SYNÉSIUS
Une monographie bien faite sur un personnage célèbre, quand elle n'est pas un panégyrique, mais une œuvre de critique solide, est toujours une attachante lecture, qui promet des révélations nouvelles. La grande histoire, nécessairement cérémonieuse ou trop rapide, néglige des détails importants dont la ténuité lui échappe ou qui ne peuvent pas entrer dans le plan d'une vaste composition. C'est en interrogeant la vie d'un homme, ses sentiments, ses
1. Œuvres de Synéstus, évéque de Piolémaïs, traduites entiè^ rement pour la première fois en français et précédées dune étude biographique et littéraire, par M. H. Druon. Paris, Hachette, 1878. Ce livre ne renferme pas seulement une biographie complète et un examen approfondi des ouvrages de Synésius, mais encore bien des discussions nouvelles et un appendice savant, où M. Druon a classé dans un ordre chronologique les nombreuses lettres de son auteur, dont il est si utile de pouvoir fixer les dates*
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opinions, ses habitudes, qu'on pénètre, par mille petits chemins inconnus, jusqu'au cœur d'une société disparue. On la voit plus familièrement, on l'aborde par tous les côtés à la fois, on la juge de plus près. Ce sont souvent les détails particuliers qui font le mieux ressortir les principaux caractères d'une époque, et il n'est pas nécessaire d'invoquer ici l'exemple de Plutarque pour prouver qu'une biographie composée avec art peut devenir un grand tableau d'histoire générale qui nous présente avec les mœui^ et les coutumes l'état moral de tout un siècle.
Par les vicissitudes de sa vie et de ses opinions, par le rôle qu'il a joué comme citoyen, comme ambassadeur, comme philosophe et comme évéque, Synésius, dont M. Druon vient de publier l'intéressante histoire, nous dépeint dans ses divers ouvrages, et mieux qu'un autre peut-être, le commencement du v** siècle de l'ère chrétienne, et le fait d'autant mieux connaître qu'il n'est pas un historien, qu'il n'écrit le plus souvent que pour lui-même, pour ses amis, au jour le jour, avec une passion naïve qui, à cette époque de sophistique, ne laissait pas de s'accorder avec la prétentieuse parure du style. Que de renseignements imprévus il nous fournit sans y penser, sur l'état de l'empire, sur sa faiblesse politique, sur les écoles, les doctrines, la littérature^
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et, en général, sur ce monde moitié chrétien, moitié païen, où les mœurs sont si différentes des opinions, les dogmes encore mal définis, les croyances disparates, où les plus saintes vérités empruntent le langage à la mode des sophistes 1 En toutes choses, la lumière et les ténèbres sont, pour ainsi dire, confondues dans ce monde bizarre dont la grandeur jnorale égale les misères, où non seulement les nations sont partagées par les croyances, mais où le même homme est souventdouble aussi, chrétien par le cœur, païen par l'esprit, et qui présente enfin ce singulier spectacle d'une société qui fait effort pour sortir de sa frivole corruption, frappée déjà i son sommet par le rayon divin, engagée encore dans le yieuK limon, société raffinée et brutale à la fois, qui dispute, qui prêche, pendant que le cercle dont les barbares étreignent l'empire se resserre chaque jour et menace cette vieille civilisation qui n'a plus de soldats et ne songe pas à se défendre.
