‹ Études morales sur las grands écrivains latinsChapitre 20 sur 29 · VIII · texte numérisé non relu

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dévouement de Gurtius, qui se précipita tout armé dans le gouffre ouvert au milieu du forum, il ajoute : « Je n'aurais pas épargné mes peines si quelque voie pouvait conduire à la vérité, mais il faut aujourd'hui s'en tenir à la tradition, puisque l'ancienneté du fait ne permet pas d'en constater l'authenticité (i).h

D'après ce qui précède, si Tite-Live avait voulu faire une. histoire critique, il aurait dû se borner à reproduire les notices arides et incohérentes de la chronique., comme Fabius Pictor, ou bien, comme Caton et Claudius, ne tenir aucun compte de l'histoire des premiers temps. Mais cette histoire était depuis longtemps dans le domaine public; on en trouve déjà la trace sur Tinscription de la colonne rostrale élevée en l'honneur de Duillius pendant la première guerre punique, et Tite-Live s'était proposé d'écrire l'histoire entière du peuple romain (2). Il ne pouvait donc que s'en

(i) VII, 6.

(2) Thucydide lui-même, avec les admirables qualités scientifiques de son esprit, eût été fort embjrirrassé s'il avait voulu raconter les origines de la Grèce. Pour faire une œuvre utile, d'un profit durable et solide, urn/ix ii «V, il a été obligé de concentrer ses eÉTorts sur

rapporter à la tradition, telle qu'il la trouvait consignée dans les annalistes, et la donner pour ce qu'elle vaut, sans avoir la prétention de la faire accepter comme l'expression fidèle de la vérité. Il déclare à maintes reprises que les commencements de Rome sont incertains, et la Dissei^ation de Louis de Beaufort sur l'incertitude des premiers siècles de Rome ne l'aurait pas étonné. Il aurait sans doute souri des efforts de Niebuhr et des conjectures de sa « philologie médiatrice de l'éternité ». Aujourd'hui encore, après tant de recherches, on n'a rien trouvé de mieux à lui substituer, et

un point limité, la lutte politique et militaire entre Sparte et Athènes pendant la guerre du Péloponèse. Il a consacré plus de vingt ans à ce travail et n'a pas eu le temps de l'achever. Au commencement du premier livre, il a bien essayé de rectifier le récit légendaire des poètes et des logographes ; mais, d'après M. Croiset, son savant éditeur, « ses conclusions ne sont pas de tout point conformes à ce que nous croyons savoir aujourd'hui des temps primitifs de la Grèce. Des fouilles récentes, la comparaison avec d'autres civilisations analogues, une expérience critique plus longue nous conduiraient peut-être à modifier sur quelques points les opinions de Thucydide et à tirer d'Homère des renseignements un peu différents de ceux qu'il y a puisés. » (Thucydide^ par M. Croiset. Introduction, p. 37.)

M. Duruy, dans son Histoire des Romaiîis^ pour ne pas rester court sur les origines de Rome, n'a pas craint de reproduire Thistoire traditionnelle des rois.

D'ailleurs, Messieurs, Tite-Live se propo* sait moins de laisser du passé une image définitive que deprésenterà ses contemporains des leçons à suivre et des exemples à imiter. Ce qu'il recommande principalement à l'attention du lecteur, c'est la loi du progrès et de la décadence de Rome et l'étroite relation qui existe entre ses mœurs et sa fortune. « Que chacun, dit-il dans sa préface, s'applique pour sa part à observer la vie, les mœurs des Romains , à connaître les hommes , la conduite qui, dans la paix et dans la guerre, nous ont donné l'empire et l'ont agrandi ; comment l'affaiblissement • insensible de la discipline amena d'abord le relâchement des mœurs, qui, bientôt entraînées sur une pente chaque jour plus rapide, se précipitèrent vers leur chute, jusqu'à ce qu'on arrive enfin à cette époque où nous ne pouvons ni souffrir nos maux ni en supporter le remède. Le principal et le plus salutaire avan-

tage de l'histoire, c'est d'exposer à vos yeux sur un grand théâtre des enseignements de toute espèce, de vous présenter des exemples à imiter et pour soi et pour sa patrie, de détourner de ces entreprises qu'il est honteux de concevoir et honteux d'accomplir. »

