‹ Études morales sur l'antiquitéChapitre 48 sur 71 · Consol. à Helviatch · texte numérisé non relu

Consol. à Helviatch

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un mot, vous déracine. Présenter à l'exilé l'exeniple de ceux qui volontairement changent de pays, c'est comme si l'on disait à un mallieurenx précipité du haut d'un pont par des malfaiteurs : De quoi vous plaignez-vous, n'y a-t-il pas des gens qui se jettent dans l'eau la tête la première pour se rafraîchir?

Nous ne parlerons pas des consolations offertes à la douleur physique. La science en aucun temps n'a rien trouvé qui soit préférable aux paroles que le bon sens, la circonstance, L'amitié inspirent k une ame compatissante. J'aime à croire, pour l'honneur des philosophes, qu'ils ne faisaient guère usage dans la vie des beaux raisonnements qu'ils célébraient dans les écoles. Peut-on penser qu'un stoïcien fût assez infatué de sa doctrine, assez insensible, pour aller dire à un malade cloué sur son lit de misère ; Tu dois savoir que ta douleur n'est pas un mal, u ou qu'un épicurien eût le courage de lui tenir ce discours doctrinal ; n Si ta douleur est forte, elle sera courte; ai elle est longue, elle est supportable, s Si jamais philosophe a usé de ces raisonnements et d'autres pareils qui avaient cours dans les écoles, ce dut être pour le malade une aggravation de supdli ce d'être ainsi en proie à une impitoyable logique, de subir des dilemmes, de se sentir sous la pointa de cette chirurgie sophistique; car, parmi les maux que l'on supporte avec le moins de patience, il faut

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assurément compter les consolations ineptes, surtout si elles sont savantes et subtiles *. Nous ne parlerons pas non plus des arguments par lesquels on prétendait calftier la crainte de la mort; ce serait vouloir faire tenir en quelques lignes toute la philosophie morale de l'antiquité.; car tout aboutit à cette question, et, selon le mot d'un ancien, toute la philosophie n'est que la méditation de la mort. On peut d'ailleurs deviner plus ou moins les raisons qui découlent de chaque système. Le matérialiste épicurien n'avçiit d'autre ressource que de vanter la douceur de l'éternel sommeil, le stoïcien panthéiste prêchait l'obéissance aux lois de la nature, le platonicien laissait entrevoir l'aurore d'une vague immortalité. Seulement, comme la crainte de la mort était de toutes les craintes la plus universelle et la plus enracinée, s'il faut en croire les anciens eux-mêmes, comme elle prenait selon les hommes des formes diverses, les philosophes^ pour ne rien oublier de ce qui pouvait avoir accès dans les cœurs, employaient quelquefois tous ces arguments à la fois, au risque de se contredire, pensant que, si l'un n'agissait pas, l'autre ne serait point perdu, et ils étaient ainsi amenés à composer avec ces principes, souvent incompatibles, un mélange confus qui pa-»

1. Sénèque semble le reconnattre lui-même : « Purtem mail audire solalia. » (ConsoL à Marcia, 5.)

h jaltrait peu acceptable & l'exactitude moderne, mais dont la simplicité antique s'accommodait sans p^ne. .Plutarque et Sénëque sont les deux médecins qui ont su le mieux composer ces sortes de breuvages moraux, où les ingrédients les plus divers étaient fondus ensemble et comme édulcorés par une agréable rhétorique.

Où la philosophie risquait le plus de rester court, à ce qu'il semble, c'est quand elle devait calmer la douleur causée par la perte d'un parent aimé, d'un enfant. Comment saisir une douleur si vive, si profonde, si délicate, si fuyante, si ennemie de tout raisonnement et qui est si digne de respect qu'on craint môme de l'approcher, qui repousse tout d'abord la main secourable et dont la blessure saigne au plus simple contact. Hors de la présence des affligés, au fond des écoles, dans leurs considérations purement spéculativ&s sur la vie humaine, les anciens ont trouvé des raisojis qui pouvaient avoir quelque valeur théorique, mais qui ne devaient pas être d'un grand usage dans la vie. Avec la précision déliée et subtile qui est le caractère de la philosophie grecque, et le désir de toujours ramener tout à un principe unique, chaque doctrine avait adopté une pensée maîtresse, une pensée génératrice de tous les discours consolateurs. Le stoïcien Cléanthe se bornait & enseigner froidement, sous des formes

