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autre langage que celui de l'habileté ou de la prudence. La philosophie a son droit d'exister. Elle n'est pas autre chose que le libre exercice de la raison. Si la philosophie est l'exercice même de la raison , si la raison ne nous a pas été donnée par le jeu dérisoire d'un ironique destin , si elle a sa place à côté des plus incontestables facultés de l'intelligence , à côté du sentiment religieux et de la foi , à quoi peut-elle plus légitimement s'appliquer qu'à l'établissement de ces grandes et fortes vérités , fondement naturel sur lequel viendront s'élever les dogmes de la religion positive ? Les principes du spiritualisme ne sont-ils pas aussi les vérités élémentaires de la foi retrouvée par les seules forces de la raison? Le spiritualisme philosophique est autre chose que la religion , car il s'enferme dans la sphère des choses naturelles ; mais dans cette sphère , qui est la sienne, loin de contredire la foi, il en est l'allié le plus sincère. Et comme, à notre époque, une polémique passionnée a réussi plus d'une fois à pervertir les idées les plus simples et à troubler jusqu'à l'évidence, qu'on nous permette de donner en quelques lignes le résumé le plus élémentaire des principes sur lesquels tous les philosophes spiritualistes sont d'accord. On verra s'il y a là un seul motif raisonnable de défiance. On verra si tant de haines sont légitimes et si, dans cette guerre peu courtoise dont la philosophie contemporaine a été l'objet , il n'y a pas eu plus d'injures que de bonnes raisons , et moins de réflexion que de préjugé.
Le spiritualisme traite de certaines matières qui lui sont communes avec la théologie , comme l'existence et les attributs de Dieu , la doctrine de la Providence , celle du devoir, la nature et la destinée de l'âme. Où peut être, en ces matières, l'objet d'une inquiétude sérieuse pour la conscience la plus timorée? Si les solutions de la philosophie
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naturelle sont conformes à celles de la philosophie révélée, qu'importe que les méthodes diffèrent? Or, qui ne sait que le spiritualisme met son honneur à retrouver dans les dernières profondeurs de l'âme la notion vitale de Dieu? Il l'analyse, il la dégage rayonnante des ombres industrieusement amassées par le scepticisme. Il affirme et démontre que l'âme n'a rien du corps , où elle vit comme une hôtesse invisible et sacrée, qu'elle a son existence propre , ses lois spéciales , sa destinée distincte ; que si la condition même de son existence l'attache par des liens nécessaires au corps, ces liens créent une relation , non une servitude. Le spiritualisme porte ses vues au delà du temps ; par ses pressentiments il s'empare de l'éternité. Il rêve pour l'âme des horizons infinis , des grandeurs ineffables ou de terribles expiations. Et s'il ne pénètre que d'un regard confus le mystère de cette existence future , il en affirme du moins l'incontestable réalité au nom même de la justice de Dieu, dont chacun est ici-bas le débiteur par le crime ou le créancier par la vertu. Enfin il s'efforce , en vue de cette destinée immortelle , de régler sur le grand principe du devoir tout le détail de l'existence de l'homme et jusqu'au dernier battement de son cœur. Il fonde sa morale , non pas seulement sur la règle austère de la stricte équité, sur cette justice stoïcienne qui maintient le droit au sein des sociétés , mais aussi sur cette loi vraiment divine de la charité chrétienne qui agrandit l'âme par l'amour et qui élève l'amour jusqu'au sacrifice. Évidemment , dans cet exposé élémentaire des principes les plus généraux, nous n'avons prétendu que marquer les grandes lignes et comme le cadre très large dans lequel se meuvent les théories individuelles avec cette liberté qui est le caractère propre et l'honneur de la raison. Mais enfin , on en conviendra sans peine , dans toutes ces doctrines il n'y a rien qui puisse
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alarmer les scrupules les plus vifs , rien qui puisse troubler la paix des âmes. Sur quelle foi sincère cette philosophie de l'esprit peut-elle jeter l'ombre même passagère d'un doute? Mais comment cela? Avant d'adorer Dieu , ne faut -il pas le connaître? Je ramène tout le débat k cette alternative d'une éclatante simplicité : Est-il bon , oui ou non , d'avoir la conviction raisonnée de l'existence de Dieu et de la spiritualité de l'âme? Ces deux vérités sont-elles, ou non , le point de départ d'une foi réfléchie? Encore une fois le spiritualisme ainsi entendu ne peut avoir qu'une espèce d'adversaires, et nous avons l'air, vraiment, de dire plus qu'une naïveté en disant que ce sont les matérialistes.