Tite-Live, qui avait composé des dialogues où l'histoire et la philosophie tenaient une égale place, avait des raisons particulières de regarder l'histoire comme une dépendance de la morale ; mais en prenant cette conception pour point de départ de son ouvrage, il ne faisait que se conformer à la loi du genre historique chez les anciens. Pour les Romains, en particulier, l'histoire était avant tout une leçon et un spectacle. L'histoire n'a même succédé aux Annales proprement dites que pour mettre en lumière les enseignements qui pouvaient être utiles aux citoyens. En composant son Histoire des origines, Caton avait un but moral. « Il la transcrivit, dit Plutarque, de sa propre main et en gros caractères pour que son jeune fils pût la lire et, dès la maison, se former sur l'exemple des vieux Romains. » Peu de temps après, Sempronius

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Asellio, dans un curieux passage conservé par Aulu-Gelle, marquait nettement la différence qui existe entre la simple chronique et le récit philosophique des faits. « Les Annales, dlsaît-ilj sont complètement incapables de nous animer k faire notre devoir envers la République ou de nous détourner de mal faire, » Vous connaissez la pensée de Cicéron, qui veut que Thistoire ne soit pas seulement le souvenir du passé, testîs temporum^ nuntia vetustaîis^ mais encore un enseignement et une règle de conduite, htx pei^iîatis^ptîa memoriœ, magisîra pitœ. Même préoccupation dans les préfaces de Salluste. Il fait l'éloge de Thistoire, considérée comme une manifestation de la vie politique; en remettant sous les yeux de ses contemporains les grands exemples du passé, il excitera chez eux une émulation généreuse et qui sera profitable à la République.

En s'engageant ainsi dans la voie tracée par ses devanciers, Tite*Live ne se proposait pas seulement d^offrir à l'admiranon de ses contemporains la merveilleuse grandeur de la vieille Rome, il avait Tambition d'exercer une

réelle influence sur son siècle et de faire du passé une leçon pour le présent. Comme Ta très bien dit Weissenborn dans la préface de son Tite-Live : « 11 était pénétré du sentiment de la grandeur de son peuple, de son incontestable prééminence, de ses actions glorieuses, et veut faire un tableau vivant de la vérité à ses contemporains déchus et affaiblis ; il leur rappellera que c'est la vertu et rhumanité, la justice et la piété qui ont élevé Tétat romain et qui lui ont donné Tempire du monde. C'est l'importance religieuse et morale, c'est la dignité de l'histoire que Tite- Live sent si vivement et s'efforce de faire reconnaître, quand il encourage à la vertu, non par des considérations morales et par des exhortations, mais par une peinture vivante des personnes et des choses ; quand il réveille chez ses lecteurs le pressentiment de la Providence divine en leur montrant les voies du destin, enfin, quand il communique par là à son récit la chaleur, la vigueur et le feu dont il se sentait lui-même si vivement pénétré. » Il se console du spectacle humiliant de la dépravation de son époque en contemplant avec

admiration les nobles caractères, la force morale, la constance vraiment romaine des grands hommes du passé, d*un Cincinnatus, d*un Camille^ d*un Papirius Cursor, d'un Décius, d*un Fabius Cunctator, d*un Paul-Emîle. Il s applique avec une complaisance patriotique à mettre en lumière les vertus qu'il considère comme vraiment romaines : la patience et la bravoure, et facere et pati forîia romanum est, la modération dans la prospérité et la fermeté inébranlable dans les revers, la magnanimité et la loyauté, la probité incorruptible et le dévouement sans bornes pour la patrie. Attaché de cœur à la religion des ancêtres, il reproche à ses contemporains leur impiété et leur mépris des anciens dieux, et montre que Tindifférence religieuse fait courir à la société les plus grands périls, a Quand la religion était en honneur, on ne savait peint interpréter les serments et les lois pour les plier à son gré, on préférait y conformer sa conduite (i). »

Comme Virgile et Horace, mais avec plus d'autorité que ce dernier, il invite ses conci-

toyens à cultiver « la piété et la bonne foi, ces deux vertus qui ont fait la grandeur de Rome. »

Cependant, comme s'il n'avait qu'une demi-confiance dans l'efficacité de ses leçons, il se dédommage d'un échec possible en affirmant une fois de plus l'incomparable grandeur du passé de Rome. « Ou l'amour de mon sujet m'abuse, dit-il, ou jamais la République ne fut plus grande, plus intègre, plus riche en bons exemples. Jamais la débauche et l'avidité ne pénétrèrent si tard dans aucun Etat, nulle part l'économie et la pauvreté ne furent si longtemps en honneur, tant il est vrai que moins on avait moins on désirait.

