‹ Études morales sur las grands écrivains latinsChapitre 19 sur 29 · IV · texte numérisé non relu

IV

fait revivre le passé et les hommes qui s'y agitent, avec quelle souplesse il entre dans le caractère et s'associe aux passions des personnages les plus divers. Il s'intéresse tellement aux faits qu'il raconte qu'on dirait qu'il y a assisté, et que, par une espèce de divination, il a vu à plusieurs siècles de distance les moindres détailsdes événements. Pour ne parler que du vingt et unième livre, ne croirait-on pas entendre, tellement le récit est vif et pittoresque, un survivant de l'armée d'Annibal racontant le siège de Sagonte et le passage des Alpes ? II possède le don de s'émouvoir à un degré si remarquable, qu'il devient impartial presque malgré lui. La passion l'emporte, et il cesse pour un moment d'attribuer à Rome le monopole de l'héroïsme. Il ne s'appartient plus, il est tout entier à son sujet et ne peut plus s'en détacher. « J'ai déjà acquis assez de gloire, disait-il au commencement d'un de ses livres, et je pourrais m'arrêter, si mon âme inquiète ne se repaissait de son travail. » Pline l'Ancien, qui nous a conservé ce fragment, reproche à Tite-Live d'avoir travaillé pour sa gloire plutôt que pour celle du peuple romain.

25o TITE-LIVE

Mais qui ne voit que cet amour de l'historien pour son œuvre est le plus bel hommage qu'il pût rendre au nom romain, puisqu'il ne peut plus vivre, ni goûter aucun repos sans raconter ses exploits ?

En s'identifiant ainsi avec son sujet, Tite- Live lui a communiqué sa vie et Ta transformé à son image. Selon le mot de Quintilien, la gloire de l'écrivain se confond ici avec les faits qu'il transmet à la postérité. L'étroite liaison qui existe entre le génie de l'artiste et son œuvre se trouve en effet merveilleusement réalisée dans l'ouvrage de Tite-Live. S'il a pu dire que son âme est devenue antique au contact des choses anciennes, il n'est pas moins vrai que les personnages qu'il met en scène ont retrouvé une vie nouvelle sous l'étreinte de son génie. Il est, pour ainsi dire, la grande âme qui se mêle au vaste corps de son histoire et qui meut tous les ressorts du drame qu'il déroule sous nos yeux. Rome est devenue sa chose et fait partie de lui-même; il en partage toutes les inquiétudes et toutes les joies,il souffre et combat,il triomphe et s'enorgueillit avec elle. Parfois l'émotion le gagne

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au point d'interrompre son récit. « Je succomberais à la lêichef succumbam oneri, » dit-il en parlant de la terreur qui se répandit dans Rome après la bataille de Cannes, « et je n'essaierai pas de raconter des faits que mon récit ne ferait qu'affaiblir (i). » Aussi avec quelle joie (ce sont ses propres expressions, mejuvaf) annonce-t-il un peu plus loin la fin de cette terrible guerre, comme s'il avait pris part en personne aux fatigues et aux périls !

Mais l'homme a beau faire, il ne peut embrasser qu'une partie de la réalité ; quand il la poursuit d'un côté, elle lui échappe de l'autre. Pendant que Tite-Live est absorbé dans son travail de résurrection poétique, il perd de vue la véritable physionomie des héros qu'il évoque, il répand une couleur uniforme sur tous ses personnages et les fait parler avec la même éloquence. On n'a pas manqué de relever ce manque de couleur locale et de saveur du terroir. On voudrait qu'il eût saisi sur le vif et reproduit dans toute leur rudesse quelques-uns des traits de ces farouches enfants

(i) XXII, 54.

de ritalie que n'avait pas encore adoucis la civilisation grecque. Même au simple point de vue esthétique et littéraire, on préférerait aux plus belles harangues quelques-unes de ces paroles énergiques et grossières qui font mieux connaître un homme et son époque que les aperçus les plus ingénieux du psychologue le plus avisé. On regrette avec Montesquieu que Tite-Live « ait jeté des fleurs sur ces énormes colosses de Tantiquité ». Son récit est trop constamment beau, trop solennel dans sa variété, le poète et Torçiteur apparaissent trop souvent, et quand on en lit plusieurs pages de suite, on reconnaît, avec Pascal, que réloquence continue ennuie. En y regardant de près, on s'aperçoit que tout cela est apprêté et un peu artificiel. C'est là une impression d'ensemble plutôt qu'une remarque portant sur tel ou tel détail. L'art est parfait, l'œuvre est vivante, mais d'une vie posthume en quelque sorte et surajoutée. Après cela, c'est peut-être la condition des œuvres humaines les plus parfaites de ne pouvoir nous donner qu'une image affaiblie de l'idéal que l'artiste nous fait entrevoir. Quoi qu'il en soit,

