécierons de même Turgot, Necker, Mirabeau, Mounier, Barnave, les Girondins, Robespierre, les fondateurs de la Constitution de l’an III; et, dans l’ordre civil, les Thouret, les Tronchet, les Merlin, les Cambacérès, les Portalis, noms qui tiennent dans la Révolution plus de place que les historiens ne leur en donnent ordinairement.
Car c’est encore là un des mérites particuliers de l’étude telle que je l’entends, qu’elle nous fera connaître à fond la Révolution, qu’on n’étudie qu’à la surface, dans les événements extérieurs, dans les agitations de l’Assemblée ou de la rue. Mais, au-dessous de ce mouvement, il y avait un travail souterrain, un travail considérable , qui modifiait la société et préparait l’avenir. Les Comités rédigeaient des lois adoptées presque sans discussion, et ces lois, destinées à survivre à la Révolution, et que Je Code a résumées plus qu’il ne les a remplacées, nous ont faits
ce que nous sommes. Ne pas les connaître, c’est ne rien comprendre à l’histoire du pays. Comment, en effet, se rendre compte de la persistance de l’esprit nouveau, quand toutes les formes de gouvernement changent, quand le nom de République même devient odieux et qu’on le proscrit? Tout s’explique, au contraire, pour qui étudie les institutions civiles, et l’effort continu du législateur pour introduire l’égalité dans les mœîïrs.
C’est là le grand côté de la Révolution , celui par lequel les Assemblées sont restées populaires. C'est l’abolition de la féodalité et de ses privilèges, c’est l’égalité civile, c’est le jury, c’est la défense publique, c’est la liberté de la presse, ces bienfaits persistants, ces conquêtes de la Révolution, qui la défendent contre tant d’erreurs et tant de fautes. Mais, il faut le dire, les historiens ont en général peu de goût pour le droit, et ne se rendent pas assez compte de la place qui lui appartient dans l’histoire moderne. Quand ils ont raconté brillamment la nuit du 4 août et proclamé l’abolition des privilèges, ils croient en avoir dit assez; mais pour nous qui ne croyons pas qu’on change une société par un décret, il nous reste à étudier comment et par quel •immense travail les Comités poursuivirent la féodalité et la chassèrent de son dernier refuge; comment la législation criminelle fut réformée et ramenée aux principes de la liberté; comment la nation tout entière reçut des institutions un nouveau principe et un nouvel esprit. C’est ainsi seulement que nous pourrons juger nos pères à leur juste mesure. Malgré leurs fautes
et leurs malheurs, ils sont assez grands pour que la vérité ne les amoindrisse pas.
J’espère, Messieurs, que vous sentez à présent qu’on peut, sans une ambition déplacée, essayer d’envisager la Révolution par un côté jusqu’à présent peu étudié, quoique assurément ce soit l’histoire la plus riche en matériaux de toute espèce, car ils surabondent, et la plus sûre, puisqu’on n’y procède point par supposition et qu’on n’avance que pièces en mains.
C’est en même temps l’étude la plus instructive, puisqu’elle nous remet sous les yeux la solution qu’a donnée l’expérience à tant de questions qu’on agite aujourd’hui comme nouvelles, et que le temps a jugées; puisque ainsi nous pouvons garder et défendre des résultats péniblement conquis, et épargner le stérile travail de Pénélope à la France obligée, par les révolutions, de reprendre tous les dix ans ses institutions, de remuer de nouveau des questions depuis longtemps épuisées.