Il s'est pourtant rencontré, de nos jours , des spiritualistes chrétiens qui ont fait profession d'humilier à outrance le spiritualisme philosophique et la raison. C'est une mauvaise école pour l'homme que le mépris de l'homme. Cette école du mépris, nous l'avons vue fleurir de nos jours; nous l'avons vue fouler aux pieds les trésors de la pensée humaine; nous avons entendu ses sarcasmes passionnés contre la philosophie. Spectateur désolé de ces triomphes injurieux , nous nous sommes demandé souvent pour qui en était la gloire, pour qui le profit. Que gagne-t-on à ces victoires néfastes ? Croit-on faire de cette manière les affaires de la religion? Croit-on, quand on aura désespéré la raison , en faire une conquête plus facile pour la foi ? Est-ce donc honorer la foi que de lui livrer , non pas l'esprit humain dans sa vigueur native , mais le cadavre mutilé de l'esprit? C'est une manière au moins étrange de comprendre la dignité de la cause que l'on défend. Tout juge impartial conviendra sans peine avec nous que ces apologistes d'un nouveau genre manquent le but en le dépassant. Au lieu de convertir par force , il leur
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arrive trop souvent et bien malgré eux de pervertir. Les méthodes violentes n'ont pas d'autre résultat; elles révoltent les âmes qu'il s'agirait de persuader.
On craint les empiétements de la raison. Est-ce un motif pour l'anéantir? Qu'on la combatte si elle excède sa mesure, si elle se déclare de sa propre autorité infaillible, et si , exagérant follement sa valeur et ses droits , elle va se perdre dans les illusions des spiritualités déréglées, dans les rêves d'un panthéisme effréné. Qu'on rappelle a la philosophie qu'elle a des droits comme elle a des devoirs. Elle peut, elle doit s'exercer dans ses limites naturelles, qui sont précisément celles de la raison. Elle ne doit pas les franchir. Ni infatuation insensée, ni abdication pusillanime, voilà sa double règle. Qu'elle sache ne pas excéder ses bornes. Qu'elle ne prétende pas, par ses seules forces, refaire le monde entier et refondre Dieu, pour ainsi dire, comme ces Hégéliens, ces alchimistes de l'absolu, qui, au fond de leur creuset philosophique, n'ont plus trouvé qu'une chimère et le néant. Mais qu'elle n'aille pas non plus, désespérée, abdiquer son rôle et son initiative dans le monde. Le péril est aussi grand pour la raison de se dégrader et de se mutiler elle-même que de se diviniser dans les nuages. Si l'apothéose est une folie, le suicide est un crime. On fait le vide dans l'intelli-gence humaine. Ce n'est pas la foi qui viendra remplir ce vide, ce sera le doute qui viendra s'emparer de l'âme et la troubler. La foi suppose un assentiment intérieur, une soumission raisonnable. Où trouverez-vous place pour cet assentiment dans l'intelligence ainsi dévastée, quand la raison aura succombé dans cette lutte pieusement sacrilège que l'on ose soutenir contre l'œuvre même de Dieu ? Ces ennemis systématiques de la raison , ces niveleurs acharnés de toute philosophie font les affaires du scepticisme. Le fanatisme
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des opinions extrêmes n'a jamais produit qu'une chose au monde : l'incrédulité.
