Ibid., page 33. v
imagine est idée, conjecture, manière de voir, suggérées spontanément à l’esprit par le premier aspect. Ce fut là l’hypothèse primordiale, début de toute civilisation et de toute science. Mais peu à peu la science et la civilisation ont trouvé aux choses un second aspect. La philosophie positive ne s’occüpe donc ni des commencements de l’univers, si l’univers a des commencements, ni de ce qui arrive aux êtres vivants, plantes, animaux, hommes, après leur mort, ou à la consommation des siècles, s’il y a une consommation des siècles. Permis à chacun de se figurer cela comme il voudra ; aucun obstacle n’empêche celui qui s’y complaît de rêver sur ce passé et sur cet avenir. Mais quoi qu’on pense de ce qui est par delà le temps et l’espace, quelque solution individuelle quo l’on donne aux insolubles questions d’origine et de fin, le fait est que l’univers nous apparaît présentement comme un ensemble ayant ses causes en lui-même, causes que nous nommons ses lois. Le long conflit entre l’immanence et la transcendance touche à son terme : la transcendance, c’est la théologie ou la métaphysique expliquant l’univers par des causes qui sont en dehors de lui; l’immanence, c’est la science expliquant l’univers par des causes qui sont en lui. »
Dire que la science explique l’univers par des causes qui sont en lui, si l’on entend par là des causes physiques, c’est évidemment prendre parti pour un système qui n’est pas le. spiritualisme. Vrai ou faux, ce système est fatal à l'humanité, alors même qu’à l’exemple des stoïciens on y joint une morale héroïque; car, en écartant Dieu comme une hypothèse, inutile, cette philosophie nous laisse sans soutien et sans espoir. Mais ce qui me frappe dans l’assertion de M. Littré, c’est qu’elle n’est pas légitime; en d’autres termes, pour en arriver là, il faut que la philosophie positive sorte du cercle où elle s’est volontairement emprisonnée. S’enfermer dans l’étude des phénomènes, c’est, il me semble, renoncer du même coup à expliquer le
pourquoi des choses. On aura beau entasser des millions d’expériences, on rencontrera toujours certains faits primordiaux dont nous n’avons pas le secret, et au delà desquels nos sens ne saisissent plus rien. C’est ce que M. Littré nomme des lois, une condition dernière devant laquelle il s’arrête. La science, dit-il, ne peut aller plus loin. Les deux bouts des choses nous sont inaccessibles. Soit; mais restez-en là; vous n’avez pas le droit de conclure que l’univers a sa cause en Iuimème plutôt que hors de lui-même, car l’observation ne vous apprend rien de semblable ; la notion même de cause est étrangère à toute philosophie de la sensation.
Qu’un Dieu personnel ait créé le monde et le fasse durer, ou que l’univers ait en soi sa raison d’être et sa loi; que ce prodigieux édifice soit l’œuvre d’un architecte divin, ou qu’il ait toujours existé par lui-même, cela ne change rien aux phénomènes, et de votre aveu vous ne pouvez connaître que les phénomèues. Vous êtes donc condamnés à douter éternellement des principes et des causes; toute conclusion est empruntée à cette métaphysique que vous déclarez une chimère, et dont néanmoins vous ne pouvez vous passer.
Au fond, M. Comte a voulu tout expliquer par une méthode qui n’est légitime que dans le domaine des choses qu’on pèse, qu’on nombre et qu’on mesure; vérité dans ces limites, erreur au delà. Toute philosophie a un triple objet : Dieu, la nature et l’homme. M. Comte écarte Dieu comme inutile, et n’étudie dans l’homme que certains phénomènes qui tombent sous les sens. Mais on ne gagne rien à de pareilles mutilations.
M. Saissetl’a démontré dans un beau travail 1 . Ce ne sont pas nos yeux qui voient la nature dans son ensemble, c’est notre esprit. « Par l’espace, a dit Pascal, l’univers «me comprend et m’engloutit comme un point; par « ma pensée, je le comprends' 2 . » C’est en transportant dans le monde les données de la raison que nous pénétrons le secret des phénomènes et de leur enchaînement. Prétendre expliquer l’univers sans s’élever au-dessus de l’observation sensible, c’est réduire la philosophie à enregistrer et à cataloguer des faits. M. Littré parle de lois et de causes; est-ce dans la nature ou en lui-même qu’il a trouvé ces notions qu’il applique aux choses du dehors? Comment saurionsnous ce que c’est qu’une cause, si l’habitude de vouloir et d’agir ne nous avait d’abord appris que nous sommes une force vivante, une cause active et féconde? D’où nous vient l’idée de loi, si ce n’est qu’en commandant à nos organes nous voyons l’effet suivre la volonté? Ce n’est donc pas le monde qui explique l’homme, c’est l’homme qui explique le monde, en faisant de sa pensée la mesure des choses, seule mesure, après tout, qui lui appartienne. Voilà pourquoi une philosophie c^ui laisse de côté les notions de la conscience et les concepts de la raison est une philosophie incomplète et qui n’approchera jamais de la vérité.
1. Cette réfutation de la philosophie positive a été réimprimée dans les Mélanges d'histoire, de morale et de critique, de M. Saissel, avec d’autres recherches fort reiharquées lors de leur apparition, et qu’on relira avec plaisir. Voyez à ce sujet l’excellent article de M. Dersot, Journal des Débats du 14 janvier 1860.