Nous voici dans la Cyrénaïque, sur le rivage africain de la Méditerranée, contrée autrefois florissante, dont Pindare a chanté les rois, célèbre par son commerce et son école de philosophie, où naquit, oir mourut Synésius. Ses lettres nous disent ce qu'était alors une province sans cesse attaquée par les bè-i douins du temps, livrée à la mauvaise administration, à la Idcheté, à l'avarice des gouverneurs ettvû'iè*
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de Constantinople pour refaire leur fortune, ravagée par la famine, par rennemi, et, plus encore, par les inutiles soldats chargés de la défendre. Il faut voir dans le détail les émouvantes peintures de Synésius pour se figurer toutes ces calamités. Dans leurs fréquentes incursions, les barbares dévastent les champs, les bourgs ouverts, et ne se laissent pas même arrêter par les forteresses. Suivis de leurs femmes, qui tiennent le glaive tout en allaitant leurs enfants, ils violent et dépouillent les sépulcres, brûlent les églises, chargent leur butin sur des milliers de chameaux, entraînent les populations pour les réduire en esclavage. Les habitants ruinés avaient encore la douleur de penser que leurs enfants, enlevés, associés un jour à ces brigandages, deviendraient les auxiliaires de leurs éternels ennemis. Les troupes, qu'on entretient à grands frais, se cachent à l'heure du péril, et, quand la capitale de la Cyrénaïque va être assiégée, le gouverneur se hâte de monter sur un vaisseau, et, comme pour empêcher que le courage de ses administrés ne fasse honte à sa lâcheté, il envoie aux Gyrénéens l'ordre de ne pas engager le combat. Bien plus, une loi interdit aux particuliers de fabriquer des armes et de se défendre. Triste temps, où une province de rimmense empire ne comptait que sur quarante soldats courageux et fidèles ; où, dans la plus grande
' détresse et le plus pressant danger, on demandait à Constantinople cent soixante combattants qu'on ne put pas même obteniri La province était oubliée et ne pouvait être sauvée un moment que par un riche et puissant citoyen, tel que Synésius, ne comptant que sur lui-même et les siens, se mettant, malgré 3a loi, à la tête de ses laboureurs, qui, sans armes militaires, refoulaient les brigands avec des massues, des haclieset des pierres. C'est ainsi qu'une belle province, la brillante colonie de Lacédémone, allait, par la faiblesse et l'incurie du gouvernement politique de l'empire, descendi'e à jamais dans les ténèbres de la barbarie.
Au milieu de toutes ces misères, on n'oubliait pas la poésie, l'éloquence, la littérature. Il faut suivre ce jeune et vaillant soldat volontaire d'une pauvre cité d'Afrique, épris des belles études, quittant sa patrie, qu'il trouvait « trop rebelle à la philosophie », et allant chercher en Egypte des lumières nouvelles, Alexandrie n'était pas seulement l'entrepôt du commerce d'Orient, le réceptacle de tous les vices, mais le foyer de la science grecque, ville des voluptés grossières et des plaisirs élégants, remplie de marchands, de matelots, de bateleurs, de courtisanes, mais aussi de sophistes, d'orateurs, oîi, sur les places et dans les rues, on vit des portefaix prâcber la philosophie & la multitude, oCi à une foula
de disciples accourus de toutes parts s'ouvraient de riches bibliothèques, de célèbres écoles : ici, le modeste Didascalée réservé à renseignement chrétien ; là, le somptueux Musée, /rai^ palais de la science païenne, fréquenté par tout un peuple avide de savoir et de beau langage. C'est là que Synésius entendit, connut, aima la savante Hypatie, cette jeune ôlle mathématicienne et philosophe qui expliquait lé néoplatonisme à une foule de respectueux adorateurs de son génie et de sa beauté. C'est une aimable et tragique apparition dans l'histoire que celle de cette vierge éloquente, consacrant son âme à la philosophie, son corps à la chasteté, qui inspira tant d^amour sans que le plus léger soupçon eût jamais effleuré sa vertu, qui tint les esprits distingués et le peuple même sous l'innocent empire de sa grâce et de sa parole, jusqu'au jour où cette belle inspirée, en se rendant à son école, fut arrachée de son char par une populace fanatique, et que cette noble élève de Platon, entraînée dans une église, dépouillée de ses vêtetnents, fut déchirée au pied d'un autel chrétien par des mains chrétiennes. J'ignore sur quel texte s'est appuyé M. Druon pour affirmer que Cyrille, patriarche d'Alexandrie, pleura sur le crime de son furieux troupeau, qui déshonorait son Eglise. Sans prétendre, avec quelques historiens, que Cyrille fut Tiastigateur de 6e mouve-
tel
un PAIEK DEVENU CHHbTlEH
ment populaire, la vérité □«us oblige à dire que la mort d'Hypatie fut regardée par la communauté chrétienne et par son chef comme une victoire et qu'on pensait bien plutôt à célébrer le triomphe qu'à regretter la victime. Il faut se rappeler que, dans ce christianisme militant des premiers âges, la foi, loin d'apaiser toutes les passions, exaspéi'ait quelquefois les rivalités et les haines, que la man^ suétude n'était pas encore une vertu commune, et, si l'on veut laisser à l'histoire du temps son rude caractère, et ne pas prêter nos scrupules délicats aux violents défenseurs d'une religion longtemps opprimée, il faut reconnaître que le fougueux patriarche ne fut point affligé par un accident heureux qui lui paraissait une revanche et une juste humilia- ' tion pour les ennemis de l'Eglise, et qu'il fut loin de vouloirelTaceravecseslarinesIesang de la vierge philosophe, de cette muse pudique si outrageusement immolée à un Dieu de miséricorde.
