‹ Études morales et politiquesChapitre 56 sur 58 · Les Horizons prochains. Paris, 1858. I vol. in · texte numérisé non relu

Les Horizons prochains. Paris, 1858. I vol. in

2. « Au coin de Woodstreet est suspendue dès le point du jour une

de nous, las de tourner dans cette cage de pierre qu’on appelle la ville, qui de nous, perdu dans cette terrible solitude de la foule , n’a aussi son moment d’illusion et de rêverie? la rencontre d’un ami, la vue d’un tableau, une chanson d’autrefois, un mot dit au hasard éveillent tout à coup nos souvenirs et nous rouvrent le éeul paradis d’où la vie ne nous chasse pas. En pne parlant de politique ou d’industrie, vous avez prononcé le nom de je ne sais quel village de Normandie ; allez toujours, soyez éloquent à votre aise, je ne vous écoute plus. Je vois une masure à dpmi cachée par les pommiers en fleur, l’herbe envahit le seuil de la maison et semble grimper jusqu’au toit; les poules gloussent sur le fumier, les pigeons marchent deux à deux, roucoulant avec la gravité de chantres' encapuchonnés; les vaches me regardent avec leurs grands yeux, et secouent au vent leurs naseaux mouillés : adieu Paris! adieu l’expérience! J’ai vingt ans, tout est bien, tout est beau!

cage où chante à plein gosier une grive; il y a trois ans qu’elle chante ainsi; la pauvre Suzanne a passé par là, et dans le silence du matin elle a entendu la chanson de l'oiseau,

« Aussitôt la voici comme enchantée! Qu’a-t-elle donc? Elle voit une montagne qui s’élève, et des arbres dans le lointain. Des masses devapeurs brillantes glissent au travers de Lothbury, une rivière serpente dans la vallée de Cheapsidc.

« Au fond de > la vallée, Suzanne voit de vertes prairies, ces prairies que si souvent elle a parcourues un seau à la main; elle voit une pelile chaumière isolée, vrai nid .de colombes, la seule, l’unique demeure qu’elle aime sur la terre.

« Elle regarde; son cœur est dans le ciel; mais tout s’évanouit; brouillard, rivière, coltines, ombrages. L’eau ne veut plus couler, la montagne ne veut plus s’élever; pauvre Suzanne, tout a lui loin de ses yeux. •

la justice et la vérité régnent sur la terre, tous les coeurs battent pour la liberté. Pauvre Suzanne ! nous avons rêvé tous les deux; mais les plus malheureux, ma chère, ne sont peut-être pas ceux qui peuvent rêver comme nous. . ,

C’est un plaisir de cette espèce que j’ai goûté en lisant les Horizons prochains. Quelles sont les qualités ou les défauts de ce livre ? je n’en sais rien ; y sent -on l’inexpérience ou la recherche? je l’ignore. J’ai suivi l’auteur partout où il a voulu me promener , dans le fouillis des bois , au milieu des herbes , en répétant la chanson anglaise : « Il y a de la joie « dans les montagnes , il y a de la vie dans les fonte taines et du bleu partout. » Mon opinion littéraire, c’est qu’il y a du soleil dans ce livre écrit au milieu des champs.

Que contiennent donc les Horizons prochains? De petits tableaux d’intérieur, de simples paysages rapidement esquissés. Quelques-unes de ces histoires, et non pas les moins touchantes, se passent à la ville : le Sculpteur, le Forçat, le Pigeonnier sont de ces drames familiers qui ne sont que trop communs dans Paris; la misère y joue le grand rôle ; l’art de l’auteur», c’est de remuer dans notre cœur des fibres endurcies par l’habitude, c’est de nous intéresser à des maux qui ne nous troublent plus , parce que nous les voyons tous les jours. Mais , quelque difficile que soit cette œuvre , si simple en apparence, et quoiqu’à force de naturel le conteur ait réussi plus d’une fois à nous émouvoir avec un mot, ce n’est pas là, selon moi, qu’est

le grand mérite des Horizons prochains. Ce qui fait l'originalité du livre , ce qui lui donne un cachet de nouveauté et un attrait véritable, c’est la peinture des champs, peinture faite sur place, dessin & la plume tracé sous un arbre en regardant devant soi. Dans ces paysages, étudiés avec amour, il y a sans doute des personnages, mais ce n’est pas le fond du tableau; le véritable sujet, c’est la nature sentie par une âme tendre et rendue par une main énergique.

