De naiura deorum, I. III, ch
iEy DE COnSCtENCE CtlEZ LES ANCIENS 225 sible insistance que «nous sommes juges de nous-mêmes, àurô; huTiv... notre raison, voilà le gouverneur que Dieu nous a donné, voilà notre précepteur, s Le christianisme a enlevé l'âme humaine à l'autorité dont jusqu'alors elle avait relevé; il ne l'a plus laissée sous sa propre garde, et en lui faisant sentir le besoin d'un appui divin, en la rendant plus modeste et plus humble, il a enlevé à la conscience les joies orgueilleusement paisibles que l'antiquité goûtait sans remords. Comme nous ne sommes ici qu'un historien des idées morales, nous opposons la coutume pythagoricienne à la coutume chrétienne avec le seul dessein de montrer, ce qui est souvent contesté aujourd'hui, que le christianisme ne s'est pas seulement approprié les prescriptions antiques, mais qu'il les a profondément modifiées, et qu'il a fait connaitre à l'âme des besoins et des troubles que les anciens n'avaient point ressentis .
Tandis que l'âme païenne se rend compte à ellemême et demeure son propre juge, l'âme chrétienne se donne un juge qui n'est pas elle et se traduit au tribunal de Dieu. C'est comme un changement de juridiction qui produit en l'accusé des sentiments nouveaux. Le philosophe, si sévère qu'il fût, se traitait toujours en ami, en ami mécontent, si l'on vaut, mais en ami, comme le prouvent les passagi
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de Sénèqae et de Hiéroclès. U n'avait point de peine à rentrer en grâce avec loi -même, et, quand il se condamnait» son arrêt n'avait rien de formidable. Le chrétien an contraire, devant son joge suprême doublement redoutable, parce qu'il est son juge et qu'il est en même temps l'ofTensé, passe souvent par des inquiétudes inconnues à la sereine antiquité. Selon la gravité de ses &utes ou selon son caractère plus ou moins timoré, il peut parcourir tous les degrés de la crainte et en arriver jusqu'à la terreur et au tremblement. Son examen doit être plus plein d'anxiété, parce qu'à la crainte que lui cause le souvenir de ses crimes s'ajoute encore la crainte de ne pas les connaître tous et de n'avoir £stit qu'un aveu incomplet. Quelle ne doit pas êti'e la consternation d'une âme passionnément religieuse qui sent que ses manquements à la loi sont des offenses, et qui comparait devant la majesté divine présente et courroucée! Que ce ne soit point là toujours le sentiment des âmes chrétiennes dans l'examen de conscience, on ne fait pas difficulté de le reconnais tre; mais qui ne sait, pour l'avoir vu dans l'histoire^ que l'examen chrétien peut produire quelquefois des angoisses morales que les anciens ne pouvaient pas même soupçonner?
11 sufQt en effet de parcourir l'histoire ecclésiastique et la biographie des saints pour s'assurer que
l'examen de conscience chez les anciens 227
l'examen est devenu souvent un exercice ti^agique. On y voit des hommes d'une conscience si délicate et si douloureuse, qu'on ne sait s'il faut les admirer ou les plaindre, que le sentiment de leurs fautes les plus légères retient nuit et jour dans les larmes; quelques-uns, se rappelant tous leurs péchés déjà effacés par le repentir et l'absolution, se sentent tout à coup accablés par le souvenir de leurs crimes accumulés; d'autres, songeant par hasard à quelque circonstance qu'ils ont oubliée dans leur aveu, se regardent comme des coupables qui ont usurpé et frauduleusement surpris leur pardon. Il en est que ni prières, ni veilles, ni jeûnes, ni flagellations ne peuvent apaiser, qui répandent leur honte et leur douleur en soupirs, en cris de désespoir, qui se refusent môme aux consolations de ceux qui ont le droit divin de les absoudre, infortunés volontaires qui gémissent sous une pointe autrefois inconnue, qu'on a depuis appelée le scrupule *. Entendu dans le sens religieux, le scrupule est un fait psychologique tout nouveau, une véritable maladie de l'âme qui, selon les temps, a exercé plus ou moins de ravages, qui résiste à tous les remèdes humains et
1. Il y avait bien chez les païens certains scrupules, mais d'une tout autre nature et qui ne portaient jamais que sur un manquement dans les pratiques extérieures de la religion. Voyez le carieux portrait fait par Pluloique dans son traité de la Superstition, ch. 7«
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divins, que les plus célèbres directeurs du xvn« siècle ont en vain essayé de combattre, et dont Tobscure et fuyante malignité, comme on le voit dans les Lettres spirituelles^ échappait même aux prises d'un Bossuet ou d'un Fénelon, ou renaissait sous leurs plus impérieuses objurgations.