Le goût de Synésius pour les sévères études et sa tendre admiration pour Hypatie, alors dans l'éclat de
jeunesse et de la gloire, ne l'empêchèrent pas de. quitter Alexandrie. Un véritable amateur d'éloqueuca,
de philosophie se devait à lui-môiiic d'aller visilor Athènes, la patrie, comme on aimait à le redire, de Démosthène et de Platon. Pour paraître savant, il ^lait avoir vu l'Académie, le Lycée, le Portique, et
tous ces temples de la sagesse antique qui avaient conservé de loin tout leur prestige, bien que la philosophie les eût désertés et qu'ils ne fussent plus habités que par la sophistique. La mode voulait, qu'on eût traversé au moins ces célèbres écoles, pourtant si déchues de leur ancienne splendeur. Celui qui revenait d'Athènes pouvait parler avec plus d'autorité, se donner le droit de mépriser tous ceux qui n'avaient pas touché cette terre privilégiée. On accourait encore à Athènes moins pour s'instruire que pour y être allé, et c'était une belle présomption de sagesse et une gloire que d'en être revenu. Mais ce fut un grand désenchantement pour le grave disciple d'Hypatie de voir la stérile activité de ces écoles dégénérées, où des maîtres vieillis, gâtés par le luxe et la mollesse, ne pensaient qu'à grossir leur auditoire en attirant les élèves par l'appât des petits cadeaux ; où les élèves, par amour-propre, par vanité, pour appartenir au maître le plus suivi, recini taient des auditeurs, enrôlaient les nouveaux venus et travaillaient avec tant de zèle à la renommée de leur sophiste, que ces puériles cabales se changeaient quelquefois en luttes sanglantes. Tout ce mouvement et cette vaine agitation des écoles d'Athènes ne firent pas illusion à Synésius, et, après avoir visité avec une sorte de respect religieux les lieux consacrés par de grands souvenirs, il se hâta de quitter une
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ville qui n'avait plus rien d'auguste que des noms autrefois fameux, et que, dans sa mauvaise humeur, il compare à une victime consumée dont il ne reste plus que la peau poui' retracer aux yeus un être naguère vivant.
Une ambassade de Synésîus nous conduit &'Constanlinople, siège du gouvernement, où la Cyrénaïque, accablée par tous les malheurs à la fois, envoyait ses vœux et ses plaintes. Si les provinces étaient raal- I heureuses, la brillante capitale de l'empire offrait i peut-être un spectacle plus triste et plus dégradant. Le faible héritier de la puissance romaine, Arcadius, régnait alors, dominé par deux ministres dont l'un était un eunuque et l'autre un chef de barbares. C'est un grand dommage pour l'histoire que nous ne possédions pas les lettres que Synésius dut écrire k ses amis de Cyrène pendant son long séjour dans la ville impériale. Durant trois années, il assiégea les portes du palais, lui le représentant officiel de toute une province, sans pouvoir se faire entendre dans cette cour frivole, occupée d'intrigues et de plaisirs ; trois ans on fit attendre, non par mauvais vouloir, f mais par indifférence, par oubli, un ambassadeur ' qui, dans le péril pressant de sa patrie assiégée par des pillards, venait demander au gouvernement une centaine de soldats. On conçoit la juste irritation do Synésius quand il fat enfin admis U porter la parole
devant Temperéur. Quelle liberté de langage, quelle hardiesse indiscrète, quelle vive satire de cette dégradation morale et politique qui livre les dignités et le pouvoir même à des chefs barbares et qui fait préférer la compagnie des fous et des bouffons à celle des centurions et des généraux! Cependant nou3 ne pouvons admettre que cette audacieuse harangue ait été prononcée telle que nous la lisons. Nous savons sans doute que les philosophes avaient le privilège de l'insolence, qu'on entendait volontiers à la cour ces, pacifiques contempteurs des gran^ deurs humaines, que c'était même une sorte de spectacle divertissant que se donnaient les pnnces^ que celui d'un sophiste impertinent prêchant sur les, devoirs de la royauté. Mais, pour être écoutée et souf-, ferte, la remontrance ne peut aller jusqu'à l'outrage. Nous croyons donc que Synésius, de retour dans sa patrie, pour faire honneur à son ambassade et rendant compte à ses concitoyens, a mis après coup, dans un discours d'apparat, non pas seulement ce qu'il avait dit à la cour, mais encore ce qu'il en pensait. Quoi qu'il en soit, ce discours s'élève souvent au-dessus du lieu commun oratoire, et renferme çà et là une vive et précise peinture des mœurs impériales et plus d'un trait énergique que l'histoire peut recueillir.