Prenons par exemple l’épisode de ia tuilerie. Un ménage perdu dans les bois ; le mari qui fait des tuiles, la femme qui va les vendre à la ville, voilà tout le poëme. L’histoire est un prétexte, il n’y a pas d’événements. Ce n’est pas même la tuilerie que nous décrit l’auteur, mâts la route qui y mène; ce n’est pas de ces bonnes gens qu’il nous parle, mais de lui, et le récit n’en est pas moins agréable. On ne s’intéresse guère ni à Jacques ni à Jeanne , mais on s’intéresse toujours aux émotions et aux souvenirs d’une âme humaine. Toute histoire qu’on nous conte est toujours un peu la nôtre ; le charme d’un roman, c’est de nous mettre de moitié dans les plaisirs et surtout dans les peines d’autrui.

« La forêt est devant nous. Voulez-vous des chansons? allons sous les futaies parmi les chênes; voulez-vous du silence? allons sous les sapins.

« Parmi les chênes d’abord. Là où croit l’herbe, où s’entrelacent les ronces, où les églantiers barrent le chemin, où les lianes foisonnent, là par cette trace luisante que les pieds ont faite en froissant les plantes.

« C’est là qu’on est bien perdu, c’est là que s’exhalent de ces parfums sans nom, fraîches émanations de la terre, des vieux troncs, de la jeune fouillée. Verte est la cage, l’ombre est toute pénétrée de soleil. Pas une brise, si ce n’est de temps à autre une bouffée, venue on ne sait d’où, qui soulève un peu la ramée, pro- ‘ mène çà et là des senteurs plus suaves, puis tombe et vous laisse enivré.

« ... Il fait bon ici. Le chemin se glisse sous le couvert; des branches fleuries viennent vous frapper le visage; à mesure que vous avancez, des bruits d’ailes, un cri léger, un vol rapide décèlent les nids que votre main, en écartant les rameaux, fait doucement balancer. À toutes les profondeurs éclatent les notes étincelantes des maîtres des bois. Rouges-gorges, merles, pinsons, fauvettes, tous, excepté le rossignol, qui trouve le site trop sauvage, tous, excepté l’alouette, qui préfère les champs à ciel ouvert, tous, excepté la caille, qui cache sa couvée dans les foins, tous, à gorge déployée, tous, le gosier fièrement gonflé, chantent, trillent, appellent. C’est une splendeur d’harmonie qui fait penser aux vibrations du soleil.

« ... Ah ! liberté ! liberté ! Vivre de la saine vie des bois, camper dans la forêt comme font ces bohémiens qui ont laissé pendre leur loque rouge à ce jet d’églantier, voir lever le soleil sous la feuillée, voir la lune se promener parmi les chênes, recevoir la rosée du matin, errer sans entrave, se contenter de peul Tant de labeurs dans nos maisons de pierre, un si lourd fardeau de soucis, tant de difficulté à remuer le doigt, tant d’esclavage aux coutumes, des natures si courbées , si faussées, tant d’inhabileté aux vrais plaisirs, et ici, à deux pas, l’indépendance absolue, la possession de soi, le facile mouvement, l’existence telle qu’en Éden Dieu l’avait faite I »

Voilà de ces pages vivantes, pleines de l’amour des champs, et d’un amour qui gagne le lecteur. Ce n’est pas une passion théâtrale, une façon de faire sentir à la ville qu’elle n’est pas digne de posséder une vertu comme la nôtre; ce n’est pas davantage ce goût de la campagne qui prend par hasard le citadin ennuyé

et lui fait aimer le silence des prairies ou le bruit des fontaines :

Somnos quod invitât levés 1 ;

c’est bien mieux, c’est la joie d’une âme qui en a fini avec la servitude des villes, heureuse de respirer au grand air et de jouir d’une grande liberté.

Mais pour nous 'intéresser à un paysage, il ne suffit pas de nous peindre des arbres et des eaux avec la fidélité d’un daguerréotype ; non, pour que la nature nous touche , il faut que notre âme se mêle et se confonde avec elle. La nature devient alors une part de nousmêmes ; c’est là ce qui, en lui donnant la vie, lui donne c i même temps la beauté. Que m’importent les solitudes du nouveau monde et ces forêts où l’homme n’est jamais entré? La sombre terreur de ces sapins séculaires, la variété de ces feuillages nouveaux peut m’étonner un instant; mais si vous voulez que je m’attache à vos tableaux et que j’y reviennè avec plaisir, montrezmoi quelque coin du monde où l’on ait vécu, où l’on ait aimé, où l’on ait souffert. D’où vient le charme de la campagne romaine? Est-ce la transparence du ciel et la beauté des lignes qui nous séduisent, ou plutôt n’est-ce pas la majesté des siècles évanouis? Il y a deux mille ans, au temps le plus glorieux de la république, le fond de ce vaste amphithéâtre n’était déjà plus qu’un désert, la fièvre en avait chassé le laboureur , on n’y voyait comme aujourd’hui que ces hautes herbes où bon-

1, Parce qu’il invite doucement à dormir.