si Tite-Live se ressent un peu trop de Téducationqu'ila reçue chez les rhéteurs, c'était une nature très richement douée, d'une sensibilité exquise et d'un esprit très perspicace. S'il fait un peu trop de cérémonie avec les citoyens de l'ancienne Rome, il devait être charmant de vie et d'expansion dans Tintimité. Il était indulgent et modéré ; il excellait, nous dit Quintilien, dans l'expression des passions douces, affectus dulciores. Ne lui tenons pas rigueur pour quelques taches qui se sont glissées dans un ouvrage aussi considérable ; sachons-lui gré, au contraire, d'avoir consacré son talent à la gloire de son pays, et saluons en lui non seulement un citoyen désintéressé et un écrivain de premier ordre, mais encore un historien très estimable et un moraliste ami du bien et défenseur de la vertu.

Après avoir indiqué la difficulté de son entreprise et dans quel « état d'âme » il Ta exécutée, Tite-Live nous explique, dans la dernière partie de sa préface, ce qu'il faut penser

de rhistoire des premiers siècles de Rome, et s'applique à montrer l'importance morale et politique des leçons qui en découlent. Pour le Juger équitablement, il est bon de se rappeler ce qu'était l'histoire pour les anciens : une œuvre d'art, à la fois utile et agréable, tenant le milieu entre la poésie et l'éloquence. Pour Cicéron, c'était un genre d'écrit éminemment oratoire, opus oratorium maxime ;pour Quintilien, c'était comme une épopée en prose^ quodam modo carmen solutum. De nos jours^ on veut surtout en faire une science ; on y réussit même parfois, mais à petite dose, en portant ses efforts sur un point déterminé. Le moment n'est pas encore venu où un homme de génie, s'emparant des travaux de ses de« vanciers, les condensera dans une œuvre vivante et élèvera, sur les débris des générations éteintes, un monument définitif, comme Thucydide l'a fait pour la guerre du Péloponèse. Je crains même que, prise ainsi dans son ensemble, l'histoire ne reste toujours, comme son nom l'indique, une recherche, une enquête toujours ouverte et sujette à discussion. Sup* posons cependant, car il ne faut décourager

personne, qu'un jour elle réalisera les brillantes espérances qu'on a fondées sur elle. En attendant, ne demandons pas aux historiens de l'antiquité une exactitude et une rigueur scientifiques qui n'étaient pas h leur portée. Le reproche le plus grave qu'on pourrait leur faire, ce serait de vouloir nous en imposer en donnant comme certains des faits douteux et de confondre l'histoire avec la légende, Tlte- Live n'a pas manqué de prévenir cette accusation. Si les érudits auprès desquels il est en grande défaveur s'étaient donné la peine de l'écouter, ils se seraient épargné une bonne partie de leurs récriminations,

<c Quant aux événements qui ont précédé ou accompagné la fondation de la ville, je n'entends, dit-il, ni affirmer^ ni contester des traditions plus embellies par la fiction que pourvues de preuves irrécusables (i), ^ Dans l'impossibilité où il se trouve de contrôler ces traditions, il préfère les rapporter telles quelles^ afin d'imprimer aux origines de Rome un caractère plus auguste. Il affiche, il est vrai^

(i) Prooem.

une prétention exorbitante lorsqu'il dit « que le peuple romain s'est acquis par les armes assez de gloire, pour que Tunivers se résigne à lui laisser faire du dieu Mars son auteur et le père de son fondateur, comme il se résigne à sa domination. » Mais il l'atténue singulièrement lorsqu'il ajoute : « Vous en croirez ce que vous voudrez, je n'y attache pas d'importance.» Lui-même ne sait qu'en croire, ou plutôt son incrédulité n'est pas douteuse. Après avoir rappelé, avec une bonne foi apparente, la rencontre de la Vestale et du dieu Mars, il a soin d'ajouter qu'au moins Rhea Silvia le raconta ainsi, « soit qu'elle le crût, soit qu'il lui parût plus honorable de prendre un dieu pour complice de sa faute (i). »

