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LES CONSOUTIONS BAHS l'aNTIQUITÉ 149 ^
'enfin de pouvoir du haut de ses années accumulées embrasser un plus vaste horizon moral? A de pareils hommes il faut adresser non des discours consolatoires, mais des félicitations. Les anciens l'ont cornet, par un naturel entraînement , Cicéron
imble offrir à la vieillesse bien plutôt des hommages que des allégements. Mais, comme il arrive souvent en pareille matière, les anciens, à force de chercher les avantages de la -vieillesse, lui en accor-
int dont celle-ci se passerait volontiers, et quand disent, par exemple, que cet âge est entre tous heureux parce qu'il ne connaît plus les passions, estil bien certain que ce soit là du bonheur'? et, quand ils insistaient particulièrement sur ce fait que l'âge guérit de l'amour, ne devait-il pas arriver, étant donné les mœurs de l'antiquité, que plus d'un répondit : J'aimerais autant la maladie que le remède.
Il était un mal plus cruel, plus impatiemment ,.
pporté, le mal de l'exil, contre lequel, de tout temps, les philosophes anciens se sont escrimés da leur mieux et non sans raison. En effet, dans l'antiquité, l'exil était un accident aussi fréquent que Éêfrible et douloureux. Sans parler des malheureux qui, sous l'empire, étaient relégués aux extrémités du monde, dans des contrées barbares, chez les Sarmates, comme Ovide, et qui se sentaient, môme au fond de ces sauvages solitudes, sous les yeux et
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§ous la main de leur impérial ennemi tout-puissant et présent • partout, que pouyait faii'e un Athénien loin d'Athènes, un citoyen privé de ses occupations civiques, qui étaient toute sa vie, perdu dans une foule étrangère, loin de toutes les délicatesses .attiques? Aussi, pour combattre et soulager les douleurs de l'exil, les philosophes ont épuisé leurs plus ingénieux raisonnements. De beaucoup d'ouvrages et de discours composés sur ce sujet, il nous reste encore un traité de Plutarque qui résume les opinions de ses devanciers, et une belle et longue lettre que Sénèque, exilé en Corse, adressa à sa mère Helvia. La lettre de Sénèque surtout est intéressante, non seulement par son éloquence, mais par la situation originale, unique, où se trouve l'auteur : ici, ce n'est pas un philosophe qui console un exilé, c'est Texilé lui-même qui console autrui de son propre malheui', qui prouve que Texil n'est point un mal et qui, par conséquent, mériterait une particulière créance, si Ton était certain que ses raisons fussent aussi sincères qu'elles sont ornées. Les anciens qui ont traité ce sujet réduisent toutes les misères de l'exil à ces trois points : la pauvreté, l'ignominie, le changement de lieu, et c'est contre ces trois malheurs successivement envisagés qu'ils dirigent leur ardeur et leur subtile dialectique. Sur le point de la pauvreté, on n'était pas en peine de trouver des ar-
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guments; on vantait la simplicité compagne de la vertu ; on déclamait contre le luxe inutile , ou bien plus finement, comme fait Sénèque, on montrait que le pauvre est aussi gai que le riche, que celui-ci souvent en voyage, à l'armée, est obligé de se priver de bien des douceurs et de vivre en pauvre. On n'oubliait qu'une chose, la seule qui fût vraiment en question, à savoir comment on peut être insensible au brusque changement qui, de riche que l'on était, fait de vous un misérable. Du reste, Sénèque en parle bien à son aise; durant son exil en Corse, il jouissait déjà d'une immense fortune; il avait emmené des amis, des clients, presque une cour; il ne coimut jamais d'autres privations que celles qu'il s'imposait volontairement à lui-même par esprit stoïque, et, quand il nous assure qu'il ne souffre pas de la pauvreté, on ne le croit que trop pour être touché de ses raisons.