310 v ÉTUDES MORALES ET POLITIQUES.

dissent des chevaux errants. J’imagine cependant qu’un voyageur qui venait saluer la reine du monde et en admirer la splendeur, descendait d’un pied joyeux dans cette plaine où d’immenses aqueducs allongeaient leurs arceaux. Albe et Tusculum lui souriaient dans le lointain, et s’il allait à Tibur, c’était pour y admirer, avec Horace, la verdure des champs et les yergers baignés par des eaux courantes.

Et dda

Mobilibus pomaria rivis.

L’horizon est toujours le même , et pourtant tout a changé. Les générations ont laissé leur empreinte sur cette terre vieillie; c’est leur souvenir qui, en jetant sur le paysage une tristesse infinie, y répand du même coup une incomparable grandeur.

C’est ainsi que partout l’homme se cherche luimême ; on dirait qu’en s’attachant aux lieux où il passe il veuille, à force d’amour, attendrir cette nature fatale qui, toujours riante au milieu de nos larmes, semble se jouer de la destruction, et ne donne la vie que pour enfanter la mort. Rien ne nous émeut que ce que l’homme a touché : les mines d’une pauvre chaumière parlent plus à notre cœur que les Alpes solitaires, élevant leurs pics neigeux au milieu d’un silence éternel. C’est cette façon de sentir la nature, ce sont ces retours sur soi-même qui prêtent une grâce exquise aux Horizons prochains ; il y a des pays plus beaux que le coin de terre où se plaît l’auteur ; mais c’est là qu’il a vécu , et il aime si bien cette terre inconnue , qu’il

nous met de moitié dans ses souvenirs et dans son amour.

« Pour moi, dit-il, ce bois renferme une bonne part de ma vie. Enfant, je suivais des traces, hélas! effacées; l’aïeul, la mère, tant d’autres. Ces sombres allées ont entendu bien des cris de joie; bien de belles histoires, longues tant que durait la forêt, se sont déroulées aux plis de ces chemins. Et quel plaisir, quand d’aventure toute la belle compagnie s’enfonçait bravement en une fondrière! Quelle joie quand, les larges gouttes de pluie tombant une à une, on se réfugiait sous le couvert des chênes 1 La terre rendait sa saine odeur par les trouées; l’une après l’autre se faisaient les gouttières, puis les branches fléchissaient, puis l’ondée se versait en cataractes, nous étions trempés ; que nous étions heureux !

« La forêt est la même... rien n’a changé; moi seul j’ai marîhé. Eh bien , cet immuable aspect de la nature, cette pérennité des saisons, des fleurs, des nids, je l’aime, elle me fait du bien. D’autres s’en aigrissent, la trouvant presque insultante à nos douleurs ; pas plus que l’azur égal des deux, pas plus que les lampes de la nuit, tous les soirs allumées. C’est l’éternité de la bonté de Dieu, c’est la jeunesse éternelle, c’est l’éternel idéal attaché par le doigt du Seigneur au front de la terre. Et puis n’y en a-t-il pas d’enfants quand nous sommes jeunes, de jeunes quand nous déclinons, de forts quand nous mourons? Ne faut-il pas que ceux-là respirent les mêmes fleurs, se réjouissent au même soleil, se désaltèrent aux mêmes fontaines?

« Revenons par le sentier des pins. »

A trente ans , dit Chamfort, il faut que le cœur se brise ou se bronze. Chamfort a raison. Qui ne sort pas des villes, qui veut vivre au milieu des hommes pour y poursuivre à outrance les rêves ambitieux de sa jeunesse, celui-là il lui faut uh cœur armé d’un triple airain , car pour avancer dans la foule il faut marcher somme au travers d’une bataille, en écrasant sous ses pieds les blessés et les morts. Les âmes tendres sortent

bientôt de la lutte ; elles se brisent ou plutôt elles s’ouvrent; loin de s’endurcir en vieillissant, elles se sentent prises d’qne tendresse presque maternelle pour ceux qui viennent en arrière et auxquels on voudrait épargner les ronces du chemin. Non pas que pour ces âmes délicates il n’y ait aussi plus d’une épreuve et plus d’un doute : la vie si courte, les méchants si prospères, tant de misères qui semblent injustes, tant Je crimes triomphants ; mais la nature est là qui ramène à Dieu ceux qui savent l’interroger et la comprendre. A qui s’éloigne un peu des hommes pour mieux les aimer, à qui ‘ ne met pas son cœur dans les choses de la terre, rien n’arrive qui l’étonne; contre les orages du monde il y a toujours un abri prochain. Quand on ne songe qu’à la nuit, le soir est triste : c’est l’obscurité, le froid et la mort ; mais le soir est doux comme l’espérance quand il annonce un lendemain.

