Cicéron, TuscidaJiest III
2. Sénèque^ Cons. à Marcia, 2 : aliter cum alio ageDducb est.
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sion *. Enfin ils épiaient l'occasion favorable, et, malgré toute la foi qu'ils avaient en leur sagesse, ils la déclaraient impuissante si elle n'était opportune. Le plus souvent, on laissait passer la première tempête de la douleur. Ainsi Sénèque attend trois ans avant de rien tenter sur l'opiniâtre douleur d'une mère, de Marcia, la fille de l'illustre Crémutius Cordus; de même, Plutarque ne se hâte pas d'adresser sa lettre à son ami Apollonius, qui avait perdu son fils, parce que, dit-il, « il n'eust pas esté à propos, sur l'heure mcsme de son trespas, aller devers toy pour te prèscher lors que et ton corps et ton âme estoient de tout poinct accablez soubs le faix d'une calamité si estrange. » Mais en revanche, quand lui-même perd sa fille, il écrit aussitôt sa célèbre consolation à sa femme, parce que dans cette occurrence il eût été aussi malséant d'attendre qu'il eût été indiscret dans Tautre cas de n'avoir pas attendu. La philosophie savait donc choisir son. moment; elle avait ses précautions, ses accommodements, la crainte d'importuner. Il faut savoir gré à cette rude grondeuse d'avoir souvent mêlé la bonté à la brusquerie et surtout de n'avoir présenté la coupe au malade que dans rinstant favorable où celui-ci offrait les lèvres. Les anciens, sans accorder à leurs ingénieux rai-
î. Ad alla meutem traducere. {Tuscul,, III, 31.)
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sonnemeuts plus de confiance qu'ils n'en méritaient, ont senti que ce qui importe le plus 'dans la consolation, c'est de parler à la douleur qui aime qu'on la plaigne. Ils savaient que les raisons sont moins touchantes que les condoléances de l'amitié. Quand les philosophes nourris dans les écoles ne l'auraient pas su, ils l'auraient appris des personnages de théâtre qui, dans les pièces d'Euripide et même dans celles de Ménandre, répètent si souvent, au milieu de leurs plaintes, que dans le malheur douces sont les paroles d'un ami comme est doux un visage bienveillant, et qu'il faut à l'affligé un ami, comme au malade un médecin. Si fréquentes étaient ces. maximes au théâtre que Stobée a pu en faire tout un chapitre de son Florilegium sous ce titre : « que les infortunés ont besoin de condoléances. » Aussi, quand Cicéron répond à l'éloquente lettre de Sul-. picius, il déclare à plus d'une reprise qu'il a été surtout sensible aux paroles qui prouvent que le consolateur partage sa douleur et à la manière dont il est entré dans sa peine, societas œgritudinis. C'est pourquoi il est bien inepte le langage de certains philosophes, stoïciens pour la plupart, qui pour rester fidèles à ce grand principe de l'école, à savoir que la pitié est une faiblesse, viennent dire au malheureux, avec une docte puérilité cachée sous un Iront d'airain, qu'ils viennent le guérir et non le
plaindre * ; et je ne sais si jamais orateur a fait un plus sot exorde que le philosophe Aristippe commençant ainsi un discours consolateur : a Ne va pas croire au moins que je veuille ajouter ma douleur à la tienne *. » L'histoire ne dit pas comment ce discours a été reçu, mais chacun sent comment il aurait dû Tètre, et, si Taffligé n'a point tourné le dos à cet impertinent pédantisme, ce fut de sa part une preuve méritoire de politesse attique. La compassion, voilà la plus sûre des consolatrices; les paroles qui échappent à la pitié, si peu étudiées qu'elles soient, sont celles qui vont le plus avant dans le cœur. La douleur ne souffre pas qu'on la méprise, qu'on la gronde, encore moins qu'on la nie ; elle veut être comprise, flattée, caressée même ; surtout elle ne se laisse pas opprimer sous uh appareil logique. Les démonstrations savantes, les arguments pointus ne font que l'irriter et l'irritent justement, car la plupart de ces arguments, à les bien considérer, reviennent à dire : « Êtes-vous fou d'être malheu-^ reux? » Aussi de toute cette éloquence consolatoire rien ne devait plus toucher l'affligé et rien ne touche plus le lecteur aujourd'hui encore, que les paroles simples par lesquelles l'auteur quelquefois s'associe
i* Ou bien^ comme dit Sénèque : « Tu attends des consolA* tions ; je t'apporte des reproches. » (Lettre d9é) 2* Elien, Var, hist., VII, 3i
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au deuil d*un ami, paroles qu'on ne peut ni louer ni citer, précisément parce qu'elles sont trop simples. Tous ces grands écrivains si fiers de leur science et de leur style ne se doutaient pas que leurs plus efficaces pensées étaient celles qui ne demandent pas de talent et qu'une bonne âme peut trouver. C'est là sans doute une conclusion bien modeste, quand il s'agit d'un genre de littérature illustré par de beaux génies, mais cette conclusion a du moins le mérite de ne décourager personne, car, si l'éloquence est le privilège du petit nombre, la bonté est à la portée de tous.