C'est tout récemment que les richesses ont apporté la cupidité et que l'abondance des plaisirs a inspiré la passion de se précipiter et de tout perdre dans un abîme de luxe et de débauches (i). »

L'expression nuper^ dont Tite-Live se sert dans ce passage, indique qu'il rapportait l'explosion du mal à une époque assez récente, sans doute au temps des dernières convul-

(i) Prooem,

sions de la République. Mais la de'cadence avait commencé depuis longtemps, et Thistorien en avait signalé l'apparition plus d'un siècle auparavant, à l'occasion du brigandage de Manlius en Asie. « La renommée rapportait qu'il avait corrompu la discipline militaire par tous les genres de licence... Ce fut l'armée d'Afrique qui introduisit à Rome les commencements du luxe étranger ; ce fut elle qui apporta des lits ornés d'airain, des tapis précieux, des voiles et autres tissus déliés, ces buffets, ces tables à un seul pied, qui passaient alors pour des meubles magnifiques ; ce fut alors qu'on fit paraître dans les festins des chanteuses, des joueuses de harpe et des baladins pour amuser les convives; que l'on mit plus de recherche et de magnificence dans les apprêts mêmes des festins; que le cuisinier, le dernier des esclaves chez les anciens pour le prix et pour l'emploi, fut tenu en estime, et que ce qui n'était qu'un office de valet fut regardé comme un art. Et pourtant, ce qu'on voyait alors était à peine le germe du luxe à venir (i). » Cet affaiblisse-

(i) XXXIX, 6.

ment de la discipline et cette décadence des mœurs allait sans doute s'accusant sous des couleurs de plus en plus sombres dans les livres suivants, et il est bien regrettable qu'ils ne soient pas venus jusqu'à nous. Nous aurions vu dans un même tableau la noble image des vertus antiques et la peinture attristée du luxe et de la débauche envahissant Rome et, suivant le mot de Juvénal, vengeant l'univers vaincu :

Sœvior armis Luxuria incubuit yictumque ulciscitur orbem.

Ce qui nous reste de cet immense ouvrage suffit pour nous donner une idée du talent et de rhonnêteté de son auteur. Tite-Live, nous l'avons vu, Messieurs, fut un écrivain désintéressé. Il n'a point écrit pour flatter ni pour faire fortune, par bassesse d'âme ou par calcul (i). Il a eu le souci de bien dire, mais ce

(i) Il a parlé deux fois seulement d'Auguste, et il en a parlé, dit le vertueux Rollin, « avec une retenue

serait de l'ingratiiude de lui en faire un reproche; en cherchant à plaire à ses contemporains, il a obtenu de survivre au moins en partie à cette foule d'écrivains obscurs qui devaient éclipser son nom. Il a peut-être plus consulté son goût que le profit de ses lecteur ; mais Tart est noble et bienfaisant, il fait la joie et le tourment de celui qui s'y adonne, il élève et fortifie ceux qui sont appelés à jouir de son œuvre.

Cet amour de Tart a porté malheur à Tite- Live et a mis en défiance la critique contemporaine. Les historiens anciens, et Tite-Live plus que tous les autres, payent aujourd'hui la rançon de leur gloire. On s'imagine que l'autorité de leurs écrits est en raison inverse des qualités littéraires qui en ont fait des livres classiques. Plus le récit est vraisemblable et composé avec art, plus l'écrivain s'est appliqué à resserrer la trame des événements et à les présenter sous une forme intelligible,^

et une sobriété qui fait honte à ces écrivains flatteurs et désintéressés qui prodiguent, sans discernement et sans mesure, aux dignités et aux places, un encens qui n'est dû qu'au mérite et à la vertu. »