Revenu dans la Cyrénaïque, Syn^ésius retrouva la
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[~^erre. Aprèa avoir, par ses exhortations et plus encore par l'exemple de son courage, ranimé les espérances de ses concitoyens et repoussé les barbares, il put jouir enfin de quelque reposj se livrer à ses goûts, aux rêveries, aux plaisirs que lui offraient la campagne et l'étucle. Retiré dans le domaine de ses pères, il composa une partie do ses Hymnes, qui lui ont assuré une place honorable dans l'histoire de la littérature et qui, par la hauteur des pensées, la pureté des aspirations, ont mérité d'être comparées aux Médtlations poétiques 6t aux Harmonies religieuses d'un illuslre poète contemporain. C'est la même mysticité un peu monotone, la même adoration d'un Dieu souvent mal défini, un culte poétique ofi la philosophie paraît emprunter le langage de la foi; seulement, dans les Hymnes de Synésius, on distingue plus nettement, sous les effusions lyriques, l'abstraite et subtile théologie du panthéisme alexandrin. Après tant de siècles écoulés, et malgré la diversité des temps, les chants du païen devenu mystique et du chrétien devenant philosophe se rencontrent dans les hautes et vagues régions d'une sentimentale métaphysique. Nous ne croyons pas que Lamartine ait imité Synésius, bien que de nombreuses ressemblances * vous fassent d'abord
I. Ces ressemblanceB ont été curieusement relevées pir M. Druon, [lage 1S2.
illusion. C'est que l'un et l'autre poète ont chanté en un temps de trouble moral, placés sur les limites confuses de la philosophie et de la religion, dans une sorte de crépuscule intellectuel, entre la foi et la raison, avec cette différence que l'auteur des Hymnes saluait, en quelque sorte, l'aurore d'une croyance nouvelle, tandis que le poète des Méditations et des Harmonies semblait plutôt dire adieu à une croyance ancienne. Du reste, sans insister sur ces conformités littéraires et philosophiques souvent remarquées, on peut dire que le caractère, les sentiments, la vie même des deux poètes, présentent plus d'une analogie. Nous ne voudrions pas pousser l'exactitude du rapprochement jusqu'à l'indiscrétion. Mais pourquoi ne dirions-nous pas que le poète deCyrène faisait un noble usage de sa fortune, qu'il la dépensait avec une insouciante libéralité, que son patrimoine était assez considérable pour qu'il n'eût pas besoin de l'administrer avec une vigilante économie? Dans ses domaines, où il exerce une large et délicate hospitalité, il partage avec plaisir les occupations du fermier sans s'associer à ses calculs, et jouit de la campagne en poète sans se demander si les moissons rempliront ses granges. Il se plaît à vivre au milieu de cette population rustique dont il est le bienfaiteur et qu'il s'attache par ses services. Son affectueuse bonté se répand même sur les animaux compagnons
UN PAÎEH OBVEHU CHRKTIBlf SIS
de ses plaisirs, sur ses chiens, sur ses chevaux, dont il parle avec attendrissement. Ce propriétaire cam^ pagnard, hardi chasseur, que le malheur des temps rendait quelquefois guerrier intrépide, était une âme rêveuse qui se livrait volontiers aux douceurs d'un quiétisme poétique. Il aime à contempler les spectacles de la nature, les travaux du laboureur, la verdure, les prés, les eaux, les bois, et il décrit avec une voluptueuse mollesse les couleurs, les parfums, la fraîcheur et toutes les délices de la campagne et de la solitude. S'il faut l'en croire, il consacre ses douces journées à la prière, à l'étude de l'homme, de la divinité, des lois qui régissent le monde, et dans ses contemplations nocturnes, seul à seul avec Dieu, il lui semble a que les astres même le regardent avec amour »• Au milieu de ces ravissements poétiques et de cette exaltation demi-religieuse, ' son âme éclate en hymnes et croit monter sur les degrés de la philosophie jusqu'à Dieu. Telle était la vie de ce contemplateur innocent, mêlé quelquefois aux affaires, ambassadeur par occasion, soldat par nécessité, sachant accepter les devoirs de la vio active, préférant les délicieuses langueurs de la pensée, qui se complut dans les raffinements littéraires et les poétiques méditations jusqu'au moment où le peuple , accoutumé à son patronage , reconnaissant de ses services, exaspéré par le malheur ^
