Saint Âui^ustin, Confessions, IX
Mais de bonne heure en Grèce la philosophie essaya d'apporter à la douleur de meilleurs soulagements d'une efficacité toute morale. Dans l'antiquité, c'est la philosophie qui exerça les délicates fonctions qui, depuis, appartiennent à la religion. Les prêtres païens demeuraient étrangers à la science de l'âme et même n'y prétendaient pas. Ils n'étaient que les officiers du culte, chargés d'offrir selon les rites les hommages tout extérieurs que les hommes adressaient aux dieux, des magistrats de police réglant les rapports entre la faiblesse humaine et la puissance divine, des collecteurs préposés surtout à la rentrée des redevances que la terre devait au ciel A la philosophie seule revenait le soin d'instruire, d'exhorter et même de consoler. Cette dernière entreprise était assurément de toutes la plus difficile. Dans les autres enseignements, le philosophe est mieux muni et peut espérer un succès. Faire, par exemple, une théorie morale, donner des préceptes sur la vie, ce n'est point une affaire pour un grand esprit; s'il ne trouve pas toujours la vérité, il rencontre, du moins, des vraisemblances pei'suasives; il peut éclairer, toucher et môme corriger les
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passions, parce qu'elles ne sont pas toutes également rebelles et que la plupart se laissent manier. Mais à la .douleur physique ou morale, si elle ne veut rien entendre, qu'avez-vous à dire ? Gomment trouver accès auprès d'une raison abîmée dans le malheur? Comment persuader le désespoir? Peutêtre faudrait-il se demander tout d'abord : Y a-t-il des consolations ?
Les anciens ont pensé qu'il en existe. Les Grecs, si ingénieux, n'ont point tardé à recueillir, accumuler, classer les raisons plus ou moins spécieuses qu'on peut offrir à toutes les espèces d'infortune *. Ils en ont fait des genres et des sous-genres; ils les ont, pour ainsi dire, étiquetées et rangées comme en des tiroirs philosophiques où l'on pouvait puiser selon l'occasion et le moment, selon le mal qu'il s'agissait de combattre. Ils avaient composé sur les diverses afflictions des traités particuliers, comme pourraient le faire des médecins spécialistes. De plus, pleins de confiance dans leurs moyens de guérison, ils en parlaient presque toujours avec une ferme assurance. « La philosophie, disait Cicéron, a pour chaque affliction des remèdes propres que je vous apprendrai quand il vous plaira. » Il est vrai que, après les avoir célébrées avec éloquence, le
lé Cicéron, Tusculanes^ III, 34.
grand orateur, le jour où il perdit sa fille, trouva ces consolations bien insuffisantes. Faudrait*il penser qu'elles n'étaient bonnes qu'à consoler les maux d'autrui?
La foi dans le pouvoir et la vertu de la philosophie donna naissance à toute une science morale fort riche où se rencontrèrent tous les plus grands noms, Démocrite, Platon, Aristote, Théophraste, Epicure et toute la suite des illustres stoïciens. Tous ces sages qui s'occupaient de l'homme et de ses passions ne pouvaient pas négliger la douleur et, même dans leurs ouvrages de pure théorie, étaient amenés à chercher les arguments plus ou moins capables de réprimer les désordres de l'âme. Vint bientôt le moment où un célèbre philosophe de l'Académie, Cranter, eut l'idée d'essayer dans la pratique la vertu de ces prescriptions spéculatives, et, en un livre adressé à un père sur la mort de ses enfants, il offrit à la douleur paternelle tout ce que la philosophie avait depuis des siècles accumulé sur la vie et sur la mort déconsidérations calmantes. C'était un petit livre charmant, disent les anciens, a un livre d'or, © qu'il fallait apprendre mot pour mot \ plein de substance exquise, où la sagesse était encore parée de grâce attique et platonicienne.