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diverses, que ce qu'on croit un mal n'en est pas un. Les Péripatéticiens, moins rigoureux ou plus humains, prétendaient seulement que ce n'est pas un grand mal. Epicure voulait qu'on détournât les affligés de l'idée de leur perte, en dirigeant leui^ pensées du -côté des plaisirs ; l'école de Cyrène se proposait de leur faire comprendre qu'il ne leur était arrivé rien d'inopiné. Chrysippe ne combattait que le préjugé commun qui, selon lui, fait croire que l'aCBiction est un des plus raisonnables devoirs de la vie. D'autres employaient tous ces principes à la fois, et Cicéron nous apprend qu'après la perte de sa fille, dans la consolation qu'il écrivit pour lui-môme, il rassembla tous ces arguments *, essayant sans doute de suppléer à leur force par leur nombre. Il se montra éclectique jusque dans son désespoir. Tout cela en effet pouvait n'être pas inutile à un philosophe dissertant sur sa propre douleur pour s'occuper et se distraire; il s'empressait d'offrir un travail à son esprit tournant à vide dans le désespoir, comme on se hâte de verser du blé sous la meule, de peur qu'elle ne se brise.

Encore une fois, nous ne nions pas absolument la vérité et la sagesse do ces principes que les philosophes ont dégagés à Tenvi, établissant entre eux

i. Omnia in consolationem unam conjecimua. (Ttàcul, 111,31»)

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comme un concours et une gageure à qui trouverait la raison la plus forte, mais nous pensons que ces principes ne pouvaient guère servir dans la réalité.

Qu'on se figure un moment une de ces mères qu'Euripide Mt parler d'une manière touchante dans ses tragédies, celle par exemple qui paraît dans les Suppliantes et qui s'écrie : « Hélas! qu'est devenu le firuit de mes entrailles, où est le prix de mes veilles et les peines de l'éducation maternelle et les em« brassements d'un fils, doux rapprochement de ses joues contre les miennes? » — Faites maintenant approcher Anaxagore, qu'il lui dise pour la consoler : < Tu savais bien que tu n'avais enfanté qu'un mortel; » voici venir un épicurien qui lui proposera de se distraire en se rappelant les plaisirs maternels que l'enfant lui a donnés, ou bien un stoïcien qui lui prouvera doctement que sa douleur tient à une fausse idée et qu'elle ne souffre que d'un mal d'opinion \ ou bien encore faites venir Plutarque avec l'argument qu'il trouvait bon entre tous, puisqu'il l'a donné à sa propre femme après la mort de leur fille :

1. Un lecteur attentif n'aurait pas de peine à retrouver ces arguments divers dans la Consolation à Marcia : a Non convertistite adoccursusjucundos. » (Ch. 5.) Voilà l'idée d'Épicure. « Plus adjicit opinio. » (Ch. 7.) C'est le principe de Chrysippe. Les principes des antres écoles sont plus ouvertement dévelopî péa. (Voir passim,)

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« Pourquoi pleurer, tu n'étais pas affligée quand tu n'avais pas encore d*enfant; maintenant que tu n'en as plus, tu en es au même point.^ » On trouve ainsi dans les livres des consolateurs une foule de raisons plus ou moins philosophiques, mais qui ne sont de nul emploi et qui, présentées à des malheureux, paraîtraient odieuses. Les anciens, du reste, le sentaient eux-mêmes. Chaque école se moquait des arguments de l'autre, et il faut convenir qu'en cela, en cela seulement, elles avaient toutes raison.