L’intérêt, l’utilité de cet enseignement sont choses évidentes, et cependant, je l’avoue, j’ai hésité à l’aborder. - *
Prenez garde, m’a-t-on dit, c’est un sujet dangereux que vous choisissez. C’était déjà beaucoup d’aborder * les questions que soulève la Constitution américaine; mais au moins le public n’avait-il dans ses études qu’un intérêt indirect, plus scientifique que politique. Que le suffrage universel soit plus ou moins fortement organisé aux États-Unis, que le pouvoir législatif y soit mieux partagé, et le pouvoir exécutif plus énergique-
ment constitué qu’en France, cela ne nous touche que de loin, car l’Amérique, après tout, n’est pas la France; mais transportées sur le sol français, ces questions prennent une gravité particulière. La Révolution est trop près de nous pour qu’on puisse la juger avec indifférence, les passions sont encore toutes vivantes, dans les partis d’aujourd’hui on retrouverait les partis de 89. N’éveillez pas ces flammes qui couvent sous la cendre; craignez d’agiter les esprits.
Je l’avouerai. Messieurs, ces paroles m’ont ébranlé.
Si je croyais que de cette chaire puissent tomber des paroles qui portassent l’inquiétude et l’agitation, 3 e m’arrêterais aussitôt. Un citoyen qui croit tenir la vérité dans la main a le droit et le devoir de l’ouvrir toute grande, mais un professeur est un fonctionnaire, et à ce titre il a des devoirs particuliers. S’il est une opinion qu’il lui paraisse nécessaire de propager à tout prix, , qu’il écrive; dans son cabinet c’est un citoyen. Mais, dans cette chaire, il doit s’arrêter le jour où son enseignement devient, malgré lui, une cause d émotion. C’est ici surtout qu’il n’est pas permis d’oublier que la science est faite pour éclairer et non pas pour incendier.
Mais, à la réflexion, je n’ai vu nulle raison suffisante pour renoncer à ces études, complément naturel de celles de l’an dernier. D’où viendrait le danger? du sujet, du professeur, de ceux qui lui font l’honneur de l’écouter?
Le sujet, en soi, est grave et sérieux; mais quel danger offre-t-il? et, dans une république, quelle est la
question qu’on ne peut discuter quand on la traite de bonne foi, sans préjugé, sans passion?
Est-ce du professeur qu’il y a quelque chose à craindre? il faudrait pour cela qu’il portât dans cette chaire la passion, l’entraînement d’un parti ; il faudrait qu’il eût une thèse toute préparée, un système fait d’avance, auquel il prétendrait plier les choses, pour y plier aussi vos intelligences : telle n’est pas, assurément, ma disposition d’esprit. Je n’apporte pas dans ces études une impartialité. qui serait de l’indifférènce; comment rester insensible en face de tant de maux soufferts? mais je n’y cherche pas une réponse faite d’avance, je ne veux pas dénaturer le passé pour en servir le présent. Pour ce passé, d’ailleurs, je n’ai que le respect dû à une grande infortune. Il me semble, pour emprunter une belle idée de Vergniaud, que la France, à cette époque, ressemble à deux amis qui, sans se connaître, se combattent dans la nuit et se portent de profondes blessures, prêts à se jeter dans les bras l’un de l’autre dès que le jour naissant leur révélera leur cruelle méprise. J’étudie ce passé avec quelque chose de ce respect et de cette curiosité pleine d’émotion qu’éprouve le médecin quand il interroge le cadavre pour arracher à la mort les secrets de la vie. Qu’importent les passions qui ont agité cette enveloppe mortelle? En présence des maux qu’elles ont causés il y a la place pour l’observation, il n’y en a plus pour le blâme !
D’ailleurs, une raison toute-puissante a emporté ma résolution, l'idée d’un devoir à remplir, l’idée de ré-
pondre à la mission dont l’État m’a honoré. En un temps où la passion et l’erreur se disputent l’empire de l’opinion, il me semble puéril d’agiter des questions purement scientifiques, sans intérêt actuel, quand le I titre même de ma chaire m’autorise à traiter un sujet plus puissant. La science ne profite-t-elle pas autant que le pays de cette attention que doit éveiller chez vous cette page de notre histoire ? Mon devoir est-il seule-* ment d’occuper votre esprit de recherches curieuses? Me serait-il interdit de vous instruire plus utilement en formant, en développant chez vous ces connaissances qui servent toute la vie?