Ce sont ces âmes pleines de foi qui sont faites pour aimer la campagne. Pour elles la nature n’est pas le simple plaisir des yeux, elle n’est pas davantage une force aveugle et brutale qui foule les générations sans entendre leurs cris, elle est l’œuvre et la création d’une main bienfaisante. Cette main toujours présente est celle qui habille le lis des champs et qui soutient le passereau ; c’est aussi celle qui verse dans les cœurs fatigués cette paix qui les fait vivre à force d’espoir et d’amour. •

En France, je le sais, ce n’est pas ainsi qu’on aime la nature; ou pour mieux dire on ne l’aime pas. Il nous faut, comme à tous les peuples latins, la vie des cités et

des casernes. La foule et le commandement nous plaisent, la solitude et l’indépendance nous font peur. Un poëte comme Wordsworth, passant ses jours au bord d’un lac , nous semblerait un caractère bizarre ; nous n’aurions de goût ni pour ses plaisirs ni pour ses peines. Ce sont les peuples germaniques qui ont pour la campagne une tendresse secrète. Habitués à la vie de famille, bornant leur ambition à la haie de leur jardin, ils ont trouvé dans la retraite une veine de poésie que notre littérature classique n’a jamais connue. Sous Louis XIY, dans ce.tte floraison du génie français, est-il un écrivain qui ait vu la nature autre part qu’à Ver- * sailles? Quand il veut décrire la grotte de Calypso, Fénelon se contente d’ouvrir .Homère et Virgile. Pour trouver un véritable ami du soleil, des arbres et des prés, il faut descendre à J.-J. Rousseau; ses lettres à M. de Malesherbes sont un chef-d’œuvre, mais Rousseau est Genevois. Enfant, il a grandi auprès d’un lac , et loin des villes : vieillard , il écrit avec ses souvenirs. La profession de foi du vicaire savoyard n’est qu’un écho lointain des leçons qu’il a reçues dans sa jeunesse; c’est à Genève qu’on lui a appris à considérer la nature comme une échelle qui mène de la terre au ciel.

Aujourd’hui, il faut le reconnaître , le sentiment de la nature s’est fort répandu. Peut-être nous est-il venu du dehors, mais enfin ce germe transplanté chez nous n’y a point avorté. Cela est visible dans les écrits modernes, et plus visible encore dans la peinture, qui marche toujours de pair avec les lettres, et qui exprime

avec des couleurs ce que le poëte rend avec des, mots. Jamais le paysage n’a été plus en faveur ni mieux compris. Ce qui me plaît surtout dans l’école moderne, c’est qu’elle anime la nature et qu’elle lui communique quelque chose de notre vie, et je dirais presque de nos passions. Je sais qu’il y a des réalistes qui se font gloire de ne voir dans un chêne que Mu bois et des feuilles, mais je sais aussi que les peintres de génie trouvent dans leur pinceau mille ressources pour faire parler ces objets silencieux; les arbres ont aussi leur vieillesse et leur souffrance; une chaumière isolée, un toit qui fume dans le lointain, un cerf levant sa tête inquiète au milieu de la neige amoncelée , un nuage qui menace à l’horizon, un rayon de soleil qui perce la ramée et y répand la vie, tout nous ramène dans ce paysage d’où l’homme est absent. C’est là qu’est la poésje; la nature est toujours un miroir où nous cherchons nos sentiments et nos souvenirs. Il faut qu’il y ait de l’homme jusque dans le désert où l’homme n’a jamais passé. Ce que nous appelons l’idéal, au fond c’est l’ombre agrandie que projette notre pauvre humanité.

J’en étais là de ma théorie, qui fera sourire plus d’un lecteur ; tout à coup je sens derrière moi quelqu’un qui se penche par-dessus mon épaule et qui lit ma phrase commencée. C’est un camarade de collège, du petit nombre de ceux qui survivent, charmant garçon qui entre chez moi à toute heure, dérange mes papiers, trouve mauvais tout ce que j’écris, et m’emprunte des livres qu’il ne me rend jamais, en un mot, un véritable ami.

— Enfin, dit-il, vous parlez des Horizons prochains, c’est heureux; la première édition du livre est vendue, le succès est assuré.

— Tant mieux ; il n’est jamais trop tard pour parler d’un bon livre.

— Maxime inventée depuis longtemps par la paresse des critiques , et qui n’est consolante ni pour l’auteur nijpour le public. Au moins dites-vous à vos lecteurs de qui est ce livre?

— Non, puisqu’il est anonyme, c’est que l’auteur ne veut pas être connu.

— Belle réponse, et digne d’un innpcent comme

vous; vous avez déjà oublié votre Virgile et la belle Galatée : •

Et fugit ad salices et se cupit ante videri.