De même à propos de la mort de Romulus. Il dit bien qu'il fut enlevé au ciel et invoqué comme dieu, mais il ajoute qu'on soupçonna les patriciens de l'avoir mis en pièces, et que si ce bruit demeura obscur, si l'autre version prévalut, c'est que l'admiration et la crainte l'avaient accréditée. Lorsqu'il

nous parle un peu plus loin des entretiens de Numa avec la nymphe Egérie, il nous apprend que c'était un artifice du monarque, afin que la croyance d'un miracle fît descendre plus avant la crainte des dieux dans les âmes d'une multitude ignorante. Il rapporte ces faits et beaucoup d'autres parce qu'ils faisaient partie des traditions nationales et qu'il ne se reconnaissait pas le droit de les altérer, n'ayant rien de positif à mettre à leur place, te Je n'ignore pas, dit-il, que de nos jours on ne croit plus aux présages envoyés par les dieux. ,. Mais en écrivant l'histoire des temps anciens, mon âme, je ne sais comment, devient antique, et je me ferais scrupule de regarder comme in-^ dignes d'être rapportés dans mes annales des faits que la sagesse de nos aïeux jugeait dignes de la publicité (i). » Et il rapporte pèlemêle tous les prodiges qu'il trouve chez les annalistes, non qu'il y ajoute une foi aveugle, mais par égard pour les ancêtres. Au lieu de l'accuser de crédulité, on devrait lui savoir gré de nous avoir conservé le souvenir des ter-

(i) xLiii, i3.

reurs et des expiations religieuses qui tenaient une si grande place dans la vie des anciens.

Vrais ou faux, les prodiges qu'il nous raconte ont exercé une grande influence sur la politique et la marche des événements, et Thistorien ne peut les négliger sans manquer à son devoir. Le merveilleux, qu'on s'en défende ou non, a joué un grand rôle dans l'histoire; ce sont les croyances religieuses qui mènent le monde. L'héroïsme des Romains prenait sa source dans la croyance à l'éternité de Rome et dans la soumission à la volonté des dieux. «Dis te minorent quod geris, imperas; c'est dans la soumission à la volonté des dieux que ta puissance réside,» disait lui-même au peuple romain le moins crédule enfant du siècle d'Auguste (i).

Il est donc heureux que Tite-Live n'ait pas professé pour les choses religieuses le même dédain que ses contemporains. Il est heureux ajouterai-je, qu'il n'ait pas fait une histoire critique des premiers temps de Rome : avec le peu de ressources dont il disposait, il n'au-

(i) Horace, Carm.y m i, 6,

rait pu que faire un choix arbitraire parmi tant de faits douteux ; il ne serait jamais sorti du récit des origines. Je sais qu'il avait peu de goût et d'aptitude pour les recherches d'érudition, et qu'on lui reproche de ne pas avoir déchiffré les anciens textes ni fouillé les archives, mais il en aurait tire très peu de chose tout en y consacrant beaucoup de temps ; c'était une tâche suffisante de mettre en oeuvre les matériaux amassés par ses prédécesseurs.

Il savait qu'il était impossible de rétablir la vérité, et il en avait pris son parti, mais non sans déplorer la perte des documents et sans avertir le lecteur de l'incertitude dé son récit. C'est ainsi qu'après avoir raconté l'occupation de Rome par les Gaulois, en Sgo avant notre ère, il s'arrête un moment pour considérer l'espace parcouru et pour le distinguer de celui qui s'ouvre devant lui. « J'ai exposé en cinq livres l'histoire des Romains depuis la fondation de Rome jusqu'à la prise de la même ville..., histoire obscure, et par son extrême antiquité, comme ces objets qu'on aperçoit à peine à cause de leur très grand éloignement, et par l'insuffisance et la rareté, à ces mêmes

époques, de Pécriture, seule gardienne fidèle du souvenir du passé, enfin par la destruction presque entière, dans Tincendie de la ville, des registres des pontifes et des autres monuments publics et particuliers. C'est avec plus de clarté et de certitude que j'exposerai désormais les événements qui vont suivre au dedans et au dehors, cette renaissance de Rome, repoussée, pour ainsi dire, de sa souche avec plus de sève €t de vie(i). » Cette certitude est encore loin d'être parfaite, puisque Tite-Live se plaint de nouveau à la fin du huitième livre : « Il n'est pas facile de préférer un fait à un autre, une autorité aune autre autorité. Je suis convaincu que le souvenir du passé a été altéré par les éloges funèbres et par les faux titres inscrits sur les portraits des ancêtres, parce que chaque famille veut, à l'aide de mensonges et d'artifices, attirer sur elle toute la gloire des actions et des magistratures (2). » Il souffre de cette incertitude et voudrait trouver des témoignages sur lesquels il pût s'appuyer en toute sécurité. Après avoir raconté l'étrange

(i) VI, I.

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