abandonné par le pouvoir politique, l'appelât de ses vœux et, dans Texcès de son admiration et de sa reconnaissance, lui confiât ce qui était alors une sorte de dictature morale, Fépiscopat.
Notre dessein ne peut pas être, dans ces quelques pages, d'analyser les œuvres philosophiques du futur évoque, son traité sur la Providence et son livre assez bizarre sur la divination par les songes. Nous voulons simplement esquisser en quelques traits la physionomie de l'homme et de l'écrivain* Comme on a souvent fort exagéré la valeur doctrinale de ces traités, il faut savoir gré à M. Druon d'avoir jugé l'auteur avec une juste modération et de n'avoir pas cédé à la tentation de surfaire son héros. C'est rordinaire défaut des longues monographies d'enfler les mérites du personnage célébré et d'ajouter à la vérité les complaisances bien naturelles et fort explicables du panégyrique. M. Druon a le courage dQ ne pas accepter des témoignages trop favorables et résiste à l'autorité de Bossuet lui-même, qui appelle le philosophe de Cyrène le grand Synésius. En efiet, ce serait faire beaucoup d'honneur à un écrivain qui ne fut qu'ingénieux de lui accorder un si beau titre, qui doit être réservé au géinie. Synésius comme philosophe, dans la prose et dans les vers, n'est ni profond ni original. Il doit être rangé parmi ces amateurs de philosophie, comme on en voyait
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beaucoup alors, qui, après avoir fréquenté les écoles, après en avoir rapporté fidèlement une ample provision de dogmes, ajoutent peu à leurs cahiers de notes, s'exaltent quelquefois en les relisant et jettent les broderies de leur style sur ce canevas emprunté. Pour ces esprits élégants, plus amoureux de beau langage que de sévères vérités, la Philosophie est surtout un thème à variations oratoires, un plaisir transcendant, une noble occupation et non pas une pénible recherche et une investigation scientifique. Par la manière dont ils définissent la philosophie et la métaphysique, on voit bien quels sont leurs goûts et quelle est leur portée. Synésius dira que € la métaphysique n'est pas une science particulière; elle est tout ce qu'il y a de plus parfait, de plus élevé dans chaque chose, le résumé et l'expression la plus vive de toutes les sciences, de tous les arts; elle est la réunion de toutes les Muses. » Une pareille définition plaira toujours à ces délicats artistes delà parole qui ont plus d'imagination que de rigueur, qui aiment à se jouer sans fatigue au milieu des plus hautes pensées, et qui, d'ailleurs, auraient tout à perdre si, au lieu de planer élégamment audessus d'une science, ils étaient forcés de se plier à une méthode et de s'emprisonner dans d'étroites limites. Un caractère de l'époque qui mérite d'être fiignalé, c'est que ces brillants esprits ççoiu^ cx^\^t^
pas que la philosophie puisse se suffire à elle-même et qui lui donnent pour cortège la rhétorique et la poésie, sont précisément ceux qui prennent le plus volontiers des airs mystérieux, comme s'ils étaient les interprètes d'une doctrine sacrée. Ils méprisent surtout le profane vulgaire, c II ne convient pas, dit Synésius, que les vérités philosophiques soient livrées à la foule; on ne peut les aborder qu'après une véritable initiation : il £aut donc que devant le sanctuaire s'étende un voile. » Comme ils se jugent seuls dignes de posséder la vérité, ils vont jusqu'à recommander à leurs amis de se taire sur leurs croyances communes; ils n'osent môme les confier aux lettres les plus familières. A quoi bon tous ces mystères? La philosophie était-elle alors l'objet d'une surveillance politique? Ce sont là bien des façons