Pour moi, j’ai soupçonné quel était l’auteur avant d’avoir lu la moitié du livre. D’abord, c’est une femme; elle aime trop à parler en homme ; quand on se rase tous les matins , on n’est pas si fier de porter la barbe.'

— Bien deviné ; mais l’auteur s’était volontairement trahi dès la première page. N’avez-vous pas compris la citation de Dante, vraie devise du livre :

Una donna soletta, che si gia Cantando, ed iscegliendo fior da fiore Ond’ era pinta tutta la sua via *.

— De plus, c’est une protestant^ ; elle n’affiche pas sa foi; mais, malgré tout, il y a un bout de Bible qui passe.

1. Fur g., xxvm, 40. Une dame seule, qui marchait enchantant, cueillant quelques-unes des fleurs dont sa route était émaillée.

ÉTUDES MORALES ET POLlflQUES.

— Est-ce un défaut?

— Je ne dis pas cela, mais enfin j’ai deviné. De plus, l’auteur vit à la campagne; il y a dans son langage je ne sais quoi d’agreste et de rustique qui fait plaisir; mais avant de s’exiler aux champs, le conteur a vécu à Paris : il y a dans son livre un parfum de grande société auquel on ne peut pas se tromper. Est-ce pour se déguiser qu’il imite le patois suisse? Je n’aime pas les belles dimanches , ni les belles anges , ni le jasan du soir qui dévale du Jura. Quand on a l’àme vraiment simple, à quoi bon cette affectation de naïveté?

— Vous êtes sévère.

— J’ai deviné aussi l’âge de l’auteur. Ce n’est pas un coup d’essai, c’est une femme qui sait écrire, et qui va quelquefois jusqu’à la recherche par le désir de mettre en relief le moindre détail. Et puis elle connaît trop le cœur humain; elle a trop réfléchi; il est clair qu’elle n’a jtlus vingt ans.

— Qu’est-ce que cela fait au public?

— Rien; mais il y a toujours un certain plaisir à dire aux écrivains quelque chose de désagréable; c’est leur montrer que le lecteur ne se laisse pas prendre pour dupe. Vous voyez que pour un homme d’esprit rien n’est plus aisé que de pénétrer un anonyme. Faites donc part au public de ma découverte, et nommez madame de...

— Je n’en ferai rien; le public n’aime pas qu’on lui dise le secret de la comédie.

— Alors qu’est-ce que votre article lui apprendra?

Ferez-vous l'analyse d’un livre pareil? Autant vaudrait prendre un papillon par les ailes. Allez-vous nous jouer des variations sur un thème aussi simple? Ce sera amusant comme toutes les variations.

— Non ; je conseillerai tout bonnement au public de lire les Horizons prochains.

— C’est chose faite.

— Alors je lui conseillerai de les relire, et je prêcherai d’exemple en mettant ce livre dans un coin, pour le reprendre dans quelqu’un de ces jours mauvais où l’on est attristé par la pluie, le spleen ou les fâcheux.

— Fort bien, dépêchez-vous. Je vous l’emprunterai à la première occasion.

Enfin le voilà parti. Je rouvre le livre au hasard. Je tombe sur la touchante histoire des Trois Roses. Me voilà de nouveau dans les champs et les bois. Le charme des Horizons prochains , c’est qu’ils font rêver, et qu’ils vous mènent plus loin même que n’a songé l’auteur. Dès qu’on entre dans ce flot de la vie humaine, chacun s’y laisse entraîner. Je vois des pays que le conteur n’a point connus, des figures qu’il n’a point aimées, des fleurs cueillies par d’autres mains que les siennes, et à mon tour je répète avec Wordsworth :

« Ruisseaux qui fuyez dans vos'rigolcs, je vous aime plus encore qu’au temps où je courais aussi vite que vous. Pure clarté du jour qui vient de naître, je t’aime encore. Les nuages qui s’assemblent autour du soleil couchant prennent une teinte plus sévère pour l’œil qui a -vu mourir. Les courses d’autrefois sont oubliées, de nouveaux venus se disputent les couronnes. Grâco à ce cœur qui nous fait vivre, grâce à sa tendresse, à ses joies, à

ses craintes, la plus petite fleur qui s’épanouit éveille en moi des pensées si profondes, que les larmes mêmes ne descendent pas toujours jusque-là >. »

1. Wordsworlh, Ode : Intimations of immortality from recollecliont o f early childhood. •

I love the Broocks whicb down their channcls fret,

Even more thau when I tripped lightly as thcy;

The innocent brightness of a uew-born Day 1s lovely yet;

The Clouds (hat gatlicr round the setting sun Do take a sober colouring from an eye That hath kept watch o’er man's mortality ;

Anothcr race hath bcen, and other palms are won,

Thanks to the human heart by which we live ,

Tlianks to its tenderness, its joys, and fcars,

To me the meanest flower that blows, can giv« ♦

Thoughts that do often lie too deep for tcars.