Contre l'ignominie, Sénèque donne encore des raisons de grand seigneur. On vous méprise; eh bien, opposez la mépris au mépris; imitez Socrate, Caton, •Aristide; la honte dont on prétend couvrir un grand homme, dit-il encore, est comme la couronne dont on pare la victime et qui dès lors la rend sacrée. Du reste, Sénèque ne traite le point de l'ignominie que pour suivre tout le programme traditionnel de la philosophie consolatrice; car peut-on penser qu'un
si grand personnage se crût méprisé parce (|u'il était en exil? Non, il savait bien que lui qui avait été déjà dans les honneurs, lui, le premier écrivain de son siècle, le stoïcien renommé pour sa vertu, n'était ni méprisé ni oublié; qu'il était présent à l'esprit des Romains, précisément parce qu'il n'était pas à Rome; que son image s'agrandissait vue à travers le brouillard de la distance et du malheur, que souvent l'admiration croît avec l'éloignement, et qu'un rocher dans la mer est en tout temps un magnifique piédestal. Sénèque peut donc se donner le plaisir de braver insolemment les humiliations de l'exil qui ne l'atteignaient pas, mais qui pouvaient bien accabler d'autres infortunés de moins haut parage, ceux qui erraient sans nom dans le monde, couverts de haillons, ceux qui étaient obligés de se condamner pour vivre à des travaux serviles, à tirer l'eau des puits, ou, pour citer un plus éclatant exemple, un roi de Syracuse, contraint dans son exil de se faire maître d'école à Corinthe, sous les yeux d'une maligne république. Je ne sais si de pareils malheureux au-
raient été touchés des arguments de Sénèque; toujours est- il que lui-même n'en fut pas touché longtemps et qu'il ne paraît pas leur avoir accordé toute la valeur qu'il s'efforçait de leur donner dans ses beaux discours. En effet, il ne tarda point à plier sous son malheur. Il s'était écrié avec jactance :
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« CTest nun qui tous ds que je x£ sus pis malbeDreux ; j'ajootaai pour tous tnaguiliieer gcs je se puis le devenir. » Prom^Be xaine! L'€3Û1 lai pesa: pour en sortir, il écrriil à J^aflraniâu Polybe une lettre adalabioe pen digae d'im bî J&er contanipLeur des hamiliatioiiB qpill dédaraitimpOBsibleE; il voi^ tint pas son rappel qa^ arsûl iiumblemeixt û&muxiûé et, s'il ne rencontra pas r^gnominie dans J'exil, il ne put échapper à cette autre ignominie que pai m honteuse faiblesse il s'était infligée àloi^mtoie. Ainsi donc, sur ce point, la philosophie ne ti-ouve rien à dire à la plupart des exilés; elle ne donne que ie conseil de se draper dans son orgueil, sanë se sou^ cier des humbles, pour qui n'est p'oB lait un si ïsti>^ tueux manteau.
. Reste le troisiëtne point, « le xàaiàvig&ca&ai de lieu, » qui est de tous le plus important, puib(|U*il contient à lui seul tontes les douleurs de 1 exU . On pouvait à la rigueur prendre son parti de la pau^ vreté et de Tignominie; mais comment ne puc i-^ gretter amèrement la pallie ? Aussi c'est suf œ point que les philosophes portaient leur prinojpal effort, parce que là ils rencontraient cher ie^ mal' heureux le plus de résistance. Il laut pen&ei qu^^n pareil sujet les bonnes raisons sont ûilh^^ui^a à trouver, puisque les sages les plus éloquent u en ont trouvé que de mauvaises. On ne sait ou <vu'd
faut le plus admirer, ou la patience des malheureux qui avaient le courage d'écouter de si étranges consolations ou l'imperturbable audace de ceux qui osaient les offrir. Quoi! à un infortuné pleurant sa patrie, en proie à un mal généreux qui va parfois jusqu'à troubler la raison, jusqu'à dévorer à la longue tout l'être moral, jusqu'à dégénérer en mal physique et mortel, on ose dire : t Tu te crois chassé de ton pays, c'est une pure erreur, une fausse apparence ; n'es-tu pas citoyen du monde? Par nature, il n'y a pas de pays distinct; les mathématiciens nous démontrent que la terre n'est qu'un point qui n'a nulle dimension au regard du firmament; il n'y a pas de distance sur un point indivisible, tu es donc toujours dans le môme pays; tu ne. peux pas t'estimer banni ou étranger là où il y a un même feu, une même eau, un même air, les mêmes lois, le solstice d'été, le solstice d'hiver, l'équinoxe, un même roi qui est Dieu. La nature a voulu que nous fussions à l'aise, c'est nous qui nous mettons à l'étroit par je ne sais quel attachement msensé qui fixe notre cœur aux bords du Céphise et de TEurotas et qui rend pour nous le reste de la terre inhabitable. » On avait le courage d'ajouter : « Ne vois-tu pas d'ailleurs que dans la même ville les habitants ne demeurent pas tous dans le même quartier et n'en sont pas plus malheureux pour cela. » Voilà
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les raisons que donne Plutarque *, qui mérité vraiment cette fois d'être appelé le bon Plutarque, tant sa bonne volonté brave ingénument le ridicule. Chose à peine croyable, on se passait ces arguments de main en main, car nous les retrouvons dans plus d'un livre avec d'autres qui ne sont pas plus raisonnables. Tel philosophe dira à un exilé : « S'éloigner de sa patrie n'est rien, si l'on ne s'éloigne pas de la justice. » Diogène à son tour : oc Qu'importe de mourir sur la terre étrangère, tu trouveras toujours^^ un chemin vers le tombeau, » comme si la peine de' l'exilé était de ne pouvoir mourir. Tous ces sages, on le voit, n'ont qu'une ressource; c'est de sortir odieusement de la question, ressource ordinaire des consolations impuissantes. Epictète s'écrie : « Par-^ tout où j'irai, ne trouverai-je pas un ciel, un soleil, une lune et des étoiles? » Ces sortes de vérités qui affichent la prétention d'être évidentes n'ont même pas le mérite d'être des vérités; elles sont fausses moralement. Non, le soleil et les étoiles ne seront pas les mêmes pour celui qui les verra à travers le voile de sa douleur, et, pour nous, nous préférons à tous ces vains raisonnements de la philosophie le juste sentiment qui faisait dire à un Athénien exilé : « En vérité, je soutiens que la lune