^ÊÊÊÊà

et plus on se défie de ses explications et de son talent. Cest bien beau, se dit-on, très vraisemblable ; mais qui nous assurera que c'est la vérité? Et Ton se met à regretter qu'au lieu de faire une œuvre d'art, Thistorien ne se soit pas contenté d'amasser des matériaux et d'indiquer ses sources ; on regrette de ne pouvoir échanger l'édifice contre l'échafaudage. Regrets superflus! Les anciens n'ont pas songé aux travailleurs de l'avenir ; ils croyaient, sans doute, faire une œuvre définitive et ne se doutaient pas que les documents dont ils se servaient ne parviendraient pas jusqu'à nous. L'étude et la critique de ces documents était une préparation indispensable pour quiconque voulait écrire l'histoire, mais le travail propre de l'historien, c'était la mise en œuvre de ces renseignements de toute sorte que lui fournissaient la tradition, les monuments et les chroniques. Il s'appliquait à reconstituer le passé et à en reproduire une vivante image.

Aujourd'hui qu'on a la prétention de faire de l'histoire une science exacte, on vise à une plus grande exactitude, mais, au fond, le pro-

cédé est le même. Les érudits entassent les matériaux, les critiques en font l'analyse, les historiens en font la synthèse et essayent de rendre le mouvement et la vie à ces informes squelettes du passé. Mais, pour en arriver là, ils sont obligés,- comme les anciens, de faire un choix parmi les faits que leur fournit la réalité et d'en dégager la philosophie. Il est impossible de tout raconter ; il faudrait un volume pour énumérer les multiples incidents qui viennent se grouper autour de l'événement le plus mince en apparence. C'est une loi qui s'impose à toutes les œuvres de l'esprit. L'écrivain le plus soucieux d'exactitude ne peut que découper dans le vaste champ de la réalité certains faits caractéristiques dont il essaye de pénétrer le sens. Le passé fournit la matière, mais c'estL l'esprit qui lui arrache son secret et découvre ses lois. Par elle-même la réalité est brutale, sans suite et sans signification; pour être intelligibles, les faits ont besoin d'être interprétés et rangés dans un certain ordre où l'esprit puisse se reconnaître.

Tite-Live, qui nous a suggéré ces réflexions, a porté au plus haut degré ce talent d'inter-

prétation et de composition dans ses discours aussi bien que dans ses récits. Ayant, par exemple, à raconter la prise de Sagonte, il détache des mille incidents d*un long siège ceux qui lui paraissent les plus significatifs; il les agence et les dispose dans Tordre le plus naturel, et les décrit avec une vivacité et une souplesse de style qui se prêtent à toutes les exigences de la réalité. Le siège est-il interrompu ? il suspend le récit des opérations pour nous faire part de ses réflexions ou plutôt des calculs d'Annibal et des sentiments des assiégés. Son récit s'anime de nouveau avec la reprise des hostilités, et rivalise de vigueur et d'énergie avec l'animosité des combattants. Son récit terminé, il essaye de fixer la date et la durée du siège, et intercale entre deux narrations un éclaircissement que les historiens modernes ont coutume de reléguer au bas des pages ou dans un appendice à la fin du volume.

Les anciens ne connaissaient pas ce procédé; en revanche, ils en pratiquaient un autre, qui nous paraît étrange et peu compatible avec la vérité. Ils donnaient à leurs ouvrages une

forme dramatique, faisant agir et parler leurs personnages à la manière des poètes. De nos jours, on a jugé trop sévèrement Tusage de ces harangues, particulièrement chez Tite-Live.

Pour les apprécier sainement, il faut se rappeler que chez les anciens « la parole était le grand ressort en paix et en guerre. » Ce n'est pas seulement pour obéir à une tradition littéraire, issue du poème dramatique, mais pour se rapprocher autant que possible de la réalité que les anciens ont introduit dans l'histoire des scènes oratoires. Il est inutile de rappeler rimportance des discours prononcés sur le Forum ou dans le sénat. A Rome, comme à Athènes, tout se décidait parla parole, et il ne servirait de rien, comme le disait déjà Sempronius Asellio (plus d'un siècle avant Tite- Live), « de raconter en détail les opérations militaires sans dire quelles ont été les décisions prises pendant ce-temps là par le sénat et quelles lois ont été portées. ))I1 est vrai qu'on pouvait consigner ces renseignements sans renouveler les débats oratoires, mais on n'aurait donné qu'une faible idée de ce qui s'était passé, et le triomphe de l'historien était de faire re-

vivre Ws grandes figures et de donner par son talent l'illusion de la réalité. On comprend que Tite-Lîve ait été tenté de reproduire les discours politiques; mais ces longues harangues militaires, dont aucune n'a le caractère de l'impromptu î