liai 1859. ■

LES lettres D’ÉVERARD*

Aimez-vous les misanthropes? J’avoue tout has que je me sens pour eux une faiblesse secrète. La faute en est à Molière; Alceste, malgré, ou peut-être à cause de sa rude franchise, m’a toujours paru le plus rare et le plus noble des hommes. Qui ne serait fier d’un tel ami? Quant à Philinte, que je rencontre tous les jours, il* a fort enlaidi en vieillissant. Ces honnêtes gens, qui offrent à tout venant leur inépuisable complaisance et leur éternel sourire, me semblent complices de toutes les bassesses et de toutes les lâchetés. Au contraire, je tiens qu’il faut une âme peu commune pour rompre en visière aux opinions du jour, aux coteries en vogue, à la mode, à la peur, à la sottise, en un mot à toutes ces majorités d’une heure que forme et qu’emporte le vent. Cette haine, crie la foule, c’est la plus mauvaise forme de l’envie, c’est un orgueil impuissant; non, c’est un amour trompé. 'Ceux-là seuls, dit-on, médisent des femmes qui les ont aimées, ou, ce qui est souvent la même chose, * »

I. Lettres d’Éverard, par M. P. Lanfrcy. Paris, 18G0, in-12. — Paris moderne, plan d’une ville modèle que l’auteur a appelée Novutopic, par M. Couturier Devienne, docteur en droit. Paris, 18(i0, in-12.

qui ont été trahis par elles; j’imagine qu’il en est ainsi des misanthropes. Ils ont trop aimé les hommes et leur ont trop demandé. Dansl’amertume de leur parole, dans la furie de leurs reproches, on sent un fonds d’amour, de regrets, d’espérances. Alceste n’a qu’un désir, c’est de pardonner. Les cœurs médiocres n’ont pas de pareils emportements; ils plient sous l’orage et se laissent entraîner par le flot; tout ce qui pourrait les gêner, vertu, convictions, amitiés* honneur, souvenirs, ils le jettent à la mèr comme un lest inutile; aussi, quels que soient les temps, les choses et les hommes, finissent-ils toujours par acheter à tout prix un bonheur qui leur suffit et qui fait pitié.

A quoi bon ce préambule? A prévenir le lecteur. S’il pense que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, s’il a été nourri d’un pieux respect pour cette centralisation que l’Europe nous envie, quand il lui serait si facile de nous l’emprunter; s’il croit que l’humanité marche toujours en avant et n’a ni faiblesses ni retours, si la philosophie de l’histoire et la loi du progrès l’ont convaincu que sans avoir rien fait il vaut mieux que son père, et que ses enfants sont condamnés à valoir mieux que lui, qu’il jette au feu, sans les ouvrir, les Lettres d'Éverard et Paris moderne. Ce sont des livres hérétiques et malsonnants. A les toucher on perd la douce quiétude de l’homme qui s’admire, l’intime satisfaction qui fait le bonheur des gens prédestinés. Yoilà le lecteur averti; qu’il ne s’en prenne qu’à lui seul s’il perd son loisir en un sujet plus vain encore que dangereux.

LETTRES D’ÉVERARD

im

M. Lanfrcy s’est fait en peu de temps un nom dans es lettres. Chose remarquable et qui montre un esprit original, à chaque nouvel ouvrage il a rompu avec un préjugé d’enfance ou d’école. Son Essai sur la Révoluion française se distingue entre tant d’écrits du même genre par l’impartialité qui y règne ; l’auteur n’identiiic jamais la liberté avec un parti. En apparence, rien n’est plus aisé que d’être équitable avec un temps déjà loin de nous; au fond, rien n’est plus difficile ni plus méritoire; les partis qui s’agitaient en 1789 et en 1793 sont plus vivants qu’on ne croit; ils ont laissé des héritiers exigeants et jaloux. Malheur à qui les blesse, fûtce au nom seul de la justice! Défendez le jugement et le supplice de Louis XYI, exaltez l’émigration, déshonorez la Gironde, réhabilitez Robespierre, vous aurez des prôneurs et des ennemis; on fera du bruit autour de vous. Avec un peu de vanité vous pourrez vous croire un Tacite. Soyez véridique, louez dans tous les partis ce qui est bien, mais blâmez ce qui est mal; ne soyez ni blanc, ni bleu, ni rouge, vous serez dédaigné de tous, vous ne rencontrerez au début que la froide etsilencieuse estime de quelques bonnes gens qui croient encore à l’équité. C’est au temps à faire le reste, mais Dieu sait de quel pas tranquille il amène après lui la vérité. Qui connaît l’histoire de Louis XVI et de la Constituante par M. Droz? Combien d’éditions en a-t-on fait? Et cependant ce livre, écrit sur les Mémoires deMalouet, est une œuvre excellente; pour dire toute ma pensée, c’est la seule histoire qui soit vraie, parce que c’est la seule qui soit juste.