1. Aureolus... ad verburn ediscendus libellas. (Cicéroni Académ,, II, 44.^
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On le lisait dans ses propres peines, on le copiait pour ses amis affligés, on y puisait chaque fois qu'on avait soi-même le devoir de consoler, et c'est même pour cela que ce livre aujourd'hui perdu nous est assez bien connu, parce que tous les consolateurs de l'antiquité, Cicéron, Plutarque, Sénèque et d'autres encore, s'en sont servis et l'ont fait connaître, argument par argument et comme par feuillets détachés, à la postérité. Comme l'ouvrage de Crantor résumait tout ce que la sagesse grecque avait produit de plus salutaire, qu'il avait pour ainsi dire capté en un réservoir commun et accessible les sources diverses descendues de toutes les hauteurs philosophiques, il devint une sorte de fontaine publique oii l'antiquité allait sans cesse soulager ses douleurs. On peut penser que cette sagesse ne laissait pas d'être bienfaisante, puisque les principales raisons données par le Grec se sont depuis transmises de main en main, même dans les temps modernes, et que nos prédicateurs, tout en ignorant quelquefois leur provenance, ne dédaignent pas de faire descendre du haut de la chaire ces vérités que le temps n'a pas encore décréditées. Sans vouloir énumérer tous ces arguments, on disait que l'homme est destiné h mourir, que la natm'e a besoin de défaire les êtres pour en produire de nouveaux, que U matière dont nous sommes composés est comme
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l'argile sous la main du statuaire qui la reprend et la transforme en créations nouvelles, que le défunt est délivré de la prison du corps, que la mort est préférable à la vie, et autres vérités dont l'extrême simplicité ne doit pas faire méconnaître la valeur. Tout cela, neuf encore et bien dit, pouvait agir sur les hommes; car les pensées morales ont dans leur nouveauté un net relief qui les imprime plus profondément dans les âmes. D'ailleurs chacune de ces vérités produisait plus ou moins d'effet selon le temps, la conjoncture, l'opportunité, et aussi selon rétat général des esprits. Car, il faut bien le reconnaître, même les vérités morales sont plus ou moins sujettes à la mode et peuvent avoir, selon les temps, des séductions et des efficacités inexpliquées, aussi bien qu'une impuissance qui étonne. En morale^ bien plus qu'en médecine, on peut dire : « Dépêchez-vous de prendre mon remède pendant qu'il guérit encore. »
Une fois que les principaux arguments furent trouvés, qu'on sut où les chercher et qu'on n'eut plus que la peine d'en faire usage, les consolateurs se multiplièrent. Ce fut même une profession. Des hommes doués de quelque faconde, des orateurs sans emploi, se firent marchands d'émoUientes paroles, annoncèrent au public, par un écriteau, que leur maison était ouverte à l'infortune, qu'on y don-
tES CONSOLATIONS DAHS L'AfiTlQL'lTÉ 145 ^
^«ail à qui voulait des consultations non gratuites. Parmi ces orateurs, dont quelques-uns étaient même antérieurs à Crantor, il faut nommer un célèbre avocat d'Athènes, Antiphon, qui le premier, dit-on, écrivit des discours du genre judiciaire. Chassé de sa patrie, relégué h. Corinthe et ne sachant à quoi employer son éloquence, il se fit médecin des âmes, et, selon le naïf langage de Plularque traduit par Amyot, " aiant basty une petite maison sur la place, ilmeitun billet sur la porte, qu'il faisoit profession et avoit le moien de guarir de paroles ceux qui estoient attristez et leur demandant les causes de leurs ennuis, il les reconfortoit et consoloit leurs douleurs '. » l'iutarque ajoute que depuis, ayant estimé la profession trop basse pour lui, il se mit à enseigner la rhétorique, SiAntiphon, de consolateur mercenaire, se fit rhéteur, il ne changea guère de métier. L'exemple était donné et tenta depuis bien des imitateurs en Grèce et plus tard à Rome. Ainsi, quand la fiu« de Cicéron mourut, de toute part accoururent des philosophes pour calmer le père en proie à une trop impatiente douleur, et sans doute aussi pour avoir la gloire de tenir entre leurs mains une si grande àme et un si beau génie. A la fin de la république, et surtout sous l'empire, il y eut plus que jamais
Viei dttt dix w-atewt, I.