Nous venons de mettre la philosophie consolatrice aux prises avec la douleur maternelle, pour éprouver la vertu des principes par cet exemple fictif; mais nous devons ajouter bien vite que cette fiction, si permise qu'elle soit, n'est pas en tout conforme à la vérité historique. La philosophie, en Grèce surtout, durant des siècles, ne s'occupait pas des lemmes; elle les dédaignait, et elle aurait craint de perdre sa peine en offrant le secours de la science à un sexe ignorant et dont les vives passions paraissaient devoir échapper toujours à, une persuasion savante. Les femmes étaient nulles devant la philosophie comme devant l'État. Voyez dans la grande solennité où Périclès fait l'oraison funèbre des guerriers morts dans la guerre du Péloponèse, comment l'illustre orateur console les pères, les fils, les frères des héros tombés pour la patrie, et avec quel dédain, se tour-

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l^nt tout à coup du cdté des mères, des épousas, i Glles, il se contente de Jeur dire : * Quaat ît bus, vous contenir dans les devoirs de votre sexe, telle est votre plus grande gloire. » Sans doute Ptiri-

clcs, s'il avait parlé de moins haut, avec une majesté moins impérieuse, s'il avait prononcé quelques paroles émues, aurait risqué de provoquer parmi toutes ces femmes une explosion de désespoir malséante, mais cette dure apostrophe jetée en passant n'en prouve pas moins qu'aux yeux des Grecs ces femmes présentes, pourtant si dignes de compassion dans cette cérémonie funèbre, ne méritaient pas les honneurs d'une consolation. Plus tard seulement, quand des mœurs nouvelles auront permis aux femmes de s'élever à la culture, elles seront moins méprisées par les sages, qui auront la condescendance de Ic3 consoler. Encore ces femmes auxquelles on adresse des épitres sont-elles presque toujours des parentes de philosophes, familiai'isées par des cou* versations journalières avec les enseignements de l'école. Ainsi Métrodore console sa sœur et Plutarque sa propre femme. Alors on adoucit les aspérités de la science, on remplace les principes par des exemples ', les leçons austères par des exhoriations

i. Ainsi failSÈnèques'adressant âMavcia. Il a'osoraït, diW], lui ulTi'ir une cousolalioQ jibilo^opliique, ai elle DËtoit pas plus qo'une remmo : s Nisi le scirem longe ab înlirmUnli: niulic-

affectueuses et des grâces poétiques. Le dédain pour les femmes explique un fait qui au premier abord peut paraître singulier : c'est que la philosophie, si attentive à consoler les veufs, n'a jamais rien tenté sur les veuves, d'où il ne faudrait pas conclure avec une légèreté moderne que les maris grecs n'étaient pas regrettables ou que les femmes étaient d'avance toutes consolées.

Le faste doctrinal des consolations et les raisonnements surhumains paraîtront dès lors moins inopportuns à qui se rappelle que ces principes ne s'adressent qu'à des hommes, de plus, à des esprits façonnés par l'étude, à des courages chaque jour éprouvés par la guerre ou par les luttes de la politique, dans un temps d'ailleurs où les affections domestiques avaient peu de prix, où tout était indifférent de ce qui ne touchait pas à la patrie, où enfin une certaine insensibilité plus que virile était l'idéal de la vertu civique. Mais, même après avoir fait la part des circonstances historiques, les prétentions consolatrices de certains philosophes anciens parais» sent encore excéder la nature et la vérité. Sans énumérer tous les excès de cette ambition morale, une chose entre toutes nous choque et nous paraît débris animi... n (Ch. 1.) Mais, bien qu'elle ait un cœur yiril, ditil encore, comme elle est femme, il comtiieacera par des exemples. (Ch. 2.)

plaisante : c'est la fausse idée que la douleur est une faiblesse.