Le nouveau livre de M. Lanfrey n’a pas fait grand bruit dans la presse. Les journaux ont peu parlé des Lettres d’Éverard. Est- ce la faute du sujet, je l'ignore ; cependant ce sujet ne manque pas d’importance, et il est traité avec talent. Si le chef-d’œuvre de l’art est la peinture d’un caractère, des essais comme celui de M. Lanfrey mériteraient d’être encouragés.

Son Éverard est une figure vivante que nous avons tous connue, et cette figure est rendue avec énergie. On sent que l’âme du peintre a passé dans le portrait.

Qu’est-ce donc qu’Éverard? Un jeune homme qui a reçu une éducation libérale, et qui a de nobles instincts, rien de plus. Chaque année tire du collège et jette dans la société une génération nouvelle qui apporte avec elle les désirs, les espérances, les illusions de la jeunesse.

On a vécu dix ans avec des camarades dans une égalité plus grande qu’à Sparte ; on s’est abreuvé aux sources les plus pures, on croit au génie, au mérite, à la vertu.

A force d’admirer les grands hommes du passé, on a pris quelque chose de leur esprit; c’est avec l’amour et l’ambition de tout ce qui est noble et beau qu’on entre sur la scène; tout à coup on se trouve en face de la foule, qui rit de tant de naïveté. — Nous ne sommes ni des Athéniens ni des Romains, vous crie-t-on, et vous vous en apercevez de reste. C’est la première déception et la première souffrance que nous garde le monde. Les âmes vulgaires se le tiennent pour dit, elles jettent aux buissons du chemin le noble langage de leur enfance, et courent après la fortune. Les grands cœurs ne se ( rendent pas du premier coup, et cherchent où se rçte-

'LETTRES D’ÉVERARD. 323

nir. Par hasard la France est dans un de ces jours où souffle la liberté ; la tribune et la presse retentissent comme autrefois le Forum, les partis s’injurient avec une âcreté qui rappelle de loin Démosthène ou Cicéron; on s’enrôle sous le drapeau le plus libéral, on est soutenu, on est porté par l’opinion; c’est le beau moment de la vie ! Il y a des dangers, on court aux avantpostes, on donnerait son sang pour un regard, pour„ un sourire de la France ; un matin on s’éveille, on est seul. Le vent a tourné , chaque Français est un autre Clovis; fanatique d’une foi nouvelle, il brise ce qu’il adorait k veille, pour adorer aujourd’hui ce qu’il brisait hier. Dans ces renversements subits où se joue la furie française, malheur à qui reste à son poste, comme un soldat oublié! ce n’est plus un homme qui reste fidèle à l’honneur, c’est un orgueilleux, un misanthrope et un fou.

C’est là qu’en est Éverard aux premières pages de ses lettres. Simple passager, il a vu, au lendemain du naufrage, fuir au plus vite officiers et matelots ; il est resté seul au milieu des débris et n’en veut pas sortir. Cette France , son premier amour, et qu’il ne retrouve plus, il l’appelle, il la maudit, d’autant plus malheureux qu’en la maudissant il n’a pas cessé de l’aimer. Qui sait même si dans l’abandon il n’a pas senti qu’il l’aimait davantage?

' Renié par ses amis, dédaigné par les politiques, raillé par les sages, Éverard s’adresse à tous les partis pour leur redemander la France libérale, le rêve de ses beaux jours. Mais l’idéal qu’il porte en son àme lui rend tous

;}2i ÉTUDES MODALES ET POLITIQUES.

les partis odieux. À ses yeux, tous sont mesquins, ridi- : cules, noyés dans leur misérable égoïsme. Partout la J -.vanité des systèmes, la puérilité des regrets, des haines stériles, des espoirs insensés, nul sentiment de la justice, nul amour du pays. Ce qu’il faut à Éverard pour régénérer la France, ce qu’il demande à grands cris, c’est un miracle qui ne s’est jamais vu chez un peuple, c’est un retour subit à la liberté, un éclair pareil à cette lumière du ciel qui foudroie Paul sur le chemin de Damas, et qui en un instant change le cœur et l’esprit. Enfin, las de son impuissance et de son isolement, dégoûté des choses, des hommes et de lui-même, plus que jamais épris d’une ingrate qui ne le regarde même pas, ce Werther de la liberté, comme le nomme l’auteur, cherche une mort honorable afin de sortir d’une vie impossible. Une expédition part pour la Sicile; Everard ira partout où on peut servir la liberté ; le premier descendu sur la plage, il est frappé le premier, et tombe, n’ayant que le ciel pour témoin de son agonie, seul dans la vie, seul dans la mort.