En soutenant les droits de l'esprit humain, nous sommes plus orthodoxe que ces grands orthodoxes, dont le moindre tort est de déclamer. Il n'y a que les enfants perdus de la polémique qui osent prétendre que par soi, par son énergie propre , par l'effet nécessaire de son développement , la raison soit hostile à la foi, que l'exercice de la raison soit mauvais, et qu'il faille, pour la sécurité de la foi, condamner son intelligence à l'immobilité. Il s'élève contre une pareille doctrine un cri unanime delà tradition, de la science ecclésiastique, de l'autorité; l'Église, dans ses plus illustres représentants, n'a jamais contesté à la raison naturelle son pouvoir et ses droits. De tout temps elle a reconnu que la saine raison, même sans le secours de la révélation, peut connaître avec une entière certitude les vérités de son ordre et de sa sphère, je veux dire de l'ordre et de la sphère naturels , et la grande théologie veut même que l'on considère ces vérités comme les préambules nécessaires de la foi. Nous pourrions nous donner le facile triomphe de l'érudition puisant à pleines mains dans les trésors sacrés des Pères et des théologiens. Mais pour ne citer que les autorités décisives, saint Augustin, saint Thomas sont unanimes dans leur respect pour la raison. Pour eux, la raison est l'impression de la lumière divine en nous ; ou encore, la lumière naturelle mise dans l'âme est l'illumination même de Dieu. Cette doctrine sur les hautes origines et les grandes destinées de la raison sera reprise, avec quelle splendeur, on le sait, par Bossuet, par Fénelon , par Malebranche. Elle se retrouvera aussi forte, aussi précise que jamais, dans une vénérable école de théologiens à laquelle appartenait ce prélat martyr, la plus déplorable victime de nos troubles civils, l'illustre archevêque
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de Paris, qui, peu de temps avant son trépas héroïque, écrivait ces nobles paroles avec l'autorité d'une grandp âme : « Nous avons enseigné et nous enseignons encore qu'il n'y a pas de vérité qui ne repose en dernière analyse sur un assentiment intérieur, et que toutes celles qui forment la foi commune du genre humain peuvent être acquises et justifiées par le raisonnement. »
C'est la doctrine môme de l'Église. L'opinion contraire, celle qui refuse tout droit à la raison, s'est produite, il faut le dire, sous des auspices fâcheux pour l'orthodoxie. C'est Luther qui déclare que toutes les sciences spéculatives sont des péchés et des erreurs. C'est Calvin qui assure que toutes les facultés de l'homme étant viciées ne peuvent produire que le mal et le mensonge. Ce sont quelques sectaires extrêmes du jansénisme qui ont écrit que sans la grâce l'homme ne peut s'élever à la connaissance même naturelle de Dieu. Irons-nous plus loin, et rappellerons-nous l'illustre erreur de ce grand esprit violemment dévié, Lamennais, qui, dans l'excès de ses premières convictions, avait tenté cette entreprise impossible d'édifier la foi sur la base ruineuse d'un pyrrhonisme extrême, et de désespérer la raison d'elle-même pour la précipiter de vive force, irrésolue et brisée, dans le sein de la foi? Tels sont les antécédents directs de l'école contemporaine , vivant et militant de nos jours, et qui, sous prétexte de défendre la religion, la compromet par son fanatisme, Pour cette école, intrépide dans l'étrange, il n'y a plus, il ne peut plus y avoir de distinction entre les vérités de l'ordre naturel et les vérités de l'ordre surnaturel. Il n'y a qu'un ordre et qu'une sphère d'idées, de principes et de croyances; le surnaturel est partout. Cette école, qu'il faut bien désigner par le nom bizarre qu'elle s'est donné elle-même , c'est l'école du traditionalisme. Son principe, emprunté
