‹ Études morales sur l'antiquitéChapitre 59 sur 71 · Entretiens, III · texte numérisé non relu

Entretiens, III

218 l'examen OE CONSCIENCE CHEZ LES ANCIENS

et se gourmande lui-même en voyant que son âme n'est point parfaite encore, c'est-à-dire entièrement conforme aux lois de la servilité. « C'est à cela, dit Épictète, à cela que notre homme applique le précepte de Pythagore. Qu'ai-je omis, se dit-il, en fait de flatterie? Aurais-je par hasard agi en homme indépendant, en homme de cœur? Et, s'il se trouve qu'il s'est conduit de la sorte, il se le reproche, il s'en accuse. Qu'avais-tu besoin de parler ainsi? se dit-il, ne pouvais-tu pas mentir? » Cet examen est d'autant plus risible que notre homme emploie dévotement les expressions mêmes des Vers d'or : parodie bien piquante, mais qui n'eût pas été comprise si cette peinture d'un examen de conscience fait à rebours n'avait été une allusion à un usage très connu. A* ce burlesque examen de conscience du courtisan, Épictète oppose celui du sage, et avec son éloquence impérieuse et précipitée il dit à l'honnête homme : « Toi, au contraire, dis- toi dès le malin, sitôt que tu es levé : Que me manque-t-il pour m'élever au-dessus de toutes les passions, au-dessus de tous les troubles? Qui suis-je? mon misérable corps est-il moi? ma fortune est-elle moi? ma réputation est-elle moi ? Point du tout. Que suis-je donc? Un être doué de raison; or que demande-t« on à un tel être? » Repasse alors dans ton esprit ce que tu as fait : « Qu'ai-jo omis de ce qui conduit à

L'EXâMEN de G0?(S€IEIHCE chez les AMGIEMS 319

la tranquille félicité? Quel acte ai-je commis qui ne soit ni d'un ami ni d'un citoyen? » Ainsi donc, 80US l'empire, à la fin du i*' siècle, le précepte de Pythagore était devenu familier à l'école stoïcienne. n était entré dans la doctrine et dans le cœur des philosophes et parait même avoir flotté, en maximes incomprises ou perverses, sur les lèvres des ignorants*.

Enfin il nous reste de Tantiquité un admirable examen de conscience : c'est le livre des Pensées de Marc-Aurèle. En le lisant, on assiste aux gronderies que se fait l'empereur philosophe, aux encouragements qu'il se donne à toute heure, le matin dans son lit, au spectacle, au milieu de sa cour, dans les camps en présence de Tennemi. Il se redit sans cesse sous une forme ou sous une autre : « llegardo au dedans de toi; c'est en toi qu'est la source du bien, une source intarissable, pourvu que tu fouilles toujours. — L'âme se voit elle-même, elle se faroiincî, elle se fait comme elle veut être. — Quel est l'usage que je fais aujourd'hui de mon âme? Voilà Ja (^ucstion que je dois m'adresser à moi-même en toute occasion. » C'est en pratiquant ces maximes sans relâclie que Mai^c-Aurèle nous a laissé non sculc-

i. Entretiens, IV, 6. U faut lire tout ce chapitre dans l'cxcelieule tradactiou de M. Couida veaux.

220 l'examen de conscience chez les anciens

ment la peinture de ses nobles scrupules d'homino et de souverain, mais encore la preuve la plus éclatante de rimportance que le précepte pythagoricien avait prise dans l'école stoïcienne. *

Le précepte célébré et pratiqué, nous venons de le voir, par les philosophes du Portique, finit par passer dans l'école platonicienne, où il fut dogmatiquement expliqué avec un subtil enthousiasme. Au v* siècle de notre ère, Hiéroclès, dans Alexandrie, prit pour sujet de son enseignement public les Vers d'or et les commenta avec une minutieuse exactitude et une ferveur nouvelle. En lisant ce commentaire, nous croyons découvrir la cause de l'erreur qui avait si longtemps fait attribuer à Pythagore un exercice de mémoire. En effet, Hiéroclès veut que les disciples, avant de faire l'examen de leurs actions, commencent par se remémorer et par se réciter un à un tous les vers d'or qui renferment la liste de nos devoirs, pour s'assurer de point en point que les prescriptions imposées n'ont pas été violées et pour mettre la conscience en état de juger à cette lumière doctrinale la conduite de la journée. C'est un conseil analogue à celui que pourrait donner un directeur chrétien recommandant de repasser d'abord les commandements de Dieu et ceux de l'Eglise, afin que l'examen soit précis et complet. « Rassemble, dit Hiéroclès, dans ta mémoire tous les préceptes

déjà donnés, aûn que dans le tribunal de ta conscience, les yeux fixés sur ces lois comme sur des lois divines, tu puisses juger ce que tu as bien ou mal fait, car comment notre raison pourra-t-elle nous gronder sur nos manquements, nous louer de nos bonnes actions, si elle ne se représente d'abord les lois sur lesquelles nous devonsrégler notre vie*? Ce conseil traditionnel sur la récitation préalable des Vers d'or a vraisemblablement donné lieu à l'erreur que nous combattons. Quand les non-initiés entendaient dire vaguement que le pythagoricien était astreint à repasser chaque jour dans son esprit toutes les prescriptions morales de la doctrine, et cela, comme dit Hiéroclès, « afin que l'assiduité du souvenir rende infaillible le jugement qu'on doit porter sur soi-même, » ils se figuraient aisément, d'après des renseignements mal compris, que Pytha* gore n'avait eu en vue que de cultiver la mémoire de ses disciples. De plus, comme il s'agissait de se rappeler non seulement les lois, mais aussi les actions qu'on avait faites, sans en oublier une et dans l'ordre même où elles s'étaient accomplies, les mots mémoire y souvenir et d'autres pareils revenaient souvent, comme on peut le voir dans le commentaire de Hiéroclès, et ces mots répétés pouvaient encore

Page 1