On n'oublie qu'une chose, c'est quele consul qui parkiit au peuple assemblée sur le Forum était souvent le même qui parlait comme général à hi tête de son armée. Le camp rappelait les souvenlers de la cité. En avant du prétoire s'élevait une tribune d'où le général parlait à SCS soldats, restés citoyens sous la tentu. I! m: faut pas s'étonner de le voir haranguer ses troupes et leur faire part de ses projets et de ses espérances. Ces longs discours n'étaient pas prononcés, comme on se l'imagine, immédiatement avant la bataille, mais le plus souvent quelques jours auparavant. C'est ainsi que nousvoyons Annibal, à sonentréeen Italie^ entretenir ses soldats des fatigues qu'ils ont surmontées et des périls non moins grands qui les attendent. Au moment d'engager le combat, i! trouvera des paroles enflammées pour les assurer de la victoire ; mais en ce mo-

ment il est permis à l'orateur de prendre son temps, il s'agit de les convaincre et de leur faire comprendre que si la situation est grave^ elle est loin d'être désespérée. D'ailleurs, ces discours, qu'on dit avoir été composés pour faire briller le talent de l'historien, avaient l'avantage de donner à ses écrits un caractère impersonnel. Au lieu de se livrer pour son compte à des réflexions sur les causes et l'enchaînement des événements, il charge l'orateur qu'il met en scène de résumer la situation et de tirer du passé des inductions qui préparent et font entrevoir l'avenir. Les faits se trouvaient ainsi rattachés à leurs causes sans qu'on eût besoin de rompre la forme dramatique qui faisait de l'histoire un genre littéraire d'un caractère particulier. Cette méthode d'exposition historique n'est plus applicable aujourd'hui, elle n'a plus les mêmes raisons d'être et ne pourrait satisfaire aux exigences de l'esprit moderne; mais il ne faut pas s'y méprendre, entre la manière des anciens et celle des modernes, la différence n'est pas aussi grande qu'on a coutume de le dire ; entre les discours des uns et les analyses et dissertations des au-

très il n'y a souvent, comme on Ta dit à propos de Thucydide, «qu'une différence de guillemets. »

Outre les raisons que nous venons d'indiquer, Tite-Live avait une raison particulière de regarder l'histoire comme une province de l'éloquence. Le malheur des temps ne lui permettant pas de donner dans le présent libre carrière à son génie oratoire, il fut heureux d'élever une tribune sur les débris du passé. Il se substitua aux grands hommes de l'antiquité et leur prêta une éloquence digne de la majesté romaine. Sans doute, son histoire n'a pas un caractère suffisamment pragmatique ; il lui a manqué d'avoir fait l'expérience de la vie publique et d'avoir vécu dans les camps.

Mais on aurait tort de mettre uniquement sur le compte de la rhétorique les magnifiques développements de ses harangues politiques et militaires. A tout prendre, c'était un homme intelligent et cultivé, qui se faisait, même des choses qu'il n'avait pas pratiquées, une idée assez juste. Il est permis de regretter que l'exactitude de ses informations n'ait pas toujours été au niveau de sa sincérité; mais, plu-

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tôt que de lui reprocher des lacunes ou des erreurs que l'étendue de son entreprise ne lui permettait pas d'éviter, on doit lui tenir compte de ses longues études et de ses efforts persévérants.

Nous devons aussi rendre hommage au noble caractère qui, sans autre provocation que sa droiture, sut, au milieu de l'affaissement général, garder son indépendance et se maintenir sur les hauteurs de la dignité morale.

Dans un siècle où tout fléchissait, les âmes et les courages, les principes avec les mœurs, il trouva dans son cœur assez de générosité pour comprendre et faire revivre les grands hommes du passé. Sa culture philosophique suppléa à son défaut d'expérience politique, le moraliste vint en aide à l'historien, et c'est par les passions dont la connaissance de l'homme lui avait donné le secret qu'il est arrivé à comprendre les affaires et à démêler les sentiments les plus divers et les intérêts les plus opposés. Il a eu l'honneur de fournir à Bossuet des maximes et des exemples qui sont à leur place dans le Discours sur l'histoire universelle.