La condoléance n'était pas le seul adoucissement qu'apportaient les lettres consolatrices. N'était-ce pas aussi un sujet de triste et légitime orgueil pour un affligé de recevoir d'un écrivain renommé une épître où son malheur était orné, où l'on jetait sur son deuil comme des fleurs funéraires avec tous les parfums de la poésie et de la rhétorique. Les anciens n'avaient pas comme nous le cœur fermé aux grâces apprêtées du langage. Pour eux, pour les Grecs surtout, la rhétorique avait encore des charmes et des surprises. Outre que l'affligé pouvait être fier des grandes et nouvelles pensées qu'il avait inspirées, il se laissait distraire, ne fût-ce que par la musique des périodes harmonieuses. Son esprit s'éveillait et sortait de sa torpeur, comme l'enfant
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qui souffre ouvre les yeux au bruit du hochet argentin. Peut-on penser, par exemple, que Marcia fut insensible à la lettre où Sénèque avait entassé pour elle les plus rares nouveautés de son éloquence, et, à supposer même que la réserve de cette matrone souffrît de voir sa discrète douleur étalée dans un écrit aux yeux de tout l'empire, ne devait-elle pas éprouver quelque lugubre plaisir à voir retracer, dans un si beau langage, l'héroïsme de son père et les jeunes vertus du fils qu'elle pleurait? De même, quand Helvia reçut de son fils, alors exilé, la belle lettre où il cherchait à la consoler de son propre exil, elle fut sans doute moins touchée de ses raisons que de son talent, et les meilleures consolations, on peut le croire, furent celles qu'elle trouva dans son orgueil maternel. Tel était, dans l'antiquité, le charme secret du style, que de grands écrivains ne trouvèrent rien de mieux, dans leur douleur, que de recourir à leur propre éloquence, et parvinrent à calmer leur désespoir en le dépeignant. Le poète Antimaque, après la mort de sa femme, dans une élégie composée pour lui-même, recueillit toutes les illustres adversités les plus semblables à la sienne, trouvant sans doute un triste plaisir à bercer ainsi sa douleur en vers mélodieux. C'est à sa propre éloquence plus qu'à sa philosophie que Cîicéron demanda un secours efficace après la mort de sa
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ohère Tullia. Ce malheur domesti(}iie, survenu après tous les malheurs de la patrie, avait aceablé cette âme délicate dont le désespoir toucha à la folie. II. rêva de rendre à sa fille des honneurs divins, il lui prépara une apothéose, il choisissait déjà un çmpla-: cernent où il pût lui élever mieux qu'un sépulcre,; un temple; mais ni ses projets de pieuse m^nifi-; qence, ni les lettres de ses amis, ni celles de sesi ennemis, ni les exhortations empressées des philosophes ne l'avaient calmé, lorsque la pensée lui viat' d'écrire sur sa propre douleur, d'embellir pour son; usage les raisons données par les sages antiques^; d'élever ainsi à sa fille un monument plus durable^ que le marbre de Sicyone qu'il avait déjà commandé, de jeter enfin sa douleur hors de lui, pour pouvoir la contempler dans son expression exquise, sous ces formes oratoires admirées de tous, mais qui ne pa-. raissaient à personne plus admirables qu'à lui-même, , Ainsi, dans ces lettres consolatoires, la rhétorique, avait autant de bienfaisant pouvoir que la philoso*^ phie. Non seulement elle rendait le malheur plus supportable en le décorant, mais encore, par le soinqu'elle prenait de célébrer le défunt dans un langage qui paraissait devoir être immortel, elle offrait à la douleur la plus douce satisfaction et la plus flatteuseï espérance, parce que la douleur est toujours ambitieuse pour l'objet de ses regrets.