Si Texamen de conscience a eu ses tragédies et ses terreurs condamnées sévèrement par la haute raison des plus grands docteurs de TËglise, il a recouru aussi à des pratiques d'une naïveté qui paraîtrait plaisante, si les désirs, quels qu'ils soient^ de perfection morale pouvaient faire sourire. Tels sont certains usages peu connus qui, dans les premiers siècles du christianisme, se sont introduits parmi les hommes voués à la vie solitaire ou réunis dans les cloîtres. C'est là qu'on poussa jusqu'à l'extrême la pratique du précepte pythagoricien. Saint Jean, surnommé Climaque, raconte qu'il fut fort étonné, un jour que, visitant un monastère, il vit que le prieur portait attaché à son flanc et flottant au bout d'une courroie un objet dont l'usage lui était inconnu. Il apprit que c'était une tablette sur laquelle le prieur inscrivait ses fautes à mesure qu'il les commettait, et que tous les frères avaient un pareil instrument toujours sous la main. On n'attendait pas jusqu'au soir pour constater ses péchés et se les rappeler à l'heure du recueillement, on les
saisissait au vol pour ne pas les laisser échapper. Le saint, revenu de son étonnement, finit par trouver cet usage fort judicieux, et dit qu'en effet un ban* quier ne peut pas bien constater tous les soirs ses profits et ses pertes, s'il ne les note pas de moment en moment à mesure qu'ils se produisent ^ Il est même de ces moines qui, par humilité, faisaient collection de leurs tablettes et à leur mort léguaient à leurs frères une bibliothèque de péchés. Cette pratique, qui consiste à marquer de moment en moment tous les manquements à la règle, a pourtant plus d'un inconvénient, et il est permis de ne pas l'admirer. L'examen de conscience n'est plus la surveillance de la vie; il en devient la principale occupation. D'ailleurs ne risquait-on pas d'inscrire ses fautes avec l'impassibilité d'un greffier qui enregisr tre un renseignement dont il se servira plus tard; et, le soir venu, pouvait -on éprouver beaucoup de honte et de tristesse pour des crimes qu'on n'aurait pas retrouvés, si on ne les avait inscrits, et qui ne valaient pas la peine qu'on se les rappelât? Ce sont là des procédés où l'on prend la minutie pour de la délicatesse morale, et qui dans tous les cas supposent autant de loisirs que de scrupules.
En franchissant un grand nombre de siècles et en
1 . Véchelle du ciel, de l'Obéissance ^ ch. 4, traduit par Ar* aavQd d'AndiUy.
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revenant au monde profane, nous devons mention-, ner Franklin, qui usa d'un moyen analogue à celui de ces moines, mais avec plus de réserve et en ou^ vrier laborieux. Franklin a d'autant plus le droit de figurer ici que c'est conformément à la prescription des Vers d'or^ comme il nous l'appreiid lui-même, qu'il conçut la pensée de faire un examen journalier de sa conduite, et qu'il établit son tableau si connu avec colonnes verticales pour les jours, horizontales pour les vertus, formant ainsi de petits carrés où il marquait d'un point noir ses fautes à leur place. Après un certain temps, il en faisait le relevé, et «elon que la page était restée plus ou moins blanche, il voyait s'il avait fait plus ou moins de progrès. Son principe ressemble à celui d'Horace : c C'est déjà un commencement de sagesse que d'avoir échappé à la folie, sapientia prima sttiltitia caruisse. » Quant à la méthode de Franklin, elle est exactement celle qui a été recommandée par Épictète : « Si tu ne veux pas être enclin à la colère, n'en entretiens pas en toi l'habitude, compte les jours où tu ne te seras pas emporté... Maintenant c'est un jour sur deux, puis ce sera un jour sur trois, et après cela un jour sur quatre *. » L'Américain, sans se livrer à la contemplation méditative d'un pythagoricien, sans avoir la