Les stoïciens avaient donné le ton à tous les phi« losophes, qui se firent un devoir de discréditer la douleur. Pour eux, l'homme le plus parfait était le plus insensible, et lorsque, par condescendance pour l'infirmité humaine,, ils permettaient le chagrin, ils ne manquaient pas d'ajouter que le plus court est le meilleur. Sous.prétexte de montrer quelles sont les • véritables exigences de la nature, ils proposaient à Thomme l'exemple des animaux : « Voyez, disait Sénèque, les bêtes sauvages qui, après avoir suivi la trace de leurs petits perdus, ne tardent pas à déposer leur fureur; les oiseaux, après avoir voltigé quelque temps autour de leur nid dévasté, s'apai? sent bientôt et reprennent leur vol accoutumé; si rhomme conserve plus longtemps le regret de ses enfants, c'est qu'il s'afflige non pas à proportion de ce qu'il sent, mais de ce qu'il veut sentir. » Singulier exemple à proposer aux hommes que celui des brutes! Mais c'est précisément la grandeur de l'homme de pouvoir souffrir plus longtemps et de tenir à sa souffrance. L'homme le plus grand n'est pas le plus insensible, mais bien plutôt celui qui unit à un haut esprit la sensibilité la plus délicate; l'âme la plus ferme n'est point celle qui repousse la douleur, mais bien celle qui est assez consistante

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pour la conserver. Les anciens prétendent toujours nous interdire la douleur comme indigne de nous, quand elle est au contraire une partie de notre dignité. Quel est Thomme que nous estimons, celui qui reste indifférent à la perte d'une personne qui lui a été chère, ou celui qui lui consacre de longs et douloureux regrets? Bien plus, nous enlever nos regrets, ce serait non seulement nous dégrader, mais nous faire changer de malheur. Notre regret est tout ce qui nous reste de la personne aimée, et c'est pourquoi nous aimons notre blessure. Si un dieu nous proposait d'effacer en nous notre peine, nous repousserions avec horreur ce prétendu bienfait. Vous voulez enlever à l'exilé ses poignants souvenirs, mais il y tient comme à la seule chose qu'il ait emporté de sa patrie. Une mère ne se croiraitelle pas déshonorée, ne serait-elle pas épouvantée si elle s'éveillait subitement un jour avec le sentiment qu'elle ne regrette plus l'enfant qu'elle a perdu? La plus humiliante affliction ne serait-elle pas de n'être plus affligé? Si donc on peut louer la philosophie antique d'avoir contenu les emportements de l'âme, il est permis de mépriser les conseils injurieux pour la nature et la dignité humaines, par lesquels elle nous invite à l'oubli et à une insensibilité qui ne serait qu'un égoïsme infidèle. Ce n'est pas à la raisonnable philosophie qu'il appaitient

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d'opprimer en nous les plus respectables mouvements du cœur; il faut laisser faire cela à l'inintelligente et fatale puissance du temps, qui se charge jour par jour, et comme flot par flot, de submerger les humaines douleurs.

Quand on a longtemps vécu au milieu de cette philosophie prétendue consolatrice et qu'on a parcouru tous les préceptes outrés, pointilleux, inhumains, on se sent l'esprit tout rafraîchi chaque fois qu'on rencontre sur son chemin de simples et naturelles paroles, comme il en échappe souvent aux malheureux qui ne veulent pas se laisser consoler. Combien la nature est non seulement pluscharmante, mais encore plus vraie, mieux avisée, plus logique que les plus forts logiciens! De même que l'enfance souvent, par une réponse ingénue, déconcerte les. plus savants discoureurs, ainsi la douleur trouve quelquefois à rencontre de la philosophie le mot le plus juste et qui ne souffre pas de réplique. Sans le vouloir, sans le savoir, l'affliction naïve saisit le défaut des plus beaux raisonnements, et la malice souvent est moins redoutable. Je voudrais bien savoir ce que répliqua à Sapho le sage qui lui démontrait que la mort vaut mieux que la vie et auquel la poétesse répondit : « Mais pourquoi donc alors les dieux se sont- ils réservé Timmortalité? » L'impatience aussi peut trouver le mot vrai ; à un stoïcien qui