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Tout n'était pas inefficace dans ces discours consolateurs qui, entre autres effets, ont contraint Taffliction à se montrer décente. Les philosophes n'ont pas eu tort de blâmer l'expression désordonnée et furieuse de la douleur. Ici, il faut se figurer le caractère des populations antiques et méridionales, si sensibles, si déraisonnables, si tragédiennes. Dans V Iliade, les héros affligés se roulent dans la poussière, poussent des cris sauvages et s'arrachent les cheveux. On regardait comme un strict devoir de se mettre en sang, d'offrir aux morts comme une partie de soi-même. Les plus modérés et les plus prudents, pour obéir à l'usage, se croyaient obligés de mettre en pièces au moins leurs vêtements. Dans les tragédies d'Euripide, on entend souvent des vers tels que ceux-ci : « Déchirez votre visage, faites ruisseler le sang de vos joues, tels sont les honneurs^ que les vivants doivent aux morts. * On peut aussi se faire une idée de ces violences en se rappelant certaines coutumes mensongères imitant les véritables. Dans les funérailles^ on avait des pleureuses à gages dont le métier consistait à s'arracher les cheveux avec quelque vraisemblance et à pousser, selon le prix donné, des lamentations plus ou moins perçantes. En un mot, la douleur la plus méritoire était celle qui atteignait la démence ou celle qui imitait la démence. Quelquefois, un peuple tout en-
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tèrallaitiusqu'à la folie. Ainsi le jour où l'on apprit la mort de Germanicus, la foule lapida les temples, renversa les autels; plusieurs jetèrent dans les rues leurs dieux lares et exposèrent les nouveau-nés pour n'avoir plus rien à démêler avec le ciel '. Souvent il en était de même dans les catastrophes priles. Si grand fut le mal que partout les législateurs int effort pour interdire les démonstrations d'un deuil exagéré. Les Lyciens avaient même fait une toi qui défendait de pleurer les morts autrement qu'en habits de femme. Mais ni les lois de Solon, nî celle des Douze-Tables à Rome ' ne purent corriger les fausses idées que le peuple s'était faites sur les bienséances funéraires. C'est la philosophie qui par de mâles leçons, en répétant que la douleur est une faiblesse, en montrant, par exemple, que les femmes sont plus faibles que les hommes, les barbares que les Grecs, parvint h introduire des usages plus décents, et par le soin particulier qu'elle a pris d'insister sur ce point qu'une douleur modérée, contenue, bienséante fait plus honneur au défunt, elle discrédita les lamentations. Quand elle n'aurait apaisé que les gestes et les cris, elle n'aurait pas fait peu pour apaiser les âmes.
Cette littérature consolatrice eut une autre efflca-
. (Voir De IrgiUf. II. 33,)
rib
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cité en quelque sorte préTentive. Si elle ne consolait pas le malheur présent» elle préparait les hommes à mieux recevoir le malheur fotur. Ea répan* dant une foule de pensées graves sur la vie el sur la mort, en les présentant non pas dans leur froldd généralité, mais à propos d*un ^t particulier plus ou moins dramatique qui rendait ces pensées plus compréhensibles et plus touchantes, la philosophie accoutumait les hommes à réfléchir sur la condition humaine, à se familiariser avec ses Saitales nécessi* tés, à se rendre ainsi capables de Cadre bonne contenance, le moment venu. La l^èreté des Grecs avait besoin de ces salutaires avertissements. Ce peuple jeune, vif, enivré de plaisir et de politique, tout aux joies de la vie, risquait toujours d'être accablé par le malheur, pour n'y avoir point pensé d avance. La religion ne s'étant point chargée de son éducation morale, c*était aux sages à faire d'utiles et commu« nés admonestations sur les tristesses de la vie. Les poètes mêmes, les poètes tragiques surtout, quel* quefois les comiques, faisaient entendre sur la scène les enseignements qui, dans les temps moderneSi descendent de la chaire. En Grèce, tout le monde prêchait, précisément parce que personne n'en avait la mission. Pour ces sortes de prédications sur Thumaine destinée, il n'était pas d'occasion meilleure que ces lettres adressées à un affligé, adressées aussi
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pies, où il est recommandé de regarder autour de soi les afflictions d'autrui, d'écouter le bruit de tous les coups du sort qui frappe à côté de nous et nous avertit de ce qui nous menace. Pour tout dire en peu de mots, la philosophie faisait à sa manière ce que fit un jour Solon, qui conduisit un de ses amis au haut de la citadelle d'Athènes, et lui montrant de la main les maisons de la ville lui dit : « Songe ce qu'il y a eu déjà de chagrins en ces demeures, combien il y en a encore en ce moment. » C'est par ces considérations et d'autres pareilles que les consolateurs essayaient d'émousser d'avance les traits de la fortune et la pointe de la douleur.