Songez-y, Messieurs, ce qui fait le citoyen, ce n’est pas seulement l’amour du pays, c’est encore la connaissance du bien et du vrai; sans cette éducation, le patriotisme et la vertu elle-même ne sont que des forces aveugles, sans direction, et qu’on peut facilement détourner. C’est toujours au nom du bien qu’on a fait le mal, au nom de la religion qu’on a dressé des bûchers, au nom de la liberté qu’on a dressé des échafauds. Il faut donc une forte éducation politique. Un esprit qui a vu la vérité ne s’en éloigne plus ; l’ambition ellemême s’éclaire, et c’est sur le triomphe de la justice qu’elle fonde son succès. Voyez Mirabeau à la Constituante ; l’homme, je vous le livre ; mais comme il sait se servir des principes qu’il connaît, et comme il est grand quand il a raison !
Voulez-vous un exemple de ce que peut une sérieuse éducation? Prenez le seizième siècle, cette époque qui fut pour la religion ce que notre siècle est pour la
• politique, un moment de crise et de régénération. Il y a une classe d’hommes qui, au milieu des désordres^ ne varie pas, plus constaute peut-être que les acteurs de notre Révolution. Ce sont, pour la plupart, des magistrats, des jurisconsultes, tous nourris dé la Bible et du Droit romain, tous inflexibles dans leurs convictions, au milieu des clameurs des partis qui, suivant Tusage des faibles, s’indignent qu’on ne partage pas leur mobilité, tous constamment fidèles aux principes français ; c’est parmi eux qu’flenri IY trouvera ses appuis, ses défenseurs, et plus tard, ses conseillers : un de Harlay, un Pithou, un Pasquier, un Loisel, un de Thou*, avant eux, un Olivier, un l’Hospital. Des études profondes ont formé des convictions énergiques, inébranlables. Ce sont ces convictions qui font les grands et les bons citoyens.
Mon but vous est connu : vous donner des idées justes, des opinions arrêtées sur les questions sociales, politiques, législatives, qu’on a remuées durant la Révolution, et qu’on agite enéore aujourd’hui. Pour cela il me faut vous exposer les opinions diverses, les résumer et conclure, sans prétendre en rien vous imposer mon jugement* Puis-je craindre qii’il soit dangereux de chercher la vérité librement, devant vous et avec vous? Messieurs, je ie vous ferai pas l’injure de le supposer. Quelles que soient vos opinions, j’ai pleine confiance dans votre indépendance et dans votre impartialité! Ce ne sont point les idées qui séparent les hommes, ce sont les passions -, et dans cette enceinte, où seule règne l’étude, il n’y a place pour les passions
de personne. Nous voulons tous fonder la liberté sur des bases durables, organiser le noble gouvernement de la nation par elle-même ; rien ne peut donc nous diviser. On est bien près de s’entendre quand on a tous dans le cœur un même désir et un même amour: le désir d’arrêter ces révolutions qui nous épuisent, l’amour de notre sainte et malheureuse patrie l
Décembre 1850.
Vous qui lisez Wordsworth , vous souvient-il d’un charmant poëme intitulé : la Rêverie de la -pauvre Suzanne?
At the corner of Woodstreet, when daylighl appears Hangs a trush that sings loud; it hassung for three years; Poor Suzan lias passed by the spot, and lias heard In the silence of morning the song of the bird.
Tis a note of enchantment; vvhat ails her? She sees A mountain ascending, a vision of trees;
Dright volumes of vapour through Lothbury glide.
And a river flows on through the vale of Cheapside.
Green pastures she views in the midst of the dale,
Down wbich she so often has tripped with her pail ;
And a single small cottage, a nest like a dove’s,
The only dwelling on earth that she loves.
She looks, and lier heart is in heaven; but lhey fade',
The mist and the river, the hill and the shade :
The slream will not flow, and the hill vvill not rise,
And the colour hâve ail passed away from her eyes *.
Qui de nous ne ressemble à la pauvre Suzanne? Qui