pour dire tout bas ce qu'on avait entendu professer tout haut dans les écoles d'Alexandrie. Il ne faut y voir qu'une espèce de coquetterie sérieuse, un ingénieux détour de l'amour-propre, une naïve préoccupation de soi-même. Synésius aime, respecte, vénère la doctrine non pas seulement parce qu'elle est belle, mais parce qu'elle est devenue sienne; il s'en fait le hiérophante; «célébrer les mystères de la philosophie » est une de ses expressions favorites. « Le philosophe, dit-il encore, est presque un demi-dieu. > On ne peut pas mieux s'y prendre pour Be tirer
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pair, attirer sur soi le respect et se donner les apparences d'un pontife qui annonce une religion. Ce caractère des écrits de Synêsius nous parait curieux, parce que nous le retrouvons dans quelques ouvrages philosophiques de noire temps. C'est la môme manière vague de définir la philosophie, le même souci de la forme, un dédain pai-eil pour le profane public, et cette mystérieuse révélation de doctrines connues. Dans ce langage sacerdotal, il faut moins voir une nouveauté de doctrine qu'une nou* veauté de style. Il arrive un moment dans l'histoire de la littérature et de la philosophie où le plus sAr moyen de toucher les esprits, c'est de parler la langue de la piété, où l'incrédulité même prend les raffinements mystiques de la dévotion, s'épanche en tendresses métaphysiques, fait jouer les plus délicats ressorts de la passion en exaltant les âmes sans but précis. Ce n'est ni de la religion, ni de la piété, ni l'ivresse de la vérité philosophique; c'est un art nouveau, le mysticisme du style.
Quelles que soient l'honnêteté, la décence, la gravité des ouvrages philosophiques de Synêsius, nous croyons avoir le droit de l'appeler sophiste, dans le sens le moins défavorable et purement littéraire du mot, c'est-à-dire un habile décorateur de pensées communes. Presque tous les hommes de lettres ix cette époque étaient des sophistes; mai3,çoiiT fe\.xô
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juste, on doit reconnaître qu'ils ne Tétaient pas tous de la même façon. Les uns, les moins honnêtes, non pas les moins vantés^ font de l'éloquence un spectacle et un commerce, vont de ville en ville, donnant des représentations oratoires, et avec un appareil ilidécent, des gestes d'histrion et les grâces empruntées à Fart des courtisanes, ne cherchent à recueillir que de lucratifs applaudissements : virtuoses errants de l'éloquence, qui exploitent la curiosité populaire et le goût général du temps pour les artifices de la parole. D'autres, qui ne valent pas mieux et qui tendent au même but par des moyens contraires, au lieu de revêtir la pourpre et de poser sur leur tête la couronne de fleurs, se jettent dans un autre excès de l'ostentation, l'ostentation de l'austérité, et promènent sur les places et dans les rues leur manteau troué, leur barbe inculte et leur gueuserie insolente. Ce sont les sophistes plus particulièrement adonnés h la philosophie, disciples dégénérés de Diogène, écomifleurs de repas, redoutés par l'indiscrétion cynique de leurs remontrances morales, sachant donner les apparences d'une intraitable sagesse à leur mendicité menaçante. Ce n'est pas, nous n'avons pas besoin de le dire, à ces deux classes de sophistes qu'appartient Synésius. Il est un grand seigneur indépendant par sa fortune, et non pas un homme de lettres cherchant à vivre de sa profession. Lui-