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à M. de Bonald , est que l'esprit de l'homme ne vit que par la tradition, qu'il ne reçoit toutes ses idées que par la société et par son enseignement, à l'aide du langage , et que la raison individuelle, placée en dehors de la tradition, ne concevrait aucune idée, fût-ce de l'ordre sensible, en un mot, qu'elle n'existerait pas. Voila qui est clair : la révélation n'est plus le miracle de la parole divine , du Verbe descendu sur la terre pour transmettre à l'homme des vérités d'un ordre supérieur, inaccessible à la raison. Non, la révélation est un fait quotidien , perpétuel, qui se répète, depuis les premiers jours du monde, chaque fois qu'un mot, un seul mot est prononcé. Ce mot> dépositaire de l'idée, est l'écho direct de Dieu. La parole vient créer la pensée, non pas métaphysiquement, mais à la lettre et en toute rigueur. Sans parole point de pensée, sans révélation point de parole. Dieu , à l'origine, révéla le langage et le livra aux générations ; le langage se transmit à travers les siècles, apportant à chaque intelligence le tribut mystérieux de l'idée. Ainsi s'explique , pour cette école, le grand fait , si stérilement débattu par les philosophes , de l'origine des idées. Cette origine est dans la parole , et la parole est directement révélée de Dieu.
N'allez pas croire qu'il n'y ait qu'un intérêt psychologique dans cette question. La philosophie et la théologie tout entière y sont en jeu. C'est la vieille machine de guerre du scepticisme, relevée en l'honneur de la foi. Si nous n'avons aucune idée, même une idée sensible, sans le secours du langage, si la parole est vraiment le tout de l'homme, si notre raison n'est par elle-même qu'une capacité inerte et vide, tout est dit. L'intelligence, condamnée au doute, périt ou se précipite dans la foi. On convertit ainsi les âmes par le doute, on les ramène par le désespoir, en leur montrant que par elles-mêmes, par leur énergie propre, elles
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ne peuvent rien concevoir, elles n'existent pas. La philosophie est frappée à mort. La véritable théologie, celle des Pères, de saint Thomas et de Bossuet, périt du même coup. Tout le système de la démonstration chrétienne est renversé. Il n'y a plus qu'un seul argument, et toute la théologie devra reposer sur cet argument unique : en dehors de la révélation, le doute absolu , je dirai plus, le pur néant. Choisissez, ou le doute ou la foi, nous disent ces théologiens d'un nouveau genre. La révélation vous déborde de toutes parts. Vous ne pouvez rien concevoir que par l'intermédiaire miraculeux de Dieu. Si vous ne pouvez penser même aux objets extérieurs qui vous entourent, que par la grâce du mot qui est une révélation immédiate de Dieu , comment refuserez-vous de croire à la révélation des dogmes ? Ne rien croire ou plutôt ne rien penser, ou croire à tout, voilà le dilemme. — Le surnaturel est partout, disions-nous tout à l'heure. Nous avions tort; il n'y a plus de surnaturel. Qui dit surnaturel suppose, par contraste , un ordre naturel qui n'existe plus dans la nouvelle théologie. Là où tout est surnaturel , tout cesse de l'être.
Qui ne voit, du premier coup , l'étroite parenté du traditionalisme et de la doctrine condamnée dans Y Essai sur V indifférence ? Il faut bien que les partisans exagérés de la tradition en prennent leur parti. Ils ne font que répéter dans un style affaibli, quoique violent encore , les erreurs exposées autrefois avec une véhémence sublime par M. de Lamennais. On récuse ce terrible père parce qu'on prétend être orthodoxe malgré l'orthodoxie. Peine perdue. Il n'est pas un seul esprit cultivé qui ne voie qu'il y a, entre la doctrine condamnée par l'Église et celle qui ne l'est pas encore, l'épaisseur d'un mot. M. de Lamennais disait le témoignage de la raison générale oh. nos contemporains