Tel est le cadre choisi par M. Lanfrey pour nous peindre les mœurs et les idées du jour. A un personnage aussi triste qu’Éverard il ne faut demander ni l’esprit ni l’agrément des Lettres persanes. Werther est son modèle; c’est la même passion violente et concentrée, la même ironie et la même amertume. Comme Werther, Éverard vit en dehors de la société ; il n’en voit que les vices, et n’a pour les hommes que du dédain.' Scs observations sont vraies, mais cruelles; il est excessif et sans pitié. Là est le défaut du livre. On pardonne tout à

LETTRES b’ÉVERARD.

Werther; car à vingt ans, qui de nous, en faisant son nœud de cravate, ne s’est cru capable d’aimer Lolotte et de mourir pour elle? Mais la liberté n’a jamais troublé le repos de nos nuits; nous n’en voulons ni pour maîtresse ni pour femme; sa sévère majesté nous effraye; comment donc nous intéresser à des angoisses que nous n’avons jamais ressenties, même en rêvant?

Cependant il y a de belles pages dans ce livre ; personne de nous ne s’y reconnaîtra sans doute ; mais il ne sera pas difficile d’y reconnaître le voisin, dans tout le ridicule de son égoïsme et de sa bassesse. Quelquefois aussi il y a des considérations élevées et qui portent coup. Je citerai surtout une lettre qui m’a frappé ; l’auteur y met le doigt sur la plaie du siècle î chaque jour le siège du mal est mieux connu; il est visible qu’en politique, comme en morale, en religion et même en littérature, c’est de ce côté que se jetteront bientôt tous les esprits généreux et clairvoyants.

« Si j’avais à donner en une courte formule la définition du grand combat où se jouent en ce moment les destinées de l’humanité, je l’appellerais la lutte du nombre contre l’individualité, si toutefois on peut encore appeler lutte la faible résistance que l’individualité expirante oppose à son ennemi partout vainqueur. Ce duel, ou, pour mieux dire, ce triomphe, n’est guère envisagé habituellement qu’au point de vue politique... Mais... la forme politique ne contient pas toute la pensée de l’homme, elle n’en est que l’expression pratique, et quand un mal profond se trahit en elle, on peut être assuré de la retrouver au fond de toutes les autres manifestations de l’esprit humain. »

« ... Comment contester qu’un panthéisme où l’homme est représenté comme un être dépourvu de liberté morale, esclave et jouet des forces de la nature et de ses propres passions, soumis comme un atome à des lois inflexibles, ne soit à la fois l’image et

lu consécration la plus naturelle d’un système politique où tout le pouvoir et toute l’initiative sont confisqués au profit de la masse, où l’individu n’est qu’une molécule sans droits, sans volonté, sans garantie? Comment contester qu’une philosophie de l’histoire où le fait a toujours raison , pourvu qu’il soit ratifié par l’assentiment du grand nombre, ne soit aussi une application du même principe?...

«... Cette analogie se retrouve dans tous les ordres de la création intellectuelle; il en est une qui sémhle n’avoir jamais eu d'autre but que l’anéantissement systématique de la personnalité et des droits individuels, c’est l’utopie sous toutes ses formes : religion, atelier, colonie, phalanstère, démocratie absolue, etc. La littérature la représente à sa manière... la nature tient plus do place que l’homme dans notre poésie. 11 est heureux et avide de s’absorber dans son sein... Il gémit avec le vent, se plaint avec la vague, murmure avec le ruisseau, gronde avec la foudre, soupire avec la brise, s’envole sur les ailes des nuages, et fait un idéal de félicité de cette dispersion de tous les éléments de la vie. De leur côté, le drame et le roman empruntent tous leurs effets à la fatalité... Mais l’homme, au lieu de lui tenir tète, comme dans le drame antique, est emporté par elle comme un grain de poussière... Les personnages sont menés par leurs passionsaussi aveu* glément que l’animal par l’instinct, ou une pierre lancée dans l’espace par la loi de la chute des corps. Partout et toujours la volonté et le libre arbitre sont humiliés, avilis, vaincus par la tyrannie des circonstances extérieures.

« ...Ainsi le spectacle que nous offre la vie politique n’est qu’une des faces d’un mal immense, universel , contre lequel il est temps de réagir, car l’individualité humaine pourrait y périr pour des siècles. 11 est vrai que ce serait là une perte très*mince aux yeux de beaucoup do nos philosophes 1 . •

Pauvres philosophes ! Éverard leur en veut, et pourtant que fait-il autre chose que de la philosophie politique? Mais personne ne trouve grâce devant un misanthrope, et d’ordinaire ses meilleurs amis sont les

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