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montrait à Torateur Hérode Atticus affligé par la mort de sa femme tous les mérites de Timpassibilité, qu'on appelait en termes d'école Vapathie^ celui-ci répondit : < Avec votre apathie, vous voulez donc faire de moi une souche insensible. » Qu'y avait-il à répondre à un pauvre Laconien se défendant contre une gronderie philosophique et disant : « Ce n'est pas moi qui volontairement verse des larmes, c'est la nature qui me les arrache. » Voici un mot plus profond de Selon, qui était, lui, un philosophe, mais un philosophe non encore desséché parla prétendue sagesse des écoles. Après la mort de ses enfants, un sage lui reprochait de pleurer, ajoutant que cela ne servait à rien ; il répondit : « C'est précisément parce que cela ne sert à rien que je pleure. » Mais le plus beau mot, qui réduit le mieux à néant les froides objurgations de la philosophie antique, est celui d'Euphratès s'écriant : « philosophie, que tu es tyrannique ; tu m'ordonnes d'aimer, et, quand je perds ce que j'aime, tu me défends de pleurer ! » La nature, on le voit, se charge toute seule de réfuter les systèmes qui lui font violence; elle n'oppose pas toujours des raisons à des raisons; elle réfute en résistant. Les plus savantes contraintes ne peuvent rien sur elle; heureuse indocilité sans laquelle depuis longtemps elle eût été déformée ou étouffée par les indiscrètes entreprises de tous les dogmatismes.

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Mais on a beau faire peser sur elle d'étroites et impé» rieuses formules, elle lés rompt et passe au travers, comme le brin d'herbe disjoint le rocher qui l'accable. C'est ainsi qu'elle a défendu ses droits à la douleur, se montrant en cela non seulement plus forte, mais plus sage que les philosophes; car, pour supprimer la douleur, il faudrait d'abord supprimer la sympathie, l'amitié et tous les sentiments qui sont le lien de la société humaine.

Quand on a relevé les erreurs et les excès de cette littérature consolatrice, le faste doctrinal, les raisonnements outrés, les subtilités inopportunes et toute cette chimérique espérance qui se flatte de prendre la douleur dans les filets de la dialectique, il faut se hâter de mettre en lumière ce qu'il y eut de grand, de délicat, d'efficace dans cette entreprise des philosophes, de toutes la plus difficile et qui mérite plus qu'une autre l'indulgence, parce qu'il n'en est pas où la nature des choses oppose à la persuasion de plus invincibles obstacles. Le désespoir ne serait pas le désespoir s'il cédait aisément à des discours, et le malheur ne serait plus le malheur, si l'on pouvait le dédommager par de Téloquence.

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Aussi n'est-ce pas sans injustice qu'on reproche à la sagesse antique de n'avoir apporté à la douleur que des consolations impuissantes. Elle pourrait répondre que ce n'est point sa faute s'il est sur la terre des douleure inconsolables et qu'on ne peut lui savoir mauvais gré d'avoir tenté l'impossible. Si la destinée humaine est souvent rude, s'il est des malheurs qui n'admettent pas de soulagements, si enfin, après comme avant les plus beaux discours, les choses restent ce qu'elles sont en effet, la philosophie n'en est pas responsable , ne pouvant changer en douceurs les amertumes de la vie, quand Dieu et la nature ont voulu que ces amertumes ne pussent être corrigées. Reprocher à la philosophie de n'offrir au malheur que des paroles vaines est aussi peu juste que la traiter de haut, comme on fait souvent, parce qu'elle n'a pas encore résolu le problème de l'univers. Si l'univers est difficile à pénétrer, la science n'est pas ridicule de le mal comprendre ; si les douleurs sont inconsolables, elle est excusable de les avoir mal consolées. Elle a fait ce qu'elle a pu faire et n'a péché que par un excès de zèle qui l'aveuglait sur la valeur des arv^uments dont s'armait son impuissance Serait-ce se montrer trop indulgent pour la philosophie de reconnaître même que, dans ses travaux séculaires, elle a fait effort pour tirer complaisamment le meil*