Enfm le mérite suprême de la philosophie consolatrice a été de proposer à la douleur physique ou morale, avec une éloquence souvent sublime, le remède par excellence, celui qu'aucun autre ne remplace, sans lequel tous les autres ne peuvent avoir de vertu, je veux dire la patience. Elle est, pour le malheur, sinon la seule ressource, du moins l'indispensable refuge. Que peut-on opposer à la nécessité, si ce n'est la résignation? Toutes les autres raisons données par la philosophie ne servent qu'à couvrir cet argument unique. Tout le reste n'est que brillant accessoire et que fleurs. Quand un sévère examen a eiïeuillé toute cette décevante floraison de Téloquence et de la poésie, vous n'avez plus dans
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la main que cette tige qui peut être un soutien. Le mérite de la philosophie n'a pas été sans doute de trouver cet argument qui n'était point difficile â rencontrer, puisqu'il n'en est pas beaucoup d'autres; le mérite est de l'avoir accrédité, de l'avoir fait bieii comprendre et, par des explications tantôt savantes, tantôt simplement persuasives, de l'avoir fait aimer. Chacun, selon sa doctrine, prêcha la soumission soit à la loi du destin, soit aux ordres de Dieu. On en vint même à considérer le malheur comme une épreuve de la vertu, comme une faveur céleste, un privilège que la Providence accorde à l'homme de bien, pour Vexercer, l'épurer et Télever à une perfection en quelque sorte divine *. Ce précepte tant célébré de la résignation fit si bien son chemin qu'on finit par Fadopter sans tristesse , avec enthousiasme. Ainsi Sénèque dira : « Je n'obéis pas à Dieu, je me livre à lui, non pareo Deo, sed assentior; y> et ce qui est plus touchant encore que l'enthousiasme, c'est la simplicité afl'ectueuse qui fait dire à la philosophie antique exhalant son dernier soupir par la bouche de Marc-Aurèle : < monde, tout ce qui t'accommode
1. Cette idée, devenue chrétienne, ne fut pas toujours aussi bien accueillie par les chrétiens que par les anciens philosophes. Un bon religieux dit un jour au malheureux Scarron : «Je me réjouis avec vous, monsieur, de ce que le bon Dieu vous visite plus souvent qu'un autre. — Eh! mon Père, répondit ScarroDi le bon Dieu me fuit trop d honneur. »
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m'accommode... S'il faut partir, je partirai comme l'olive mûre tombe de l'arbre en rendant grâces à la terre qui l'a produite. » La philosophie avait su donner du charme à la patience, de la sérénité à cette mome vertu, et au malheur les séductions de la gloire.
La patience alla plus loin encore; elle eut ses ivresses d'obéissance et de soumission à l'ordre divin. Elle marcha au devant du malheur, elle l'appela ou se plaignit de n'être pas assez éprouvée. Le philosophe Démétrius, frappé d'un coup imprévu, disait : < Dieux immortels, je n*ai contre vous qu'un sujet de plainte : c'est de ne m'avoir pas fait connaitre plus tôt votre volonté. J^aurais eu la joie de prévenir vos ordres, que maintenant je ne fais que suivre. Voulez-vous prendre mes enfants? c'est pour vous que je les ai élevés. Voulez- vous quelque partie de mon corps? choisissez. Voulez-vous ma vie? il ne me coûtera pas de vous rendre ce que je tiens de vous. J'aurais mieux aimé vous l'offrir. Qu'est-il besoin de ravir ce que vous pourriez accepter? mais quoi, on ne ravit qu'à celui qui résiste. Contre moi, il ne peut y avoir ni contrainte ni violence. Je ne suis pas l'esclave de Dieu, j'adhère d'avance à sa volonté ^ » L'ardeur de l'obéissance s'exalte ici