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inf m e fl se pCace an-desesos de ces cliaifaitaos d^ faaot et de lus étage; fl se défeiid eoatre leiir jato^ fl attaque lecr igDûrance, lenr rertiease ûeflitè^ el comnre de soo mépris ces ofateois de thèltre^ Téri« tables esdares dn imiUîc qui les paye. « Parler pour la foule, ô le miséfàUe métiar! » dit41 a^ec la morgue de l'opoleuce ei la dignité de l'homme qui se respecte. Comme fl £ùt seotir sa sapé* riorité à ces pauvres gens, orateurs merGenaùres, et arec queUe hauteur patrîciemie fl marque la distance qui les sépare de lui quand fl leur dit encore, non sans grâce : c Moi, je ne chante que pour mon plaisir; tandis que je m'adresse aux arbres, le ruisseau qui coule devant moi poursuit sa course sans jamais se tarir; ce n'est pas comme Teau de la clepsydre, que d'une main avare mesure pour vous l'appariteur public. Je puis chanter quelques instants seulement ou pendant des heures entières, qu'importe? Je m'arrête quand je veux, et le ruisseau coule encore, et il continuei^a de couler jour et nuit, et Tannée prochaine et toujours. » Ce sont là de charmantes paroles, qui révèlent lo vrai caractère de Synésius écrivain. Il est un sophiste qui n'écrit que pour son plaisir, disons un sophiste amateur. La littérature est pour lui une distraction, un divertissement, et souvent aussi, il faut l*avouor, une bien frivole occupation. S'il affecte la ^c^n'vV.^
d'un sage, s'il en prend quelquefois le ton sincère, s'il fait passer sur sa lyre ou sous sa plume les redites de la philosophie alexandrine, c'est que les grandes idées se prêtent aux ornements de la rhétorique et peuvent devenir un sujet d'amplifications littéraires, d'autant plus méritoires que les philosophes, en général, ne cherchaient pas la gloire du style. Mais, à le bien prendre, ce profond rêveur aime beaucoup les futiles exercices du temps. Il s'amuse à faire des pastiches, imitant la langue des grands écrivains de l'antiquité. En lisant une tragédie ou une comédie, il intercale des passages de sa façon qui ne font pas disparate, c'est lui-même qui le dit : « On me croirait l'égal, tantôt de Cratinus, tantôt de Diphile ou de Philémon; il n'est aucun mètre, aucun genre de poésie où je ne puisse porter mes tentatives, soit que j'oppose un ouvrage à un ouvrage, soit que je lutte contre un fragment. » On reconnaît là, et les exercices et aussi la vanité des sophistes. Synésius se vantait comme les sophistes, mais sa vanité était plus naïve, plus innocente ; il se vantait en famille, dans ses lettres à ses amis avec une candeur et une sincérité parfois plaisantes. D s'admire, il s'étonne de lui-même, il a quelque peine à comprendre qu'un homme puisse avoir tant de faciUté et d'esprit. Si dans un cercle on le prie de lire un livre, il ajoute, tout en lisant, un passage de
son invention, € et cela, dit-il, sans effort, j'eri prends à témoin le dieu de Téloquence. » De tous côtés s élèvent un murmure flatteur et des applaudissements qui s'adressent non pas à l'auteur du livre, mais aux additions improvisées. Toutes ces merveilles, il les raconte dans un ouvrage destiné à son fils qui n'est pas encore au monde. L'enfant repose encore dans le sein de sa mère, et déjà on l'entretient de rhétorique, de succès littéraires; on lui ménage la surprise d'une glorieuse naissance. On ne pouvait s'y prendre de meilleure heure pour, lui donner une haute idée des talents paternels, « Pourquoi, écrit Synésius, n'instruirais-je pas mon fils, ce fils dont le ciel m'a promis la naissance dans quelques mois et que je crois déjà voir? car je veux qu'il sache un jour discourir *• » Surprenant progrès de la rhétorique ! Trois siècles auparavant, Quintilien commençait l'éducation du futur orateur quand celui-ci était encore entre les bras de sa nourrice. Nous jugeons aujourd'hui que le bon rhéteur était trop pressé. Synésius, plus impatient, semble trouver que vouloir façonner un orateur quand il est déjà à la mamelle, c'est s'y prendre un peu tard. En lisant ce long ouvrage si plein de sollicitude paternelle et oratoire, on n'ose se figurer l'affreuse décep-