poi

!S CO^S0UTIOKS BAMS l/ANTrOUITÉ lour parli de ce qui est, dans le monde physique et dans le monde moral. Bien loin de se faire l'accusatrice des apparents désordres de l'univers et de l'humaine destinée, elle a cherché le plus souvent, avec une respectueuse débonnaireté, tout ce qui pouvait témoigner en faveur d'un ordre raisonnable

bienfaisant; elle n'a guère fait ressortir que les ■;

isons d'admirer, d'obéir, d'adorer; elle a mis s gloire à pallier les duretés de la nature, allant dans ses complaisaiiLes explications jusqu'à nier quelquefois le malheur des hommes, pour qu'ils ne. fussent pas tentés de s'en irriter. Sachons donc respecter même les inutiles entreprises de la philosophie sur la douleur, comme on respecte le zèle du médecin qui essaye encore son art sur un mal incurable.

Il est équitable aussi de remarquer en passant que la subtilité dans les consolations n'est pas un défaut propre aux anciens, et que bien souvent les philosophes modernes n'ont pas trouvé des raisons meilleures. Nous ne citerons qu'un exemple, le plus illustre que nous puissions choisir. Descartes voulant consoler un ami, un militaire jadis mutilé à la guerre, qui venait de perdre un frère tendrement aimé, lui démontre dans une lettre consolatoire, en bonne forme logique, qu'ayant jiutrefois supporté sans se plaindre la perte d'une main, il peut, à plus forte raison, supporter celle d'un frère, et il ose lui

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faire le beau raisonnement que voici : c II y a, ce me semble, beaucoup de rapport entre la perte d'une main et d'un frère : vous avez ci-devant souffert la première sans que j'aie jamais remarqué que vous en fussiez affligé ; pourquoi le seriez-vous davantage de la seconde?... Il est certain que vous la pouvez mieux réparer que l'autre, en ce que l'acqui; sition d'un fidèle ami peut autant valoir que l'amitié d'un bon frère. » Bizarre raisonnement qui fait bien voir combien est vraie la grande maxime de Descartes : « Ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien. » Est-il donc plus difficile de consoler que de Caire le Discours de la méthode *?

Il ne faudrait pas croire non plus que les anciens fussent toujours aussi froids et tranchants qu'ils le paraissent dans leurs raides théories sur la douleuf et dans leurs fastueux principes. En morale, les principes toujours semblent durs, parce qu'ils sont absolus, qu'il est dans leur nature de ne tenir compte ni des personnes ni des circonstances. A force de vouloir tout y condenser, on leur donne une rigidité blessante. Mais dans la praitique de la vie, l'esprit trop concentré de ces formules, quand il était délayé dans le langage ordinaire, n'avait plus

1. Voir aussi la lettre de Pascal à sa sœur sur la mort de leur père, édition de M. Havet, t. II, p. 235.

la même âpreté. La bienveillance, la compassion, Famitié, et, à défaut de ces sentiments, le simple bon sens, savaient mesurer la dose de philosophie que pouvait supporter le malheureux. Les anciens, les Grecs surtout, étaient hommes; rien de ce qui est bienséant ne leur était inconnu, et, s'ils n'ont pas eu leurs pareils pour les subtilités de Tesprit, on n'a rien à leur apprendre non plus sur les délicatesses du cœur. Gicéron, leur interprète, disait : A Gomme dans les plaidoiries nous n'assujettisons nos discours ni aux mêmes règles ni à la même dis* position, mais que nous les accommodons aux temps, aux personnes et à la nature des afTaires, ainsi dans les consolations des affligés il faut voir quel remède chacun d'eux peut supporter *. » Gertains principes n'avaient cours que de philosophe à philosophe ; il en était d'autres plus acceptables, qu'on pouvait, en les noyant dans de douces paroles, faire admettre aux moins savants. La méthode, disait Sénèque ', doit être subordonnée au caractère des personnes. Il y avait donc bien des nuances à observer que les Grecs n'ont pas méconnues. D*autre part, ils ne se méprenaient pas sur la valeur de leurs discours et modestement offraient à la douleur, non un remède, mais une diver-

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