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C'est par les mêmes causes que le précepteur du Dauphin explique l'élévation de Rome et les grands changements qui sont arrivés dans son état. Ne croirait-on pas entendre Tite- Live lorsqu'il dit «que le fonds d'un Romain, pour ainsi parler, était l'amour de sa liberté et de sa patrie », et lorsqu'il ajoute que « sous ce nom de liberté les Romains se figuraient avec les Grecs un Etat où personne ne fût sujet que de la loi et où la loi fût plus puissante que les hommes (i)» ?

Pour un Romain, la religion et le patriotisme étaient choses inséparables, et Tite- Live n'a si vivement dépeint les vertus antiques que parce qu'il était pénétré du sentiment religieux qui leur avait donné naissance. Dans un milieu sceptique et railleur, il resta attaché aux anciennes croyances et fit respecter en lui la gravité romaine. Il avait une grande aversion pour l'épicurisme, qui était en honneur autour (je lui ; il redoutait pour son pays les conséquences de cette doctrine irréligieuse, doctrina deos spernens, qui avait déjà si fort

(i) Bossuet, Disc, sur Vhist, univ.j 3* partie, 6.

alarmé le patriotisme de Cicéron. La religion figure au premier rang dans les éloges qu'il accorde à ses héros. Quand il veut flétrir Annibal et opposer ses vices à ses qualités militaires, il le représente comme un homme sgtns religion, ce qui ne Tempêche pas, tellement il est habitué à donner au sentiment religieux la place prépondérante, de le faire parler et agir comme un adorateur des dieux.

A ses yeux, l'existence et la prospérité des Etats et des particuliers dépendent de la volonté divine. Il importe donc avant tout et dans toute entreprise de se concilier la bienveillance des dieux (i). Témoins des actions humaines, ils aveuglent Timpie et ne manquent jamais de le châtier ; ils protègent au contraire et récompensent ceux qui les honorent. Tite-Live avait le respect d'un stoïcien pour les manifestations extraordinaires de la volonté divine, mais il ne reconnaissait pas les signes de cette volonté dans les phénomènes ordinaires. Lorsqu'il rapporte les prodiges qui se produisirent à Rome et dans les

(l) IX, I.

environs après les premiers succès d'Annibal en Italie, il a soin de remarquer que les esprits une fois sur la pente de la crédulité en admirent beaucoup à la légère, multa temere crédita sunt (i). Le philosophe fait ses réserves, mais rhistorien les rapporte tels quels, afin de faire comprendre le trouble et Tanxiété des contemporains.

Il y a un peu de confusion et d'incertitude dans les conceptions religieuses de Tite-Live, mais en y regardant de près., on s'aperçoit qu'il n'était polythéiste que dans son langage. Les dieux n'ont qu*un pouvoir emprunté, ce sont des agents subalternes, des ministres de la puissance suprême qui règne souverainement sur tout, et qu'il appelle tantôt numen^ tantôt Jatum ou nécessitas. Cette grande divinité stoïcienne, ce fatum est l'être éternel et immuable, la puissance insondable à laquelle sont également soumis les hommes et les dieux ; il faut obéir à la nécessité contre laquelle la sagesse humaine est impuissante et que les dieux eux-mêmes ne peuvent éluder,

(i) XXI, 42.

pareatur nécessitait quam ne dit quidem superant ( i ). Cependant l'homme reste libre ; s'il appartient à la puissance divine d'accorder le succès et d'infliger le châtiment, il dépend de l'homme d'être vertueux ou coupable. « Les Romains, dit Tite-Live par la bouche de Scipion, ont reçu des dieux ce qui est en leur pouvoir ; quant à nos sentiments, qui de'pendent de nous, ils ont été en toute circonstance et sont encore les mêmes : la prospérité n'enfle point notre orgueil, le malheur n'abat point notre courage (2). » C'est bien là le fond de la morale stoïcienne qui faisait dire à Cicéron qu'il faut demander la fortune à Dieu et prendre chez soi la sagesse, fortmiam a Deo petendaniy a se ipso sumendam esse sa^ pientiam (3). Diabolique superbe, comme dit Pascal, qui élève l'homme au-dessus de la divinité, puisqu'elle renvoie celle-ci à l'administration des choses extérieures et lui refuse toute compétence au for intérieur de l'homme. Mais, avec Tite-Live, il ne faut pas pousser les

(i) II, 56.

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