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des consolateurs, dont le zèle, noble cette fois et intrépide, était exalté par la tristesse des temps, et qu'on trouve à l'heure de la mort, aux côtés de presque toutes les grandes victimes impériales. Ce n'était pas seulement les illustres pei-sonnages qu'ils assistaient à l'heure d'un beau trépas. Dans les malheurs privés et domestiques, on les appelle, on leur demande leurs fortifiantes leçons *. Ils finirent par se croire si nécessaires qu'ils accoururent même auprès de ceux qui ne les demandaient pas.
Ce n'était point une affaire pour ces philosophes» si médiocres qu'ils fussent, de trouver des discours, puisqu'il y avait des thèmes tout faits répondant aux diverses infirmités ou infortunes humaines. On savait d'avance ce qu'il faut dire à un perclus, à un aveugle, à un vieillard malheureux de l'être, à un exilé, à un homme tombé dans l'esclavage, à celui qui avait perdu un parent, un ami, un enfant. Le talent du philosophe faisait le reste. Encore le talent n'était-il pas nécessaire, ni même le bon sens, car nous voyons qu'un grand nombre de ces sages s'en sont passés et qu'ils recouraient à des raisons qm nous paraissent aujourd'hui d'une faiblesse surpre-
1 . « Un homme heureux ne se souciera pas d'entendre nn |Ailosophe. .. mais que sa femme, ou son fils, ou son frère vieime à mourir, ohl alors, il appellera le philosophe pour en obteoir des consolations. » (Dion Chrysostome, Dtseotirs^ XXVIDt
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'. Nous n'avoDs plas ces traités spéciaux adressés aux perclus et aux aveugles, mais on peut
supposer que c'était un argument traditionnel emprunté à la sophistique grecque, celui qu'employa un moine lettré du iv" siècle pour consoler un de ses frères frappé de cécité. « Il n'y a pas de quoi, .disait-il, il n'y a pas de qiïoi t'afiliger, si tu n'as plus Jes yeux, ces vils organes, que possèdent aussi les souris, les lézards et les moins nobles animaux. » Pour donner de pareilles raisons, faut-il avoir le désir de consoler, ou plutôt faut-il en avoir peu le souci I A ce compte, par un raisonnement analogue quoique inverse, on aurait pu dire à un perclus qu'il pouvait se passer de bras et de jambes, puisque les reptiles s'en passent bien. A. lire les consolations . antiques, on est souvent tenté de croire que c'était le seul genre de littérature où l'on ne craignit pas Is ridicule.
Les arguments n'étaient pas toujours aussi faibles et aussi cruellement puérils. Les anciens ont trouvé pour consoler la vieillesse, comme on en peut juger par le délicieux traité de Gicéron, des raisons excellentes, exposées avec une grSce morale qui uous touche encore. Mais sait-on pourquoi ils
1. Voir quelquos-unea de cea rainons dans Cicéron, Tw(nil., , 3M1. et dans Séotique, tragmeaU, Qff remédia fortuilarui/t, m, èûît. Haaae, Teubniir.
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ont été si persuasiEs, pourquoi leur éloquence est en ce sujet si triomphante? Cest que la. vieillesse n'est pas un mal, ou, si c'en est un,- il faut convenir que c'est un mal qui a bien des séductions et auquel généralement on aspire. Y a-t-il beaucoup de vieillards qui regrettent de l'être devenus? ne trouve-ton pas un certain bonheur à vivre longtemps, et même ne met-on pas une certaine cociuetterie permise à vivre plus longtemps que les autres? Les vieillards sont donc tout consolés d'avance, et c'est pourquoi les philosophes n'ont pas eu de peine à leur persuader qu'ils ne sont pas malheureux. C'est une chose à remarquer, que les consolateurs ne sont jamais plus consolants que s'ils consolent des maux qui n'ont pas besoin de consolations. Qui donc songe à plaindre le vieillard, sa carrière eût-elle été modeste, quand elle a été honorable? ne sommes-nous pas tentés de le regarder comme un victorieux qui a survécu au combat de la vie par sa force et par sa vaillance? Et, quand on a parcouru une noble carrière, n'est-ce point une joie de pouvoir la parcourir encore du regard, de se rappeler ce qu'on a fait pour les autres, ce que les autres ont fait pour vous, et même contre vous, de songer aux honneurs qu'on vous a rendus, aux disgrâces souvent non moins douces au souvenir que les hon« neurs, de se sentir plus de raison et d'expériencei
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